Au sortir dune consultation, mon médecin glissa subrepticement un billet dans la poche de mon manteau : « Fuyez votre famille ! ». Ce soir-là, je compris soudain que cet homme venait de me sauver la vie Mais ce qui sensuivit bouleversa tout le monde Cest à peine pensable.
Ce matin-là, après une visite de routine chez mon généraliste, le Dr Étienne Lafont, que je connaissais depuis des années, il profita de notre poignée de mains pour glisser discrètement un bout de papier dans ma poche. Surpris, je croisai son regard. Il porta un doigt à ses lèvres, me lança un regard grave et hocha la tête avec tristesse. Dans le couloir de lhôpital, une fois hors de vue, je dépliai la feuille, frigorifiée. En lettres tremblantes, il avait écrit : « Partez. Quittez votre famille. »
Au début, je souris, songeant à une blague. Une mauvaise plaisanterie de médecin vieillissant. Mais en rentrant chez moi, une angoisse sourde sempara de moi. Étienne Lafont nétait pas homme à plaisanter avec ce genre de choses il suivait ma santé depuis que feu mon mari, Philippe, avait été hospitalisé. Toujours rigoureux, attentif. Que signifiait ce message ? Jenfouis le papier froissé dans la poche de mon manteau, décidée à loublier.
Ma vie semblait paisible, presque réglée comme une horloge suisse. Depuis le décès de Philippe, mon fils unique, Adrien, était mon seul réconfort. Lan dernier, il avait ramené sa fiancée chez nous une jeune femme prénommée Bérénice. Je lavais accueillie comme ma propre fille. Les jeunes sétaient mariés et avaient décidé de vivre dans notre grand appartement à Lyon. « Maman, on ne va pas te laisser seule, tu es notre trésor », disait Adrien, me serrant fort contre lui. Ces élans daffection faisaient fondre mon cœur de mère.
Ce soir-là, en franchissant la porte, je fus enveloppée de parfums sucrés qui émanaient de la cuisine. Sans doute, Bérénice sétait-elle lancée dans la préparation de ma tarte tatin favorite.
« Maman, vous êtes rentrée ! » Bérénice voltigea jusquà moi, son sourire éclatant affichant une sollicitude sincère. « Alors, ce médecin ? Tout va bien ? »
Jéludai, cachant la feuille dans ma poche. « Tout va bien, Bérénice. Il ma ordonné quelques nouveaux cachets, la tension fait encore des siennes. »
« Vous voyez ! Avec Adrien, on vous a préparé une tisane spéciale, des herbes du marché. Ça vous aidera à dormir profondément. » Elle me glissa le bras, memmena dans le salon où Adrien, radieux, apparut.
« Bon retour, Maman ! » Il membrassa sur la joue et me tendit un joli bocal. « On a aussi trouvé des vitamines naturelles, recommandées par un pharmacien. Il faudra en prendre chaque soir avec la tisane. »
Je balbutiai un merci, vaincue par leur délicatesse. À vrai dire, leur attention, parfois, me mettait mal à laise. Leur sollicitude était si constante, presque étouffante, mais jy voyais la force de lamour filial.
Le soir sécoula doucement, rythmé par leurs attentions : Adrien me resservant inlassablement la plus belle part de tarte, Bérénice remplissant ma tasse de leur tisane maison.
Presque endormie, je méclipsai dans ma chambre. Au bout dun moment, la porte grinça doucement. Bérénice entrait, un plateau à la main, où brillait un gros comprimé blanc et une tasse fumante.
« Maman, noubliez pas votre vitamine et la tisane, ça vous aidera à passer une bonne nuit », chuchota-t-elle tendrement.
Elle posa tout sur la table de chevet et attendit. Par politesse, je simulai de prendre le comprimé à vrai dire, un malaise inexplicable me gagnait. Je fis semblant davaler, cachai la pilule dans ma paume, bu à peine une gorgée de la tisane et remerciai doucement ma belle-fille. Geste machinal, mais le doute était là.
Dès quelle fut partie, je contemplai la pilule : volumineuse, sans inscription, crayeuse. Je la laissai tomber par terre, où elle roula sous la vieille commode sculptée héritée de mes parents. « Quelle y reste », me dis-je en me couchant.
Lironie du sort voulut que ce geste me sauve. En pleine nuit, un bruit étrange me réveilla. Quelque chose de ténu, insistant, un petit cri plaintif. Il venait de sous la commode. Jallumai la lumière, maccroupis. Là, japerçus notre hamster, Biscotte, étendu sur le flanc, les pattes convulsées, ses petits yeux presque fermés. Il respirait par à-coups.
Je le pris éperdument dans mes mains, chuchotant des mots dinquiétude. Mes yeux tombèrent alors sur la pilule blanche, à peine déplacée, tout près de Biscotte. Soudain, la vérité me foudroya.
Cette « vitamine » Cétait du poison. Biscotte, curieuse comme toujours, lavait croquée au sol. Elle faiblit dans mes mains, rendit son dernier souffle.
Je pleurai silencieusement mon pauvre Biscotte, comprenant quil venait, par un tragique hasard, de me sauver la vie.
Alors me revint avec effroi la note du Dr Lafont : « Fuyez votre famille. » Il savait. Il avait risqué sa carrière pour mavertir.
Terrorisée, jenveloppai précieusement Biscotte dans un mouchoir, le cachai dans mon armoire je le pleurerais plus tard et mactivai en silence. Il fallait fuir. Rapidement, mais sans bruit. Je pris mon sac de voyages, y glissai papiers, argent, vêtements. Je pris le bocal de vitamines et la tisane, d’instinct, comme preuves.
Jentrebâillai la porte du séjour. Le logement était plongé dans le silence, seul lhorloge battait dans le noir. Jouvris la porte dentrée sans bruit, sortis, descendis précipitamment lescalier, le cœur battant à rompre.
Dans la rue de la Croix-Rousse, la nuit était froide et déserte. Javançai dun pas vif vers limmeuble du Dr Lafont, à quelques blocs. Tous mes sens en alerte, je sentais presque la présence dAdrien et Bérénice à chaque coin.
Arrivée enfin chez Étienne Lafont, je composai sur linterphone en tremblant.
Qui est-ce ? demanda-t-il dune voix discrète.
Cest moi Ouvrez, je vous en prie. Jai compris, tout compris.
Un déclic, la porte souvrit. Je montai, tremblante, il mattendait sur le seuil.
Je savais que vous viendriez, murmura-t-il. Entrez. Racontez-moi.
Je meffondrai sur une chaise, posant la pilule fatidique et le bocal sur la table.
Voilà ce quils me donnaient. Biscotte La avalée Elle est morte…
Le docteur examina la pilule, préleva un peu de poudre, réalisa quelques analyses.
Je men doutais, souffla-t-il. Vous vous êtes plainte de pertes de connaissance, de vertiges. Les analyses révélaient des traces de produits anormaux. Jai approfondi les examens.
Il sassombrit en découvrant les résultats.
Cest un neuroleptique puissant. Dangereux à forte dose, encore plus pour une femme de votre âge. En prendre chaque soir vous aurait tuée.
Jeus un haut-le-cœur. Mes enfants… comment avaient-ils pu ?
Mais pourquoi ? demandai-je, la gorge serrée.
Vous comprendrez bien assez tôt. Pour linstant, il vous faut rester ici. Je vais vous aider. Mais surtout, ne rentrez pas.
Les larmes me montèrent aux yeux, cette fois non par peur mais de rage silencieuse. Jétais vivante. Et je découvrirais la vérité. Quoi quil en coûte.
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Six mois plus tard, tout fut élucidé, mais à quel prix
Lenquête dura des semaines. Adrien et Bérénice nièrent farouchement : « Ce sont des compléments naturels, la tisane calme les nerfs ! La mort de Biscotte ? Un accident. » Mais les experts révélèrent la présence de neuroleptiques dans les cachets, dagents sédatifs dans la tisane. Et mes analyses sanguines montraient un lent empoisonnement préalable.
Adrien craqua au second interrogatoire. En larmes, il confessa : cétait Bérénice qui avait monté le plan. Elle lavait persuadé que tout serait plus simple : à mon âge, il valait mieux « préparer lavenir ». Lappartement lyonnais le leur. Elle gérait les achats, le dosage, surveillait que je prenne « mes vitamines » tous les soirs. Adrien plaida la lâcheté, dit quil se haïssait de navoir rien su refuser. Il prétendait ne pas avoir voulu ma mort.
Bérénice, elle, resta de glace, clamant que « tout était un délire sénile », que jinventais. Mais la justice fut implacable. Elle fut condamnée pour tentative dassassinat. Adrien, reconnu complice repentant, écopa dune peine avec sursis.
Aujourdhui, jai refait ma vie, seule, dans un petit appartement à Annecy. Le Dr Lafont ma aidée à minstaller, ma orientée vers un collègue pour mon suivi et ma même trouvé un logement à loyer modeste. Le matin, je me promène sur les berges du lac, je tricote des écharpes, que je vends au marché, et je fréquente le club des retraités où lon ma appris à jouer au tarot. Ma vie est discrète, mais sereine. Pour la première fois depuis des années, je dors sans peur.
Je pense parfois à Adrien. Mon cœur se serre, mais ce nest plus de la peur : cest de lamertume. Je me rappelle ses étreintes, ses paroles « Maman, tu es tout pour nous » et je comprends que le fils que jaimais nexiste plus. Seul reste lhomme qui a laissé la noirceur gagner son âme. Je ne lui ai pas pardonné. Mais je ne le hais plus. Je sais simplement que notre famille était morte bien avant cette nuit-là.
Souvent, je repense à Biscotte. Dans mon nouvel appartement, une étagère accueille sa photo et une figurine de hamster, achetée à sa mémoire. Chaque soir, je pose une fraise, comme avant. Cest lui qui ma sauvée, sans sen rendre compte.
Le Dr Lafont passe chaque mois : il contrôle ma santé, mapporte des livres quil juge « indispensables ». Un soir, il ma dit en partant :
Vous savez, parfois je me dis que cest cela, le vrai sens de notre métier : non pas seulement guérir les corps, mais deviner quand la vie dun patient est menacée par autre chose quune maladie.
Jai acquiescé, le sourire aux lèvres. Car aujourdhui, je le sais : la vie continue. Même après la trahison. Même quand tout semble perdu. Surtout, quand enfin on se sait en sécurité.






