Je suis à tes côtés

Je me souviens de cette période comme dun hiver glacial, plongé dans la lumière dorée des lampadaires de Paris, quand tout vacillait dans mon esprit et dans celui de ma famille.

Pierre, je ne sais plus quoi faire ! Elle nécoute personne ! Elle répète quelle veut garder lenfant ! Tu te rends compte ? Dix-neuf ans ! Toute sa vie devant elle Elle va laisser la fac, et après ? Balayer les trottoirs à Montparnasse ? Ce nest pas possible, il faut trouver une solution ! Tu dois maider, Pierre !

Mais comment, maman ?

La voix de Pierre était si froide que Françoise en trembla, son téléphone manqua de lui glisser entre les doigts. Jamais son fils ne lui avait répondu de cette manière. Pierre avait toujours été ce garçon doux, attentionné, la fierté silencieuse de Françoise. Où avait-elle failli ? Ce nétait pourtant pas sa faute, pensait-elle, mais celle de Clara ! Voilà où mène la trop grande liberté, lamour à dix-neuf ans ! Elle sen était voulu davoir trop gâté sa benjamine, traitée comme une amie, partageant presque tout avec elle… Mais à présent ? Elle voyait bien le résultat : Pierre restait un fils admirable, intelligent, respectueux, un homme déjà, indépendant depuis peu. Françoise attendait avec impatience d’être grand-mère, elle le lui répétait sans relâche, mais Pierre, lui, ne semblait pas pressé Si encore Clara était restée enfant ! À lépoque, entre la danse, les compétitions à Lyon ou Lille, il ny avait pas de place pour la nostalgie. Mais aujourdhui, Clara ne mettait quasiment plus les pieds à la maison : entre les cours, les amies, le groupe de bénévoles pour la Croix-Rouge, et maintenant ce ce garçon ! Mais où diable lavait-elle rencontré ?! Un garçon fade, sans épaisseur, rien de plus quune ombre, alors que Clara ne jurait que par lui ! Françoise avait dailleurs toujours été certaine quelle ne savait pas juger correctement les gens. Et tout ceci semblait navoir mené quà une inexorable catastrophe. À la veille de Noël, tout nétait que tracas et migraines.

Pierre, pourquoi tu me parles sur ce ton ?

Où est-elle, maman ? demanda Pierre en braquant la vieille Renault dans un petit passage. Dordinaire si calme, il était agité, nerveux. Rien quau mot « bébé », ses mains tremblaient sur le volant. Il ressentait en lui la même panique contenue que ce soir-là, des années auparavant. Il songeait aussi à ce bébé, le sien ou celui de Clara. Il navait jamais su ce que Carole attendait autrefois une fille ou un garçon Tout ce que Pierre désirait, cétait que la vie de cet enfant-là, de Clara, soit préservée. Eh, maman, si tu savais ! Tu as toujours préféré Clara à moi. La petite dernière, la princesse de la famille ! Impossible de ne pas fondre devant ces yeux clairs et ces boucles dorées. Elle était différente, Clara, dès la maternité ; les bébés de la famille Duchamp étaient en général trapus, aux yeux gris-bleu. Elle seule était toute en finesse, presque une statuette de porcelaine. Longtemps, Françoise avait eu honte de sa propre admiration.

Une telle beauté ! soupiraient les tantes, rajustant rubans et robes sur leurs filles.

Quand Clara monta la première fois sur le praticable du gymnase, en justaucorps pailleté, le public comprit quelle était née pour plus que plaire. Sa mère la lança dans la gymnastique ; Pierre, quant à lui, put vivre sa propre vie, libéré de la fierté débordante de sa mère qui ne tarissait jamais déloges : « Pierre a remporté le concours général de mathématiques, oui, le plus renommé ! Nous navons jamais de souci pour son avenir. Quel génie, notre fils!» Elle en oubliait même les mines renfrognées de ses interlocutrices.

Et pourtant, tout sécroula ce jour où il entendit :

Je suis enceinte. Et je ne veux pas garder lenfant. Je suis trop jeune ! Cest toi le responsable, alors cest à toi de régler ça. Jai trouvé la clinique, à toi de jouer.

Ce fut la première et unique fois que Pierre cria contre Carole, sa compagne de trois ans. Il cria tant que les vitres vibrèrent. Pourquoi ? Il lui avait proposé le mariage, une vie même modeste, un studio près de la place dItalie, la petite Renault de son grand-père, une librairie en gestation que fallait-il de plus ? Certes, il nétait pas un industriel de la Défense, mais pas elle non plus une héritière de Neuilly ! Ils sétaient rencontrés à la fac, elle déboulant, en retard au partiel, pile sur Pierre qui griffonnait un schéma sur le mur du couloir, à la craie.

Tu cases ici ? On na plus de feuilles dans tout Paris ? Tu fais ça chez toi aussi ?

Elle avait tempêté, puis disparut dun pas rapide, une chaussure cassée à la main. Mais Pierre, troublé, la suivit du regard et du cœur. Peu après, elle lentraînait dans un café du Marais pour fêter sa bonne note, et, en riant, ils commencèrent leur histoire. Un an plus tard, Pierre veillait son grand-père dans un deux-pièces du 14ème, Carole venant manger avec eux parfois, jusquau décès de son aïeul. Les parents décidèrent alors dun échange dappartement pour que Pierre et Carole nétouffent plus «dans ce placard», mais, veuf, il navait plus vraiment envie dy rester. Le manque grondait ; chaque matin, il sattendait encore à entendre la voix grave de son grand-père :

Allez, mon étudiant, je tai préparé ton petit-déj.

Son grand-père, solide comme un remorqueur de la Garonne, avait tenu bon tant quil avait été avec sa grand-mère.

Elle mattend, là-haut, mon hirondelle Je vais la rejoindre quand vous serez lancés, vous deux.

Elle, il lappelait «mon hirondelle» depuis toujours.

Douce, tendre Plus de femmes comme elle, mon Pierrot. Jétais dur parfois, et elle, jamais un reproche Peut-être quavec des petites colères ça irait mieux aujourdhui Quand on a des choses à pardonner, la solitude tape moins fort.

Cest de là que Pierre connaissait lamour. Lindéfectible, que ni le temps ni léloignement neffritent. Il en rêvait avec Carole, mais il comprit ce jour-là quil ny aurait rien de tel. Quand elle lui tendit la carte bleue, froide, pressée, pour payer la clinique, il eut un choc. Puis elle partit, valise à la main, après le scandale, arrachant son portefeuille en claquant la porte. Il laissa faire, jusquau SMS de la banque linformant du retrait. Il bloqua la carte puis rentra chez ses parents.

Sa mère gémit, mais son père, solide, interrompit le drame dune tape sur lépaule :

Appelle si tas besoin, on sera là.

Il ne leur donna pas toute la vérité sur Carole. Il laissa croire quils sétaient séparés, des caractères incompatibles, rien de plus

Le soir, il sallongea sur son vieux canapé les parents modernisaient rarement quoi que ce soit. Tout était noir, comme une pâte de réglisse dans sa tête. Où trouver la lumière? Elle arriva, fragile, menaçante.

Clara, sa sœur, entra doucement, saccroupit sur le tapis, plia ses longues jambes dun geste souple dex-gymnaste, essuya silencieusement ses larmes, puis chuchota :

Tu as mal, Pierre Quest-ce que je peux faire? Je veux aider, mais comment?

Reste seulement près de moi. Pour pas que je fasse de bêtises.

Et elle resta là, muette, toute la nuit, jusquà ce que la sonnerie réveille la maison. Françoise navait rien compris, pensant que Clara avait simplement quitté sa chambre tôt pour une compétition. Mère et fille se préparèrent, inconscientes des tonnes de mots échangés entre frère et sœur cette nuit-là la douleur, labsence, mais aussi létincelle despoir.

Clara triompha au concours ce jour-là. Elle évoluait sur la moquette du gymnase parisien avec une puissance inattendue. Les juges étaient sidérés par sa grâce féline sur «Lair de la Habanera», toute la peine de Pierre semblait sourdre de ses gestes. On pensait lavenir tout tracé : un transfert au CREPS de Montpellier était en négociation Puis, la tragédie.

Un soir, en rentrant seule de la salle, Clara fut prise à partie par deux garçons avec un chien. Elle accéléra, paniquée, mais glissa sur une marche verglacée et chuta longuement devant la porte de limmeuble.

Elle se réveilla à lHôpital Cochin, la mère hagarde à son chevet. Elle ne sut jamais si Françoise pleurait laccident ou la fin de la carrière sportive rêvée pour sa fille. Mais la consolation attendue ne vint pas de sa mère.

Tiens bon, ma petite ! Je vais tacheter le plus gros fraisier de Paris, on le mangera jusquà en avoir mal au ventre, proposa Pierre, tentant un sourire. Je temmène faire des batailles de boules de neige, eh ? Je te trouverai des béquilles rose satin pour la rentrée !

Avec lui, elle pouvait se blottir, et la douleur samenuisait un peu.

La rééducation fut longue. À la fin de la première année à la Sorbonne, Clara savait à peine marcher sans béquilles, mais elle sauta sur loccasion de donner ses vieux accessoires à une coordinatrice de son groupe de bénévoles, Lucie, une jeune femme handicapée dune énergie contagieuse qui, depuis son appartement de Clichy, coordonnait les recherches denfants portés disparus.

Cest là que Clara rencontra Thomas. L’opinion de Françoise sur ce garçon trop discret ne limportait guère; Clara sentit vite leur lien unique, solide, né de lentraide et du partage. Thomas aussi, portait une histoire lourde, marquée par de multiples déménagements entre Bretagne et Alsace, après labandon de son père. Mais son beau-père, Jean-Louis, lui avait petit à petit offert un semblant de stabilité jusquà sa disparition soudaine, par une froide soirée dhiver.

Thomas rejoignit alors le groupe de bénévoles pour trouver Jean-Louis, mais quand celui-ci fut retrouvé, il était trop tard. Lhomme sétait égaré dans un bois, victime du froid Thomas fut dévasté, mais trouva chez Lucie et Clara un nouvel ancrage.

Clara présenta Thomas à Pierre sitôt quil sengagèrent ensemble. Pierre laccepta demblée. Il navait rien dun grand séducteur, Thomas, mais il était solide, fiable. Françoise, fidèle à elle-même, se lamenta dun simple «on verra».

On naura pas eu le temps de «voir». Pierre, ce soir-là, alluma la voiture, déterminé à retrouver Clara. Après la dispute avec leur mère, il savait bien quelle nirait pas commettre de folie, mais il voulait être certain. Après tout, Françoise ignorait que Thomas nétait plus là mort renversé par une voiture rue des Pyrénées, un soir de pluie, alors quil parlait avec Clara au téléphone, vêtu de son pardessus noir clair, invisible sous la bruine. Le conducteur ne pouvait rien voir. Deux jours plus tard, on préparait les obsèques. Clara demeurait prostrée, incapable même de pleurer.

Je nai plus de larmes, Pierre Je fais juste semblant que tout va bien pour papa et maman Tu comprends

Tu ne leur as rien dit pour le bébé ?

Non Je ne veux pas entendre maman Tu sais comment elle est, je ne survivrai pas à ses remontrances.

Pourquoi sa sœur lui avait-elle tu jusquau bout sa grossesse ? Peut-être ignorait-elle elle-même, au début, puis nétait jamais arrivée à en parler. Les questions fourmillaient.

Pierre sonna doucement chez Lucie. Dans lombre, il reconnut sa sœur blottie sur le lit, fragile, boule de chagrin.

Pierre

Je suis là.

Merci

Pierre la serra contre lui, fort, très fort.

Naie pas peur, petite, je suis là. On ira de lavant. Il y aura ce bébé, tu verras, la vie continuera Avec une maman et un papa pareils, il aura la plus belle des étoiles pour veiller sur lui.

Clara éclata enfin en sanglots, toute sa douleur refoulée rompue. Pierre la ramena chez lui. Il déclara à leurs parents : si vous tenez à nous, acceptez que Clara vive ici et fasse ses choix. Vous devrez vous y faire.

Ce ne fut pas simple. La grossesse de Clara, tumultueuse, fut marquée par un malaise quasi-permanent. Pierre géra les tensions avec Françoise, mais leur père, Augustin, les visitait en cachette, guidant Clara dans la préparation de larrivée de lenfant, trouvant le meilleur obstétricien de Paris.

Une petite Victoire vint au monde un matin de janvier, poussant son premier cri puissant dans la lumière froide et rose de lhôpital Saint-Antoine.

Un vrai alto ! lança la sage-femme en riant.

Cest son père, expliqua Clara, souriante à travers ses larmes.

Il y avait là toute la nouvelle vie, le passé et lavenir mêlés dans les yeux de la fillette : ni tout à fait ceux des Duchamp, ni les siens, mais ceux de Thomas. Une lignée, à sa manière.

Trois ans plus tard.

Victoire ! Viens voir ce que je tai apporté !

Pierre, encore ? sécria Clara, sortant de la cuisine, les mains couvertes de pâte. Ce nest pas lanniversaire de Vico, cest juste Nouvel An !

Jai le droit ! Cest pour ça quon a des oncles et des parrains, non ?

Victoire, qui jouait avec le gros matou de la famille, laissa tomber sa pelote. Le chat, en roulé-boulé sur le tapis, subissait sans broncher les facéties de la fillette. Pierre, après avoir vendu sa petite studette des Batignolles, vivait à deux pas, dans un studio jumeau, pour rester proche de Clara et Vico.

Grande, attentive, la fillette se précipita vers la boîte dornements. Les yeux brillèrent plus que les guirlandes électriques. Dun doigt prudent, elle toucha les décorations en verre.

On peut ?

Bien sûr ! Viens, on va les mettre sur le sapin ensemble !

Clara arriva, essuyant ses mains sur le tablier, tandis que Pierre soulevait Victoire pour quelle accroche le Casse-Noisette.

Ces décorations On dirait un conte de fées !

Oui, cest du verre, mais ce nest pas bien grave si ça tombe, rassura Pierre. Regarde comme ça lui plaît, à ta chérie.

Victoire, glissant dun pied sur lautre, entama une histoire à voix basse au chat, qui écouta, mystérieux. Limaginaire sétira, à la mesure de la représentation de ballet à laquelle Pierre les avait emmenées la veille. Aujourdhui, Victoire tentait déjà de reproduire les entrechats, même si le chat, décidément, nétait pas un bon partenaire de scène.

On dirait quon na plus besoin de nous, Pierre, tu vois ? Elle a adoré le spectacle !

Javais tort, avoua Clara. Elle a été captivée du début à la fin.

Pierre éclata de rire.

Je me rappellerai de tes paroles à lheure du coucher ! On verra qui est vraiment sage Je peux manger, au fait ? Il faut que je file ensuite, jai un dossier à finir ce soir pour la librairie.

Tu restes pas ? Maman arrive avec papa, tu sais !

Je repasserai. Quils profitent de leur petite-fille. Mais ce soir, je reviens, remplacer ce pauvre chat bientôt épuisé !

Tu sais que maman veut inscrire Victoire à lécole de danse ?

Ah mince

Eh oui Quest-ce quon fait ?

On sarrange, on tente de canaliser la passion de grand-mère. Et si ça ne marche pas, rappelle-toi que cest toi la mère, et moi lavocat de tes intérêts. À deux, elle ne nous aura pas !

Tu crois ?

Jen suis sûr ! Et maintenant, à table ! Vivement que tu me maries, que je cesse dêtre le célibataire à nourrir

Clara esquiva la tapette fraternelle, rieuse.

Tu tes ligué avec maman, toi aussi ? Je naurai jamais de neveux à chérir, à ce rythme !

Ah, les femmes !

La figurine de la princesse Casse-Noisette tourna, effleurée par les doigts de Victoire. La petite se remit à danser, le chat sécarta ; peut-être cétait là, dans ce minuscule salon de la banlieue nord de Paris, que grandissait la future Plisetskaya françaiseDans la lumière douce du salon, la famille sassembla peu à peu. Augustin et Françoise arrivèrent, les bras chargés de mandarines et dun gâteau orné dune étoile dorée. Françoise, timide, saccroupit près de Victoire, qui, sérieuse et fière, lui montra sa décoration favorite.

Pierre observa la scène, le cœur serré dune gratitude apaisée. Longtemps, la rancune avait traîné dans ses veines, comme un hiver refusant de sachever. Mais là, en voyant Clara et Victoire, en sentant lélectricité tendre dune soirée partagée, il comprit que la vie avait fait son œuvre: on sétaient reconstruits, autrement, avec des manques et des cicatrices, mais aussi une beauté neuve.

Dis, marraine, demanda Victoire, bouche pleine, cest vrai que les étoiles tombent parfois sur la terre?

Clara rit, caressant la joue de sa fille.

Bien sûr, mon trésor. Parfois, il en suffit dune, et tout recommence.

La pendule tinta. Dans un accord tacite, chacun sapprocha du sapin; une guirlande fut allumée, la lumière vacilla sur les joues de Victoire, et dans cet instant, tout sembla soudain relié: les absents et les vivants, les secrets et les promesses, les chagrins domptés et la joie simple, entêtante, de se savoir ensemble.

Au dehors, la neige commençait à tomber, tranquille, inlassable. Victoire courut contre la vitre, chuchotant: «Regardez comme dans un conte» Pierre leva les yeux, et, malgré tout ce que lhiver avait pris, il se sentit prêt, enfin, à accueillir la lumière du nouveau matin.

La petite famille resta là, enlacée, jusquà ce quune étoile filante traverse le ciel de Paris.

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