Ne chante surtout pas.
Tu ne souris pas comme il faut.
Au début, Natacha navait même pas compris que cétait à elle quon parlait. Elle regardait ses mains posées sur sa robe bleu nuit une robe quelle naurait jamais choisie elle-même. Trop serrée aux épaules, trop brillante, trop étrangère, trop tout.
Natacha. Je tai dit que tu ne souris pas bien. Cest tendu. Les gens sen rendent compte.
Gérard murmure ça, sans tourner la tête. Il observe la salle, où les invités de lanniversaire de sa société sinstallent. Vingt ans dentreprise. Une grosse fête. Soirée importante. Son rôle à elle avait été fixé à lavance, comme un article dun contrat : rester à côté, bien présentable, ne rien dire dinutile, se limiter à un seul verre, ne pas parler à ses associés sans son aval.
Pardon, répondit-elle.
Excuse-toi moins, corrige-toi plutôt.
Le restaurant, cétait le genre dadresse où largent se sent physiquement. On ne létale pas mais il est là, dans le poids des nappes, la lumière feutrée des lustres, la démarche silencieuse des serveurs qui semblent flotter. Natacha était déjà venue plusieurs fois. À chaque fois, la même impression : elle nétait pas à sa place. Pas comme épouse dun homme daffaires à succès, mais comme être humain, une femme avec un prénom, une histoire, et ce qui remuait encore au fond delle autrefois.
Elle avait cinquante-cinq ans. Vingt-huit de mariage avec Gérard Bonnard. Ils sétaient connus alors quelle terminait le Conservatoire. Elle pétillait, pleine de voix, amoureuse de Ravel et de Debussy. Lui était un jeune entrepreneur avec de lassurance, convaincu que tout est à vendre ou à remodeler selon son bon vouloir. Au début, il la regardait comme si elle était son univers. Puis elle avait compris quil voulait seulement la façonner à sa guise.
Gérard, je peux aller voir Lucie ? Elle est toute seule là-bas.
Lucie attendra. Tu nas rien à faire à la table des Mercier.
Mais on se connaît depuis vingt ans, elle et moi…
Natacha. Il ny avait pas de colère dans sa voix. Juste cette lassitude de ladulte qui répète toujours la même chose à un enfant. Ce soir, cest important. Assieds-toi, souris.
Elle a souri. Comme il faut. Comme dit dans la « notice ».
La salle se remplissait petit à petit. Associés, clients, élus locaux, les épouses des élus aussi. Tous sur leur trente-et-un, tout juste assez animés, échangeant des banalités de circonstance. Natacha écoutait, des bribes de conversations qui ne lintéressaient pas. Elle se demandait quand elle avait parlé pour la dernière fois dun truc qui la passionnait vraiment. La musique. La construction dune fugue. Ce mystère : pourquoi le deuxième concerto de Rachmaninov la bouleversait encore, rien quà lentendre à la radio.
La radio, chez eux, cétait rare. Gérard naime pas la musique classique. Ça magresse les nerfs, disait-il.
Pas loin, à une autre table, une femme en robe rouge éclatait de rire, fort et vrai, à une blague. Un rire un peu rauque, vivant. Natacha la regarda, un sentiment denvie vague lui traversa la poitrine pas à cause de la robe ni de lâge plus jeune, mais pour ce rire spontané, ce droit à la vie sans rien demander à personne.
Le dîner suivait son cours. Toasts, applaudissements, grands discours sur les vingt ans de réussite et lavenir radieux. Gérard prononça quelques mots, précis, brefs, comme dhabitude. Il savait capter un public, cétait vrai. Natacha applaudissait aussi, pensant quelle aussi, autrefois, savait ça : tenir une salle, se présenter devant des gens, et chanter au point de leur couper le souffle.
Sa dernière fois sur scène remontait à vingt-quatre ans. Une soirée au Conservatoire où Gérard lavait déposée, puis récupérée avant la fin parce quil avait un appel important.
Le maître de cérémonie lança un petit concours de talents après le dessert, pour amuser le monde : une scène ouverte. Gérard grimaça.
Ridicule, marmonna-t-il.
Natacha ne répondit rien. Elle regardait la petite estrade, le micro, le jeune pianiste avec ses mains longues et sa manie de balancer la tête en rythme, même à volume très bas.
Deux invités montèrent un racontait une histoire drôle, lautre sortit un harmonica. Le public applaudissait, sans éclat. Le maître de cérémonie rappela quil restait de la place. Un silence sinstalla, presque gênant.
Et là, quelque chose bougea doucement en elle pas un éclair, plutôt une vieille porte quon pousse du doigt et qui enfin sentrouvre. Elle posa sa serviette, se leva.
Où tu vas ? demanda Gérard.
Aux toilettes.
Mais Natacha nalla pas aux toilettes. Elle souffla un mot à loreille du maître de cérémonie, qui souleva ses sourcils dun air surpris avant dacquiescer. Ensuite, elle glissa quelques mots au pianiste, rapidement : il opina, soudain plus attentif.
Quand le maître de cérémonie annonça son prénom, Gérard na pas compris tout de suite. Puis il a compris. Natacha la vu au coin de lœil, alors quelle marchait vers la scène. Elle a évité de croiser son regard. Elle na vu que le micro.
Il y avait trois marches. Elle monta, fit face à la salle. Une mer dinconnus, costumes hors de prix, robes de cocktail. Beaucoup continuaient de discuter, quelques-uns levaient un œil, polis.
Elle fit signe au pianiste.
Il entama les premiers accords. La salle se calma, car ce nétait pas de la variété, pas un tube de soirée. Cétait du Ravel une vocalise, très difficile à chanter, quelle avait jadis maîtrisée au Conservatoire. Pas de paroles, juste la voix et la musique.
Elle sest mise à chanter. Et aussitôt, sest étonnée elle-même que la voix revenait. Quelle nétait pas morte, pas fanée ni anéantie après toutes ces années de silence. Un peu abîmée, un peu plus grave, mais vivante. Authentique.
Au bout de la troisième phrase, la salle sest tue. Pas peu à peu, mais dun bloc : les conversations cessaient, les verres sabaissaient, les regards fixaient la scène. Natacha ne voyait plus rien, sinon le souffle à tenir, la phrase à mener, ne surtout pas penser à Gérard, à son jugement, à laprès.
Après, elle sen fichait. Il ny avait plus que linstant.
À la fin, silence quelques secondes. Puis les applaudissements, de vrais applaudissements, debouts, pas les courtoisies de convenance. La femme en rouge criait bravo. Le pianiste la regardait comme sil avait découvert un phénomène.
Elle redescendit. Les jambes molles, le cœur battant vite, mais régulier. Elle se rassit face à Gérard.
Il napplaudissait pas.
Assieds-toi, ordonna-t-il.
Elle obéit.
Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ?
Jai chanté.
Ne fais pas lesprit. Froid et bas. Tu tes donnée en spectacle à ma soirée, sans mon accord. Tu sais ce que ça donne comme image ?
Et quelle image ?
Que ma femme manque dattention. Quelle veut briller. Il posa son verre, très lentement. On rentre. Dans dix minutes.
Gérard, la soirée…
Dans dix minutes, Natacha.
Trois personnes vinrent la voir : la femme en rouge, qui sappelait Amélie, lui serra la main et souffla Vous êtes incroyable, vous sortez doù ?. Un homme dun certain âge sarrêta, murmura Magnifique, qui était votre professeur ?. Lucie Mercier, lamie de vingt ans, accourut lenlacer ; elle sentait son parfum et quelque chose de doux, presque maternel. Natacha faillit fondre en larmes.
Mais Natacha ! Tétais où, tout ce temps ? Mon Dieu, tu chantes comme…
Lucie, on y va, coupa Gérard. Il attrapa Natacha par le bras pas brutalement, extérieurement doux, mais ses doigts serraient tellement quelle sentit la pression à travers la robe. Excusez-nous, elle a mal à la tête ce matin. On doit partir.
Dans la voiture, il na pas décroché un mot. Le silence, pire que nimporte quelle engueulade. Natacha regardait les lumières de Paris, les vitrines, la nuit froide. Un drôle de calme la gagnait, ni joie, ni peur : limpression de retrouver son vrai prénom après des années.
À la maison, il enleva sa veste, laccrocha, se retourna.
Écoute-moi bien. Je comprends que tu tennuies, que tu veuilles toccuper. Mais il y a des limites. Ce soir, tu mas ridiculisé devant des gens importants pour ma carrière.
Jai chanté. Ils ont applaudi.
Tu tes prise pour une artiste à la soirée de lentreprise. Tu saisis la nuance ?
Non, fit Natacha, elle-même étonnée du ton posé de sa voix. Explique-moi.
Il la fixa longuement, puis :
Tu as tout ici : maison, confort, statut. Je ne comprends pas ce quil te manque. Et franchement, je ne compte plus chercher.
Je vais te dire ce quil me manque, répliqua-t-elle. Ce qui me manque, cest moi.
Ça veut dire quoi ?
Tu sais très bien.
Elle senferma dans la chambre. Allongée, habillée, yeux fixés au plafond aussi blanc que leur vie en apparence. Elle entendait Gérard traîner dans lappart, ouvrir, fermer placards et tiroirs. Puis le silence.
Elle ne dormit pas. Elle pensait. À ce job de prof de chant quelle avait quitté quinze ans plus tôt, parce que Gérard trouvait cela pas digne de sa femme, mal payé, inutile. Elle avait cédé en pensant Je ferai autre chose. Mais chaque fois quelle tentait, il trouvait ça inadapté, dérangeant, voire absurde.
Jamais il ne la frappée, ni même haussé le ton. Il expliquait calmement ce qui était bon ou non, si bien quen vingt-huit ans, elle avait fini par ne plus sentendre elle-même. Même dans sa tête.
Jusquà la veille au soir.
Le lendemain matin, pendant quil était sous la douche, elle sortit une vieille valise du haut du placard. Dedans : papiers, passeport, diplôme du Conservatoire retrouvé au fond dun tiroir, quelques photos, du liquide quelle mettait de côté discrètement depuis trois ans, sans trop savoir pourquoi. Maintenant, elle savait.
Jean, pull, veste. Quand Gérard sortit de la salle de bains, elle était debout, la valise à la main.
Tu vas où ?
Je men vais.
Silence interminable.
Arrête tes bêtises.
Ce nest pas des bêtises. Je pars.
Natacha, il frottait ses mains dans la serviette, lair du gars épuisé par une crise. Tu es à bout de nerfs. Détends-toi, on en parle calmement ce soir.
On a déjà parlé.
Tu nas pas dargent. Tu nas pas de boulot. Tu vas où ?
Je trouverai bien.
Natacha, tu es ridicule. Tu as cinquante-cinq ans. Timagines quoi…
Elle ouvrit la porte. Derrière, elle entendait sa voix, mais ne retenait plus les mots. Lascenseur descendait lentement, elle fixait son reflet dans lacier mat. Froissé, incertain, presque un sourire.
Elle marcha. Marcha longtemps dans Paris, respirant. Il faisait froid, mais sec, des odeurs de feuilles mortes et de café. Elle entra dans un troquet, commanda un expresso, sassit près de la fenêtre et sortit son portable. Appela la seule personne à qui elle avait envie de parler dans cet état.
Lucie, jai besoin de toi.
Nom de Dieu ! Quest-ce qui se passe ?
Jai quitté Gérard.
Silence. Puis :
Tes où ?
Lucie vivait seule dans un deux-pièces à Montrouge. Ses enfants avaient chacun leur vie, son mari était parti depuis des années. Elle ouvrit la porte, aperçut Natacha avec sa valise, ne posa aucune question. Juste : Entre. Leau bout.
Elles restèrent dans la cuisine jusquà tard. Natacha racontait, Lucie écoutait sans interruptions, ni soupirs, ni reproche. De temps en temps, elle resservait du thé. Quand Natacha sest tue, Lucie a conclu :
Tes partie. Cest ça qui compte. Le reste, on gère.
Il va me couper les vivres. Cest sûrement déjà fait.
Coupé ?
Oui, il a prévenu. Lors dune dispute, il mavait dit : Essaye de partir. Tu verras.
On verra sur lui, plutôt, répliqua Lucie, bouche pincée.
Gérard ne tarda pas à donner signe de vie. Dès le soir, le téléphone de Natacha explosait : lui, sa secrétaire, puis la mère de Natacha, que Gérard avait visiblement bien briefée. Au téléphone, sa mère pleurait, disait que Gérard avait expliqué que Natacha avait fait une crise après la soirée, était partie dans un état inquiétant, quil fallait la ramener.
Maman, je nai pas fait de crise.
Ma chérie, il sinquiète. Il dit quhier tu tes conduite bizarrement, tu devrais voir un médecin…
Maman, jai chanté. Juste chanté sur scène. Ce nest pas une crise.
Il dit que tu las humilié, là
Maman. Je vais bien. Je suis chez Lucie. Je te rappelle demain.
Effectivement, tout était bloqué. Natacha le découvrit en tentant de retirer quelques euros au distributeur : carte refusée. Largent de secours fondait, Lucie refusait quelle paie quoi que ce soit, ce qui ne pouvait durer éternellement.
Trois jours plus tard, Gérard envoya ses affaires. Pas lui-même : deux inconnus débarquèrent avec des sacs. Là-dedans : des fringues dété inutiles en octobre, des talons, des bibelots décoratifs rien de chaud, ni son livre préféré. Un message en soi.
Peu après, sa mère la rappela : Gérard était passé chez elle, avait pris le thé, raconté la nervosité chronique de Natacha, combien il avait tout fait pour elle, quil sinquiétait gravement, que peut-être il faudrait laider sérieusement. Sa mère écoutait. Elle a toujours su écouter les gens calmes, posés.
Natacha, peut-être que tu devrais rentrer, discuter…
Maman, il bloque mes comptes et raconte à tout le monde que je suis folle. Tu captes ce que cest ?
Silence.
Cest un homme, ma chérie. Quand ils ont mal, ils font nimporte quoi.
Natacha raccrocha. Longtemps, elle fixa la fenêtre. Puis elle sortit son diplôme, le posa sur la table. Revu pour la première fois en quinze ans.
Le lendemain matin, elle appela le Conservatoire. Demanda des nouvelles de Philippe Delattre, son ancien prof. Elle le croyait parti. Non toujours là, à soixante-dix ans passés. Ils lui donnèrent son numéro.
Monsieur Delattre ? Cest Natacha Bonnet. Vous vous souvenez de moi ?
Silence.
Bonnet ? Celle du quatrième cycle ?
Oui.
Bien sûr. Où avez-vous disparu ?
Jai disparu, oui. Monsieur Delattre, jaurais besoin de votre aide.
Ils se retrouvèrent deux jours plus tard dans une petite salle du Conservatoire, étage trois. Delattre, exactement comme avant : petit, sec, regard perçant, mains jointes sur les genoux. Il la détailla.
Vous avez vieilli.
Vous aussi.
Très bien ainsi. Un demi-sourire. Chantez.
Là, tout de suite ?
À quoi bon attendre ?
Elle chanta. Pas assurée, les poumons rouillés, la voix un peu tremblante. Delattre écouta en silence. Quand elle sarrêta :
La voix est là. Technique à revoir. Respiration, à retravailler. Mais vous lavez encore, Natacha. Le principal, cest ça. Le reste se rattrape.
Combien de temps ?
À vous de voir. Avec sérieux, deux ou trois mois et on reparle de vrai travail. Il hésita. Pourquoi avoir arrêté ?
Je me suis mariée.
Et le mari interdisait de chanter ?
Pas interdit, non, cest venu doucement.
Delattre la fixa longtemps.
Doucement, oui. Je comprends. Allons, Bonnet. On va sy remettre.
Ils sy mirent tous les jours. Natacha arrivait à neuf heures, repartait à quatorze, parfois plus tard. Sa voix revenait, en dents de scie. Delattre ne lui laissait rien passer, ni lâge, ni labsence. La voix na pas dâge, disait-il. Il y a la technique et la volonté. Le reste, cest des excuses.
Lucie lui trouva un petit boulot : animer une chorale pour retraités au centre culturel du quartier. Petit salaire, mais cétait son argent. Trois fois par semaine. Ça lui plaisait. Les femmes du groupe, certaines de soixante-dix ans, chantaient sans ambition, pour se faire du bien. Ça lui servait de baume.
Gérard, lui, continuait. De bouche à oreille, elle apprenait quil racontait quelle était partie pour un prof, ou que sa santé mentale vacillait, quil supportait ses caprices depuis des années. Lhistoire changeait selon lauditoire, mais restait celle de la femme folle et du mari victime. Certains y croyaient, dautres fermaient les yeux. Sa mère lappelait rarement, prudente :
Tu penses à lavenir ? Un logement ?
Oui, maman.
Il dit quil peut discuter calmement, si tu reviens.
Je ne reviendrai pas.
Tu pourrais divorcer, partager…
Maman, il a vidé mes comptes et sali mon nom. On ne discute pas avec des gens comme ça, on disparaît.
Sa mère soupirait et changeait de sujet. Natacha ne lui en voulait même pas. Sa mère, cest une autre époque, dautres idées sur le mariage et lendurance. Comment lui en vouloir pour un langage quelle navait jamais appris ?
Après un mois, Delattre annonça, sans la regarder :
Dans deux mois, il y a un grand concert de bienfaisance à la salle Gaveau. Musique classique. Ils cherchent des solistes. Je pourrais donner votre nom.
Natacha stoppa net.
Je nai pas chanté devant un public depuis vingt-quatre ans.
Je sais.
Le public sera exigeant ?
Concert télévisé, fonds récoltés pour lhôpital Necker. Oui, exigeant.
Elle hésita.
Je vais réfléchir.
Réfléchissez vite. Ils nattendront pas.
Elle accepta deux jours après. Delattre se contenta dun je savais.
Les six semaines suivantes furent les plus intenses depuis ses études. Répéter : airs dopéra, romances, le tout se terminant par du Rachmaninov, morceau encore plus difficile. Natacha sécroulait de fatigue parfois sur le canapé de Lucie, sans avoir mangé. Mais cette fatigue nétait pas la même que celle du mariage, plombante et vide. Celle-là était vivante.
Lucie veillait sur elle, la grondait à table, lui glissait des encouragements. Leur amitié devint plus profonde quen vingt ans : vivre côte à côte, sans paravent, rapproche vite.
Trois semaines avant le concert, les ennuis débutent. Ladministrateur du concert, jeune et stressé, appelle Natacha :
On a un petit souci avec votre participation…
Gêné, évasif. Elle demande cash :
On vous a téléphoné de la part de Bonnard ?
Long silence.
Je ne peux pas en parler.
Ok, jai compris.
Elle en parle à Delattre. Il écoute, coupe net :
Venez demain. Je moccupe des organisateurs.
Il sen chargea. Natacha resta dans la programmation. Mais les problèmes reprirent. À une semaine du concert, Lucie, paniquée, lappelle en pleine répétition :
Natacha, deux types sont passés. Gérard les a envoyés. Ils demandaient si tu vivais là.
Tas répondu quoi ?
Que je ne connaissais aucune Natacha. Mais ils rodent dans la cour. Reste prudente.
Une sensation glaciale descend à lestomac. Pas vraiment de la peur, plutôt une certitude : il ne lâchera pas. Pour lui, la fuite de son épouse, ce nest pas une perte douloureuse, cest un désordre à corriger.
Elle le raconte à Delattre. Lui, calme :
Il va essayer dempêcher le concert.
Cest probable.
Vous avez peur ?
Natacha y réfléchit sincèrement.
Non, plus maintenant. Jai trop eu peur.
Très bien. Il sarrête. Il y aura Victor Stéphan à ce concert.
Qui est-ce ?
Producteur, très connu, gère plusieurs salles. Je lai prévenu à propos de vous, depuis ce soir-là au restaurant. Un de ses collaborateurs y était. Il aimerait vous entendre. Donc : chantez bien, Bonnet.
Natacha le regarde vivement.
Vous avez tout monté exprès ?
Jenseigne depuis quarante ans, dit Delattre. Jai eu trois élèves au vrai talent. Une est partie faire carrière à Londres, une est morte trop tôt. La troisième sétait perdue. Jai toujours pensé à cette troisième. Je suis heureux de la retrouver.
Le lendemain du concert. Temps maussade. Natacha arrive à la salle Gaveau deux heures avant, déambule seule sur scène, écoute la salle vide et son silence sacré. Huit cents places. Elle a toujours adoré ces moments-là, juste avant lentrée du public.
Peu avant, ladministrateur vient sexcuser :
Natacha Bonnet, dehors, il y a des gens. Des hommes soi-disant envoyés par votre ex-mari. Ils exigent que vous sortiez.
Ce nest plus mon mari.
Ils prétendent avoir un dossier médical exigeant votre hospitalisation.
Quelques secondes de réflexion.
Ils peuvent dire ce quils veulent. Je chante. Sils veulent écouter, quils entrent en public.
Il hésite. Elle tranche :
Cest MON récital. Personne ne marrêtera. Vous comprenez ?
Oui, mais
Faites venir Delattre.
Il sen chargea. Les hommes restèrent dehors. Juste avant de monter, Natacha aperçut un homme inconnu dans le hall, grand, manteau luxueux. Delattre discutait avec lui. Voilà sans doute Stéphan.
Natacha monta sur scène en troisième position. Grande salle comble. Caméra latérale. Elle portait une robe noire, choisie par elle. Sans paillettes, élégante. Elle sapprocha du micro, regarda la salle.
Et chanta.
Le premier morceau coula presque gai. Le deuxième, elle faillit rater une phrase, mais la rattrapa. Au troisième, elle ne pensait plus à rien, que la musique et cette place qui est la sienne, là, sur cette scène.
Quand débuta le Rachmaninov, la salle retint son souffle. Ce silence particulier où chaque personne écoute vraiment, attentivement. Natacha chantait, ressentant ce sentiment de renaissance : Voilà, cest là que je devais être. Voilà qui je suis.
À la dernière phrase, en coin, elle aperçoit Gérard dans lencadrement latéral. Il savance vers la scène, discute vivement avec le vigile, gesticule, le visage écarlate. Derrière lui, un autre homme.
Natacha termina, sans lâcher une seule note.
La salle se leva.
Gérard sarrêta en plein passage. Près de lui déjà, Stéphan, le producteur, lui parlait posément. Natacha voyait le visage de Gérard se déconstruire, non théâtralement, mais dans une sorte de capitulation muette. Juste un homme qui comprend, au fond, quil na plus aucun pouvoir ici.
Il tourna les talons et disparut.
En coulisses, Stéphan vint à Natacha, lui serra la main :
On ma parlé de vous. Maintenant, jai entendu. Nous avons à discuter.
De quoi donc ?
Contrat, tournée. Dabord ici, puis à létranger. Plusieurs salles en Allemagne, Autriche, Italie cherchent ce genre de voix. Il sourit. Je vous promets, maintenant, plus personne ne viendra vous empêcher de chanter.
Delattre, en retrait, la fixait. Quand leurs regards se croisèrent, il acquiesça dun simple hochement de tête.
Après, Natacha alla vraiment parler à sa mère. Dans la cuisine, long silence. Puis la mère :
Je tai vue à la télé, à ce concert.
Tu regardais ?
Lucie ma appelée, elle ma dit de mettre France 5. Alors jai regardé… Main qui tripote la nappe. Je ne savais pas que tu chantais, comme ça.
Tu mavais vue au Conservatoire.
Cétait loin, puis jétais ta mère, javais trop peur pour toi. Là, je tai vue, et cétait toi. La mère la regarde. Ma Natacha, pardonne-moi.
Pardonner quoi ?
Davoir cru plus à ses mots quaux tiens. Il savait si bien parler, et toi tu ne disais rien. Jai pris ton silence pour du calme, pas pour du chagrin. Je ne comprenais pas.
Natacha lui saisit la main.
Tu as compris, maman. Cest tout ce qui compte. Avec un peu de retard, cest pas grave.
Tu nes pas en colère contre moi ?
Non.
La mère pleura doucement, sans bruit. Natacha la tenait, se disant quon se pardonne non pas en oubliant, mais en gardant que ce quil faut pour avancer.
Un an est passé.
Natacha attendait aux coulisses dune petite salle à Lyon, écoutait la salle se remplir du bruissement des manteaux, des chuchotements. Vieille salle bourgeoise, moulures et hauts plafonds. Il neigeait dehors.
Sa vie ? Un appartement en location à Lyon, modeste, mais rien quà elle. Un contrat avec Stéphan, qui lui permettait de vivre de son art, de voyager. Un bagage à main qui la suivait partout. Delattre lappelait chaque semaine pour discuter répertoire par zoom. Sa mère venait la voir plusieurs fois par an, ébahie de toutes ses activités.
Gérard ? Quelques nouvelles, rarement. On disait que ses affaires avaient sombrement décliné depuis le scandale, que certains associés sétaient retirés. Il sest remarié rapidement une jeune femme discrète, inconnue de tous. Natacha, en lapprenant, na ressenti quun vieux fatalisme. Pas daigreur, ni de peine : certains êtres ne changent pas. Ils trouvent juste quelquun dautre à modeler.
Pauvre fille. Ce nétait plus son histoire.
La sienne était devenue tout autre : fatigue des voyages, engueulades avec les chefs sur un tempo, moments embarrassants avec des langues inconnues, solitude des hôtels. Mais il y avait aussi laube dans une ville étrangère, ouvrir la fenêtre, écouter la rue. Les applaudissements pour elle seule. Le droit dacheter la robe quelle voulait, de téléphoner à qui elle voulait, de fermer la porte et navoir de comptes à rendre à personne.
Parfois, elle pensait aux années perdues. Pas damertume, juste une constatation lucide. Vingt-huit ans. Elle aurait pu chanter tout ce temps être autre, ou la même, mais plus tôt.
Mais regretter ce qui aurait pu être na aucun sens. Elle le savait maintenant.
Elle était là. Sa voix existait. La scène lattendait.
Une habilleuse passa la tête :
Madame Bonnet, trois minutes.
Merci, jarrive.
Natacha ajusta sa robe noire, toute simple, quelle avait choisie elle-même. Fit quelques exercices de respiration. Ferma les yeux un instant.
Le visage de Gérard, cette fameuse soirée, remonta. Tu ne souris pas comme il faut. Elle qui disait Pardon. Elle qui jouait la femme modèle mais se sentait éteinte.
Cette fois, elle sourit. Pas comme il faut. Juste pour elle. Parce que ça venait du cœur, enfin.
Et elle monta sur scène.
La salle se tut.
Elle chanta.






