Je faisais des crêpes chez moi quand un homme inconnu est entré, raconte maintenant à tout le monde Madame Élodie Dubois.

Je faisais des crêpes chez moi lorsque soudain, un homme inconnu est entré, raconte maintenant à tout le monde Claudine Dubois.

À ce moment-là, elle navait vraiment pas envie de rire. Imaginez : vous êtes seule, personne dautre dans lappartement, et il ne pourrait en être autrement. Et là, tout à coup quelquun traverse la pièce vers vous ! Cest exactement comme ça que ça sest passé.

Elle avait divorcé de son mari, Bernard, il y a maintenant cinq ans. Elle, seule, proche des soixante ans. Lidée de nouvelles aventures amoureuses ne lui effleurait même pas lesprit. Ses enfants, éparpillés loin dici.

Claudine menait sa petite vie tranquille. Les voisins étaient comme une famille choisie. Par habitude et malgré les temps incertains, elle laissait parfois la porte dentrée non verrouillée on ne sait jamais, si Marie, la voisine, venait apporter des œufs ou demander un service. Ce jour-là, pas de raison dattendre Marie. Claudine était seulement descendue jeter les ordures, puis, en lavant ses mains et en servant quelques croquettes à sa chatte, Ninon, elle en a oublié de verrouiller la porte. Et puis, franchement, qui aurait peur à ce moment de la journée ? Dans un immeuble rempli, ce nest pas comme rentrer seule dans un bois sombre.

Elle avait décidé de faire des crêpes. Et cest au moment den retourner une, quelle la vu. Un inconnu, dans sa propre cuisine. Comme sil était apparu de nulle part !

À ce moment-là, jai vu toute ma vie défiler devant mes yeux. Dès la maternelle. Je vous assure, ça arrive ! Jai pensé : voilà, tout y est. Franchement, il ny avait pas grand-chose à prendre chez moi, mais mon grand téléviseur était tout neuf, tout comme lordinateur, et je venais de recevoir ma retraite. Mon porte-monnaie traînait dans le couloir. Jai cru quil lavait déjà pris et quil venait voir ce quil pouvait encore emporter. Alors jai murmuré : « Prenez ce que vous voulez, mais ne me faites pas de mal Jai des petits-enfants, jaimerais bien les garder encore Je ne raconterai rien à personne, cest promis ! »

Et là, lhomme a commencé à sexcuser. Il bredouillait quelque chose. Claudine, dans la brume, nentendait presque rien. Il a conseillé déteindre la plaque. Elle la fait, mécaniquement, et sest assise, toute tremblante. Lui sest installé en face, et a expliqué, calmement : Il marchait dans la rue, sans embêter personne, lorsquun groupe un peu éméché sest mis à le suivre, réclamant de largent. Il a préféré fuir que de sexpliquer, et en passant devant limmeuble, il a vu quelquun sortir, alors il sest engouffré dans le hall ; les autres lont suivi. Pas le temps dappeler à laide. Il a frappé à quelques portes, mais personne na ouvert. Il a tenté les poignées, et la sienne, forcément, sest ouverte. Il lui a demandé de jeter un œil dehors. Claudine sest penchée par la fenêtre : effectivement, quelques individus traînaient encore, puis se sont éloignés, finit-elle par raconter.

Lhomme sest présenté : Rémi Allard. Maintenant que la peur sestompait, elle le regardait mieux. Il était grand, plutôt gauche, mais son regard respirait la bonté. Habille-le dun manteau rouge, cest le Père Noël, pensa-t-elle.

Excusez-moi, mais vous nauriez pas une crêpe à partager ? Ça doit faire des siècles que je nen ai pas mangé, pas depuis que ma femme est partie, demanda Rémi.

Ses chaussures déjà ôtées dans lentrée, il était resté en veste.

Alors, tu las vraiment nourri ? Oh là là, tu es folle, Claudine ! Moi, je laurais mis dehors à coups de balai !, dira après sa voisine Marie, mi-effrayée, mi-admirative.

Mais Claudine, elle, a osé. Elle lui a seulement demandé daller se laver les mains. Rémi a filé à la salle de bain. Après, ils ont bu le thé longtemps, il lui a parlé de lui : veuf, sans enfants, terriblement seul.

Quand il est reparti, sexcusant encore de son intrusion, Claudine sest surprise à se sentir héroïne dun feuilleton, comme on en voit en France à la télévision. Elle a appelé ses amies, raconté son aventure au téléphone et soudain, un vide. Peut-être aurait-elle dû aller plus loin ? Linviter une autre fois, pour une tarte ? Après tout, ses tartes aux champignons et ses tartes sucrées sont renommées dans tout limmeuble.

Mais bon, cétait trop tard, pensa-t-elle. On ne refait pas le passé. Le lendemain, prise dune envie, Claudine a tout de même décidé de préparer quelques tartes. Et là, toc-toc. Un petit coup discret. Elle sest précipitée au judas, sattendant à voir Marie. Mais non. Alors, elle sest agitée dans lappartement : un coup de brosse dans les cheveux, elle a quitté sa vieille robe de chambre pour passer un ensemble pantalon en jersey, vite un nuage de parfum quelle croyait avoir oublié et elle a ouvert la porte.

Rémi se tenait là, des fleurs à la main.

Je euh Je suis venu Pour vous présenter mes excuses. Je vous ai fichu une sacrée trouille, et ça ne se fait pas. Je voulais vous offrir ces fleurs, et puis men aller, bafouilla-t-il.

Men aller ? Ah non ! Jai fait des tartes, je vous invite à goûter !, lança Claudine en lui souriant.

Ah, je savais bien En montant lescalier, jai senti cette odeur, comme à la pâtisserie ! Jai deviné que ça venait de chez vous. Quelquun a vraiment de la chance de vous avoir !, soupira Rémi, rêveur.

Mais je ne suis mariée à personne. Entrez donc !, répondit Claudine.

Depuis ce jour-là, ils vivent ensemble. Rémi est devenu son bras droit au jardin ; les enfants de Claudine lont bien accepté, et les petits-enfants lappellent déjà « papi Rémi ». Il joue avec eux comme un grand-père de naissance.

Ayant assez souffert de la solitude, Rémi a peu à peu réappris la chaleur dun foyer. Alors ce Rémi, autrefois inconnu, est devenu un membre de la famille, un pilier.

Les amies de Claudine nen reviennent pas.

Pour trouver un bonhomme, à ton âge, et comme ça, sans lavoir cherché ! Faut le faire !, sexclament-elles, mi-envieuses, mi-ébahies.

Claudine acquiesce. Mais désormais, la porte dentrée, elle la ferme à double tour.

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