J’avais cinq ou six ans, encore avant l’école, au début des années 90, quand deux retraités – Mamie Véra et Tonton Léo – sont venus s’installer chez nous au village depuis la ville

Javais cinq ou six ans, un âge où tout paraît possible et flou, juste avant la grande école, au cœur des débuts étranges des années quatre-vingt-dix, quand deux retraités nouvellement venus de la ville sinstallèrent dans notre village de la Sologne : Mamie Marguerite et tonton Lucien. Ils sétaient offert une petite maison basse en face de la nôtre à peine deux fenêtres donnant sur la rue, mais un immense jardin à larrière quils, du haut de leur âge, refusèrent de cultiver. Chaque jour, ils déambulaient dans les bois, longeaient la rivière, puis parfois rarement prenaient le car pour aller acheter provisions et fromage à Romorantin-Lanthenay. Leur quotidien était calme, presque invisible, et ils nallaient jamais chez les gens, sauf deux fois la semaine pour venir chercher notre lait, car nos vaches produisaient bien, même si chez nous, largent ne circulait guère. Mamie Marguerite, souvent, moffrait doucement, à labri du regard des autres, un petit cadeau : un carré de chocolat Poulain, un cahier ou même parfois une pièce de dix francs. Ils navaient jamais eu denfants.

Peut-être bien trois ans passèrent ainsi, dans cette dimension suspendue, puis un soir dhiver, alors que la télévision venait de séteindre, que le froid collait aux vitres embuées de nos chambres, il y eut un léger toc-toc à la fenêtre. Cétait mamie Marguerite. Tout doucement, elle souffla : Lucien est parti.

Nous avons fait ce que nous pouvions pour les funérailles, tâtonnant dans une brume dirréalité.

Mamie Marguerite entra dans un long tunnel de chagrin. Sa santé fléchit, elle devint ombre, senferma chez elle. Presque chaque jour, nous allions lui rendre visite. Elle racontait alors sa vie davant, avec tonton Lucien, ces cinquante-deux années passées ensemble dans le vacarme dune fabrique à Orléans, puis le temps de la retraite venu, le choix : laisser lappartement à une nièce en échange de ce coin de campagne. Un désir dhorizon vert.

Printemps. Simplement, elle shabitua à la solitude, semblant reprendre forme. Un matin, mamie Marguerite me fit signe dentrer. Dans une boîte en carton, sur le carrelage froid, rampait un chiot gris perle, fragile, aux oreilles tombantes. Les chiens ne mattiraient pas spécialement, mais celui-ci Mon cœur chavira, bizarrement et entièrement.

Je massis, caressai sa tête dun doigt. Mamie Marguerite, debout près de nous, souriait. Je remarquai pour la première fois sa bouche édentée, ses yeux plissés et bons, son sourire timide depuis des années.

Nous navons jamais eu ni chat, ni chien, ni enfants, expliqua-t-elle. Mais seule Tu comprends. Je lai ramassé ce matin derrière le marché de Romorantin, dans la benne à ordures. Comment ne pas laccueillir, tu as vu sa frimousse ?

Les yeux rivés au chiot, mes poumons bloqués, josais à peine respirer.

Il mange quoi ? Il doit avoir faim ? pleurai-je presque.

Je lui fais chauffer un peu de lait, mais il ne sait pas boire dans une écuelle, il faudrait une tétine, mais jen ai pas. Jen achèterai demain, promit-elle en chuchotant.

Je fonçai chez moi, attrapai la sucette de ma petite sœur endormie, la lui pris de la bouche.

Le chiot navait que quelques jours dexistence. Je le faisais téter, pressant le lait chaud, anxieux quil survive.

Pendant plus dune semaine, impossible de lui trouver un nom. Mamie Marguerite voulait lappeler Tartine, à cause de ses oreilles beurre fondu, moi, je voulais Silence, parce quil était si calme, quasi invisible, et nous aussi, on restait tout doux autour de lui, comme des souris. Silence, Silencieux, Silençon, ce nom fit son nid auprès de nous.

Longtemps, jusquaux premières chaleurs, nous avons veillé sur Silencieux, chacun à notre façon : du lait tiède, des petits plats préparés rien que pour lui. Dès quil fit beau, nous le laissâmes sébrouer dehors. Trop tôt abandonné, il navait ni tété sa mère, ni connu la douceur dune langue maternelle il resta fragile, maladif. Mais nos soins lentourèrent. En rentrant de lécole, sans repasser par la maison, je filais chez mamie Marguerite, vérifiais Silencieux, faisais mes devoirs, donnait un coup de main à maman, puis repassais la soirée là-bas. Je jouais avec Silencieux comme on joue avec un chaton, et mamie Marguerite observait en silence depuis son canapé, un sourire tranquille tout neuf sur les lèvres.

À lété, Silencieux grandit. Cétait un chien de petite race, trente centimètres maximum, rien de plus. Chaque matin, je lembarquais à la pêche, ou pour conduire les vaches dans le champ. Enfin, si jétais occupé, il restait chez mamie Marguerite, tourbillonnant autour delle. Avec lui, mamie Marguerite changea. Elle devint plus maternelle, reprit même du poil de la bête. Elle sen occupait comme dun petit fils : préparait ses repas à part, le brossait, écumait la bibliothèque de la mairie pour des manuels sur les chiens, leur santé, leurs humeurs.

Les années feuilletèrent la vie un an, deux, trois, cinq. Silencieux vivait là, chez mamie Marguerite, mais chaque matin, il venait mattendre sur le perron avant lécole. Trois kilomètres à patte, côte à côte jusquà la grille, puis il me retrouvait à la sortie, deux heures pile, quelle que soit la saison. Quil pleuve ou quil gèle, il était là, fidèle. Cela dura neuf ans, filant comme un rêve étrange.

Lécole du coin sarrêtait à la troisième. Pour aller plus loin, il fallait partir à Blois, rejoindre un lycée agricole, ou vivre en internat près du collège du district. En famille, ce fut décidé : jirais à la ville.

Le matin du départ, je massis longtemps sur le seuil de mamie Marguerite, Silencieux blotti contre moi. Je pleurais.

Emmène-le avec toi si tu ne veux pas le quitter, murmura mamie Marguerite, elle aussi en larmes.

Mais comment faire ? Silencieux, il est à vous. Prenez soin de vous. Maman viendra tous les jours. Je vous appellerai souvent

Le “Val de Loire Express” quittait le quai, je sanglotais sur le pont du bateau-mouche. Silencieux courait le long des lattes pourries, la langue pendante, yeux fixés sur moi, comme sil ne comprenait pas pourquoi je labandonnais.

Linternat du lycée, ses cours de zootechnie, déconomie agricole, mengloutirent. Je ne me fis que peu damis. De temps à autre, je voyais Victor, un camarade du village voisin, pour bavarder dans la cour.

Juste avant Noël, alors que je comptais les jours pour rentrer, la nouvelle tomba : maman mappela, la voix brisée. Mamie Marguerite ne quittait plus son lit depuis une semaine. Silencieux ne la lâchait pas dune semelle, les gamelles installées à côté du sommier.

Je rentrai précipitamment. Silencieux était là, campé sur un vieux tabouret à côté du lit, les yeux noyés, geignant doucement. Mamie Marguerite, du bout de ses doigts amaigris, lui caressait la tête, effleurait son museau. Ils étaient tous deux devenus transparents, usés. Scène déchirante : une vieille femme effacée, son chien, unique compagnon dune vie sans enfants.

Au retour en janvier, paquet et valise à la main, je compris en quittant la maison que je ne la reverrais plus. Silencieux maccompagna seulement jusquau pas de la porte. Il ne pouvait plus la quitter. Je sentis, au plus profond, la douleur de ce petit chien jouant le rôle denfant auprès de sa vieille maîtresse malade.

En février, mamie Marguerite séteignit.

Bien sûr, à seize ans, suis-je censé pleurer une vieille dame et son chien ? se diraient les gens. On ne comprend pas, tant quon na pas perdu lunique personne qui comptait ni gagné un chien loyal qui survit à tous, et connaîtra à son tour le chagrin.

Je ne pus rentrer avant la fin des examens ; fin mai seulement. Nul navait de nouvelles de Silencieux. On raconta quil avait couru autour de la tombe de mamie Marguerite, quil tenta même de plonger dedans. Les fossoyeurs durent le repousser. On lemmena chez nous, père lui construisit une niche doublée de laine, mais Silencieux refusa obstinément de rester. Il tournait dans la maison de mamie Marguerite, puis, au retour des beaux jours, disparut complètement. Il ne mattendit pas.

Tout lété, de villages en villages, jarpentai la Sologne, photos en main, demandant partout : « Avez-vous vu mon chien ? » Rien. Javais lillusion quil espérait le retour de mamie Marguerite, puis, perdant espoir, quil était parti la chercher, loin très loin. Voilà ce que je voulais croire.

En août, nous partîmes en famille au cimetière du Bois de Nosves, à cinquante kilomètres de là. Jamais je naurais imaginé chercher Silencieux dans ce recoin perdu, sous les chênes tors.

À peine la voiture garée devant léglise, je le vis. Une ombre grise, les oreilles rabattues, sa langue dehors, fonçant sur moi. Silencieux.

Je tombai à genoux, pleurant à men étouffer.

Silencieux, mon ptit chien, je tai cherché partout, tout lété, idiot et toi tu étais là !

Silencieux se dressa sur ses pattes arrière, me lécha le visage. Il semblait sangloter aussi. Debout, il sautait presque à ma taille, queue toute folle.

Il était hirsute, maigre. Je sortis tout notre pique-nique du coffre sandwichs, rillettes, tartes, il avala tout avec hâte, les yeux rivés sur moi sans ciller.

Cest votre chien, celui-là ? demanda une femme à la sortie de léglise.

Il est à lui, répondit maman en essuyant ses larmes.

Je bosse ici, expliqua la dame. Je lai repéré dès le printemps, ce chien. Il vit là-bas, sur une tombe, quil narrête pas de creuser. Si bien que la croix menace de tomber. Moi je rebouche, il re-creuse.

Tout le monde comprit : la tombe de mamie Marguerite.

Nous allâmes fleurir nos ancêtres. Silencieux, collé à mes jambes, me fixait avec dévotion. La terre était retournée tout autour de la stèle de mamie Marguerite et tonton Lucien, surtout au niveau de la grand-mère. Papa redressa la croix, maman posa les fleurs, je maccroupis, Silencieux lové dans mes bras, qui me léchait le visage, oreilles dressées, regard triste levé vers moi.

Ne le force pas à rentrer. Sil veut rester, quil reste ici. Cest à lui de choisir, souffla papa accroupi près de nous.

Je nai pas envie de le laisser. Bientôt, lautomne, la pluie Silencieux nest plus tout jeune, bientôt dix ans. Mais sil veut rester, il sen ira, coûte que coûte.

Au moment de repartir, Silencieux courait de la tombe à nous en hésitant, puis, dun coup, bondit dans la voiture, sur mes genoux.

Mon Silencieux, mon cher ami, je ne te quitterai plus jamais sanglotai-je en létreignant, tandis que le cimetière, le village et tous leurs fantômes seffaçaient dans la brume dun rêve étrange et doux.

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J’avais cinq ou six ans, encore avant l’école, au début des années 90, quand deux retraités – Mamie Véra et Tonton Léo – sont venus s’installer chez nous au village depuis la ville
Je suis allé dans un refuge et j’ai demandé à voir le plus vieux chat qu’ils avaient. Quand l’employée a entendu ma demande, elle a été stupéfaite parce que…