8 mars 1992
Dans un coin discret du marché Saint-Antoine, à Lyon, vivait Madame Germaine Morel. Elle vendait chaque matin des pommes de terre cuites, simplement saupoudrées de fleur de sel et arrosées dun filet de jus de citron. Elle ne tirait pas grand bénéfice de son étal, mais cétait assez pour vivre décemment dans son petit appartement aux Charpennes.
Un matin, alors que je rangeais moi-même quelques victuailles sur une table, jai vu Germaine faire tomber une grosse pomme de terre sur le pavé.
Vous avez laissé tomber, madame, lança une voix enfantine.
En me retournant, je vis deux garçons, jumeaux sans aucun doute. Maigres, le teint pâle, des vestes trop grandes pour leur frêle carrure. Lun deux ramassa délicatement la pomme de terre, la frotta contre son pantalon puis la tendit à Germaine. Son frère, lui, fixait la casserole fumante avec avidité.
Merci, mes garçons souffla-t-elle Que faites-vous par ici ? Je vous ai déjà aperçus plusieurs fois aujourdhui.
Le plus âgé haussa à peine les épaules.
On se promène.
Jai reconnu cette réticence. Des enfants avec le ventre vide, tâchant de préserver leur fierté.
Germaine prit alors deux pommes de terre brûlantes, les enveloppa dun vieux Le Progrès, ajouta un cornichon au vinaigre, et leur tendit le tout.
Revenez demain, si vous voulez. Jaurai des caisses à déplacer. Vous êtes assez forts pour my aider ?
Les garçons attrapèrent le paquet sans mot dire, hochèrent la tête, puis disparurent.
Ce même après-midi, je les ai vus reprendre le chemin du marché. Germaine tirait alors un lourd bidon deau ; avant quelle nait pu dire un mot, ils lavaient déjà pris en main pour le glisser derrière létal.
Le plus âgé sortit de sa poche deux pièces de cuivre anciennes.
Elles étaient à notre père, murmura-t-il. Il était boulanger avant de disparaître.
Il tendit timidement les pièces.
On ne veut pas les donner mais vous pouvez les regarder.
Germaine comprit tout de suite : cétait là leur unique richesse.
Gardez-les précieusement. Un boulanger ne manque jamais de chance.
À partir de là, ils sont revenus, jour après jour.
Ils sappelaient Louis et Auguste Lemaire.
Germaine leur offrait la soupe de haricots, des morceaux de pain, et parfois un morceau de fromage de chèvre. En échange, ils aidaient avec les sacs de pommes de terre, rangeaient les cagettes et balayaient les abords.
Ils mangeaient vite, en silence. Toujours en jetant un regard furtif aux passants.
Un jour, Germaine sinquiéta.
Mais où dormez-vous ?
Dans une cave, rue des Frères Lumière, répondit Auguste. Cest sec ne vous inquiétez pas.
Bien sûr que je minquiète, insista-t-elle.
Louis releva la tête.
On nest pas des mendiants, dit-il fièrement. Plus tard, on rouvrira la boulangerie. Comme papa.
Germaine acquiesça en silence.
Il y avait chez ces enfants une retenue, une dignité rare. Une maturité douloureuse.
Mais chacun au marché nappréciait pas leur présence.
Un certain Monsieur Dupuis, le surveillant du marché, était particulièrement acerbe. Sa femme vendait du poisson séché, mais navait, hélas, que peu de clients. Chez Germaine, en revanche, laffluence ne cessait jamais.
En passant, il lançait régulièrement :
Alors, tu veux jouer la bonne sœur à nourrir les va-nu-pieds ?
Germaine serrait les dents, lignorant du mieux quelle pouvait.
Je savais que Dupuis pouvait causer des ennuis, et que ce seraient les jumeaux qui en pâtiraient. À partir de là, Germaine leur donnait de la nourriture dans un sac comme si cétait une commande, les appelait à larrière dès que nécessaire.
Les garçons le remarquèrent, sans jamais rien demander.
Un soir froid de décembre, alors que la place était déserte, Louis prit la parole pour la première fois à ce sujet.
Cest à cause du surveillant ?
Après une hésitation, Germaine acquiesça.
Je ne veux pas que vous ayez dennuis. Certains ne comprennent pas quon sentraide.
Auguste remit son sac sur lépaule.
Si ça devient dangereux, on arrêtera de venir.
Sa voix grave pesait bien plus lourd que les mots blessants du surveillant.
Cela signifiait : froid, faim, nuits dans la rue.
Lhiver arriva tôt cette année-là, et le marché sessouffla. Les clients se faisaient rares, comme largent.
Louis et Auguste ne passaient plus aussi souvent. Parfois, lun deux apparaissait, les doigts gourds de froid ; dautres jours, aucun.
Tous les matins, Germaine fixait langle du boulevard, espérant les apercevoir.
Un jour, ils ne vinrent plus. Ni le suivant.
Au bout dune semaine, Germaine alla rue des Frères Lumière. On lui apprit que la cave avait été condamnée sur dénonciation. Les garçons étaient partis dans la nuit.
Personne ne savait où.
Germaine sassit longuement sur un banc, le cœur lourd. Puis elle rentra chez elle. La vie poursuit son chemin, après tout.
Le temps passa.
Le marché Saint-Antoine disparut peu à peu. Germaine prit sa retraite. Dans sa solitude, elle se remémorait parfois les deux frères.
Elle se demandait sils étaient encore ensemble, sils avaient trouvé le moyen de réaliser leur rêve de boulangerie.
Elle garda le silence sur ce souvenir, mais ne les oublia jamais.
Un matin doctobre, je me souviens de lui avoir rendu visite quand elle entendit le bruit feutré sous sa fenêtre : deux berlines Citroën noires, rutilantes, garées devant limmeuble.
Intriguée, Germaine pensa à une méprise.
Quelques minutes plus tard, on sonna.
À la porte : deux hommes grands, élégants, et si similaires.
Vous êtes bien Madame Germaine Morel ? demanda lun.
Oui cest moi.
Lautre esquissa un sourire doux.
Nous sommes Louis et Auguste.
En entendant leurs prénoms, tous les souvenirs de vingt ans rejaillirent. Jai vu Germaine rester muette un long moment.
Ce nétait pas leurs traits quelle reconnut, mais leurs regards : le même sérieux, la même lumière quautrefois.
Nous vous cherchons depuis des années, dit Auguste, ému. Nous ne savions pas si vous viviez encore ici.
Germaine dut sappuyer au chambranle, les jambes tremblantes.
On a ouvert une boulangerie, raconta Louis. Puis une autre, et encore une autre.
Ils entrèrent et déposèrent sur la table un pain chaud, enveloppant la pièce de son parfum réconfortant.
Je navais fait que vous offrir des pommes de terre souffla Germaine.
Louis secoua la tête.
Non, Madame Germaine. Vous nous avez rendu notre dignité.
Auguste prit la suite.
Vous nous avez traités en êtres humains, alors que tous nous fuyaient.
Sans cela, on ne serait jamais arrivé là.
Ils discutèrent ainsi tout laprès-midi. Évoquant les années rudes, les petits boulots, les nuits passées dans des réserves glacées, et laide inespérée dun vieux boulanger lyonnais.
Surtout, ils navaient jamais oublié la promesse quils sétaient faite enfants : si, un jour, ils sen sortaient, ils reviendraient retrouver la femme qui leur avait tendu la main.
Quand ils prirent congé, Germaine resta un long moment sur le seuil, serrant le pain tout chaud contre elle.
Cest ce jour-là que jai compris, tout comme elle, quun simple geste offrir quelques pommes de terre peut transformer irrémédiablement une vie et la sienne aussi.
Ma leçon : il suffit dun peu de bonté et de dignité. Un tout petit élan peut changer le destin de deux frères, et offrir à son auteur, en retour, la plus belle des reconnaissances.







