Un plaisir coûteux

Le coût du bonheur

Cher journal,

Camille, encore une fois ? Tu abuses ! Jai limpression de ne travailler que pour ton chat!

Le chat que Camille tentait désespérément de glisser dans la caisse de transport sextirpa comme une anguille de ses bras, tomba mollement sur le carrelage du couloir et fila se terrer dans un coin, en émettant de longs miaulements désespérés. Vu sa mine, ce vieux matou à qui Camille avait donné, il y a bien des années, ce nom plein desprit Balzac semblait bien décidé à vendre chèrement, aux yeux de Denis, sa vie prétendument inutile.

Balzac affectueusement surnommé Balou par Camille partageait sa vie depuis plus de dix ans. Elle ne connaissait pas exactement son âge. Elle lavait un jour ramassé dans la rue. Pas un chaton, non ; déjà adulte, bien quencore jeune, comme lavait dit le vétérinaire à la mère de Camille, Marie.

Cest ainsi quun matin, Marie, tenant fermement sa fille et le chat emmitouflé dans une vieille couette denfant, fonça jusquà la clinique vétérinaire.

« Sauvez-le, sil vous plaît ! »

La vétérinaire, une jeune femme à la mine sévère, sursauta en découvrant la bête : « Où avez-vous trouvé ce… spécimen ? Cest un chat errant ! »

« Quelle importance, cest mon chat ! Il souffre, aidez-le ! Je paye avec des euros comme tout le monde, non ? »

Marie, ce jour-là, était intransigeante ; la vétérinaire préféra céder plutôt que daffronter son courroux.

Marie Dubois possédait un caractère bien trempé. On peut la comprendre : élever seule une fille, sans aide, tout en soccupant de deux vieux parents, et tout ça avec un salaire dATSEM Il fallait du cran.

Elle savait se faire respecter, sans pour autant manquer de bienveillance. On lui connaissait une tendresse rare pour les enfants et les chats, même si, adolescente, elle craignait les chiens pour une obscure raison.

Personne ne lui marchait sur les pieds; ni les voisines du quartier, ni les parents des enfants quelle encadrait, ni les inconnus pensant que sa silhouette menue ferait delle une proie facile. Mais sa capacité à désamorcer les conflits surprenait toujours. Elle ne haussait jamais le ton, mais trouvait la parole qui mettait face à leurs propres failles ceux qui pensaient lui dicter la loi. Souvent, la discussion se finissait dans un coin, le prétendu adversaire confessant ses soucis à Marie, qui écoutait, opinait, et attendait patiemment quon la remercie et quon sexcuse.

Ce don naturel, elle ne le comprenait pas elle-même. Elle avait le rare talent découter vraiment, dentendre les autres au lieu dessayer dimposer sa voix.

Mais, étrangement, ce don ne fonctionnait pas avec les siens. Son mari lavait quittée une semaine après leur mariage. Sa mère disait, non sans amertume, quil avait bien tenu.

Marie sétait résignée; il fallait laccepter. Comme son ex-mari lui avait dit, moqueur : « Toi, femme? Autant quun éléphant dans un tutu! »

Elle fut déçue, bien sûr Mais deux mois plus tard, elle apprit quelle était enceinte. Elle se sentit soulagée et déterminée. Elle serait mère, quoi quil arrive.

La naissance de sa fille fut pour Marie un moment inespéré, plus précieux quun Noël. Le quotidien terne laissait peu de place à la fête, mais cette attente lui donnait des ailes.

Elle ne fut pourtant pas soutenue par sa mère.

« Pourquoi tu fais ça, Marie? Cest un fardeau. Tu es belle, tu pourrais refaire ta vie »

Mais quand Marie imaginait renoncer, une noirceur infinie la saisissait.

Cest sa grand-mère qui trancha le débat. Venue du village, châle brodé sur la tête, elle déposa un drap plié sur la table.

« Tu te souviens? Déplie-le ! »

Il y avait là de quoi sacheter un petit appartement. Son grand-père avait vendu la vieille maison familiale puisquune route devait couper le village.

« Prends, Marie ! Ce nest pas pour toi, cest pour lenfant. Et puis au besoin, on déménagera tous à Paris! »

Ce don creusa le fossé entre Marie et sa mère.

Le temps passa. Lappartement fut rénové du sol au plafond grâce à une équipe de jeunes ouvriers portugais, menés dune main de maître par la grand-mère, marchande aguerrie des marchés paysans.

Peu après, Camille naquit, prématurée. Marie était anxieuse, mais tout alla pour le mieux. Camille était une petite fille douce et étonnamment déterminée, bien élevée et habile à obtenir ce quelle voulait.

Maman, je peux une sucette?

Après le déjeuner !

Deux alors?

Marie, amusée, cédait volontiers quand Camille avait mangé toute son assiette.

Même sa grand-mère ny résistait pas : « Ne te fâche pas, mamie ! Regarde, tu es encore plus belle sans rides ! »

Le temps rétablit lharmonie familiale. Marie travaillait, et sa grand-mère, avec le papy, soccupait de Camille. Tout allait pour le mieux jusquà ce que la santé de la grand-mère flanche.

Et si on allait à Lyon, voir des spécialistes? proposa Marie.

Pourquoi faire ? Jai bien vécu Mais prenez soin du papy!

Cest à cette période que Camille ramena Balzac.

Le jour où il posa la patte dans leur vie, il en manqua de peu de provoquer un drame : Camille avait disparu en rentrant de lécole, à deux pas de la maison. On la chercha partout, avant quelle ne revienne, bouleversée, tenant contre elle le chat blessé quelle venait de recueillir.

Marie neut aucune hésitation: elle enveloppa Balzac dans une couverture, vérifia si Camille allait bien, puis fonça chez le vétérinaire.

Les nouvelles nétaient pas si mauvaises: Balzac était amoché, mais il sen remettrait. Marie eut la surprise de voir que l’addition était salée.

« À ce prix-là, jaurais pu en acheter deux avec pedigree » soupira-t-elle, mais elle paya sans broncher.

De retour à la maison, elle fit les comptes: il ne restait pas de quoi boucler le mois. Pourtant, il fallait encore acheter des médicaments, pour Balzac et pour la grand-mère, sans oublier le cadeau danniversaire de Camille.

Un soir, Camille vint la retrouver :

Tu sais, maman, pas besoin de cadeau. Je veux juste quon garde le chat.

Marie serra sa fille dans les bras et accepta. Balzac fit vite sa place à la maison. Il se comportait bien, adorait les anciens, et devint leur mascotte silencieuse.

La vie reprit son cours. Mais Marie avait atteint ses limites. Survivre sur un salaire dATSEM et deux petites retraites, elle nen pouvait plus. Encouragée, elle quitta son poste et, grâce à une amie, devint nourrice pour une famille bourgeoise. Elle neut jamais le temps de se retrouver sans travail : chaque enfant quelle gardait, une nouvelle famille la réclamait.

Merci, Balzac, lui disait-elle le soir, en le gratouillant derrière loreille abîmée.

Balzac avait une prédilection pour Camille, sa compagne de jeu et de devoirs décolière. Il était là, aussi, à chaque moment difficile: le départ de la grand-mère, puis du papy, et le mariage de Marie, qui avait enfin rencontré un homme bien.

Marie devint une femme épanouie, respectée, choyée même par sa belle-mère avec laquelle elle sentendit grâce à quelques concessions et un gracieux prêt de voiture.

Désormais, sa mère sortait de limmeuble, panier de tomates sous le bras, annonçant fièrement : « Mon gendre va memmener à la campagne… »

Camille, étudiante en BTS, prit son envol mais resta dans lappartement familial. Cest là quelle reçut Denis.

Dis donc, Camille, cest spacieux, chez toi ! Euh, cest quoi ça?

Un Balzac désormais grisonnant bondit hors de la chambre, feulant, et sen prit à Denis.

Ils ne sapprécièrent jamais. Denis tentait de faire la loi, ignorant laffection de Camille pour le vieux matou.

Un an passa, Camille et Denis se marièrent. Mais leur couple se fissura. Denis se permit des remarques assassines:

Cest ça, ton bœuf bourguignon? Tu sais pas cuisiner, ni être une bonne épouse, hein?

Pourtant, Camille nétait pas maladroite, sa grand-mère lui ayant tout appris dès lenfance.

Le point de rupture advint à cause de Balzac. À la vue des factures du vétérinaire, Denis semporta :

Tu es folle! Je paie moins pour ma propre santé ! Ce chat coûte trop cher !

Balzac fait partie de la famille!

De la tienne, pas de la mienne !

Denis…

Encore une visite chez le véto, et je le mets dehors!

Ce matin-là, Camille venait dapprendre quelle attendait un bébé. Mais Denis, tout à sa colère contre le chat vieillissant, refusa dentendre. Lorsquelle sapprêta à repartir à la clinique, Denis jeta violemment ses baskets contre le mur.

Jen ai assez! Je ne vais pas gaspiller mon argent pour une boule de poils inutile! Quil dégage ! Dehors !

Alors avec moi! répondit calmement Camille, soudain déterminée.

Mais vas-y! Je ne veux plus supporter ça!

Bien quhabituellement posée, Camille sentit quil était temps de tourner la page, pour elle, pour Balzac, pour lenfant qui grandissait en elle.

Elle ne rappela pas à Denis que lappartement, cétait le sien. Elle lui rendit ses clés, puis sempara des siennes.

Je suis enceinte. Je dois me protéger du stress. Le chat le comprend, toi non. Pars, Denis. On reparlera quand je pourrai, mais plus jamais comme avant. Si on peut jeter ce quon aime dun claquement de doigts, que fera-tu de moi le jour où je te lasserai?

Denis partit sans protester, emportant à la hâte quelques affaires.

Camille déposa la caisse, attendit que Balzac sy installe de plein gré, puis lui demanda :

Prêt ? On y va. Ensemble, on commence par soigner ta santé, et le reste suivra…

Balzac sen remit. Son âge avançait, mais Camille, puis sa petite fille, prirent le relais pour le choyer. La famille sélargit; la petite Alix venait de naître. Balzac se révéla être un incroyable nounou : il berçait Alix dune patte douce, la faisant rire dans la chambre denfance.

Camille songea à lappeler Marie, comme sa grand-mère, mais sa propre mère len dissuada:

Décide avec Denis, cest son enfant aussi. Même si vous nêtes plus ensemble, votre fille, elle, le restera toute sa vie. Tente au moins de préserver une certaine harmonie. Ça vaut le coup, tu verras.

À sa grande surprise, Denis accepta:

Merci de ne pas avoir fait passer la rancune avant le bonheur de la petite. Je serai présent, Camille.

Alix grandit, voguant entre deux maisons, deux doudous, deux mamies, deux amours, mais une seule famille : la sienne, tissée dans une complicité à toute épreuve.

Et, dans un coin, le vieux Balzac veillait sur elle. Il savait tout des secrets de la maison, mais ne trahirait jamais son grand cœur.

On le disait partout, dailleurs : quand la maman-chaton est douce, les chatons le seront aussi.

Et Alix, elle, grandit baignée damour. Un jour, elle sinclinera sur le berceau de son futur enfant, caressera sa joue, comme sa maman et sa grand-mère avant elle, et murmurera,

Bonjour, mon petit. Comme je tai attenduEt, juste derrière le berceau, Balzacplus sage que jamais, son museau reposant sur ses pattesfera entendre un discret ronronnement dapprobation. De génération en génération, sa présence se transmettait dans les gestes quotidiens, dans la constance du réconfort et lamour offert sans condition.

Ce soir-là, dans lappartement qui avait tant vu et survécu, Camille entrouvrit la fenêtre pour laisser passer lair tiède. Elle contempla la rue, ses souvenirs affluant, serrée entre une vague de gratitude et lévidence tranquille qu’elle avait tout donné, tout reçu.

Dans la pénombre, Balzac se faufila jusquà elle et monta doucement sur ses genoux. Camille sourit, repensant à ce que la vie coûtait parfois : renoncements, virements, inquiétudes, disputes, mais aussi petites victoires, tendresse, résilience. Ce nest pas largent qui bâtissait une famille, mais tout ce quon acceptait de sacrifier et daccueillir, pour soi et pour les autres.

Au loin, on entendait les rires dAlix qui jouait avec un jouet sonore, et ceux de sa mère, imités par un miaulement espiègle. Sur le mur, la lumière dessinait lombre du chat et de deux générations de femmes. Camille pensa, le cœur léger : « Le bonheur ne sachète pas, il se cultive et, surtout, il sapprivoise. »

Alors, dans cet instant suspendu, elle sentit que tout irait bienparce quils étaient ensemble, là où, vraiment, tout commence.

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