L’illusion de la trahison

Lillusion de la trahison

Tu veux vraiment que je vienne avec toi ? Étienne pencha légèrement la tête, regardant Élise dun sourire tendre, un brin moqueur. Ses yeux brillaient de curiosité, une nuance dincrédulité dans la voix. Bien sûr, jai envie de rencontrer tes parents, mais

Bien sûr ! répondit Élise, en replaçant une mèche de ses cheveux derrière loreille, les joues rosies dexcitation. Elle glissa sa main dans celle du jeune homme, entremêlant leurs doigts. Je tai tellement décrit à maman quelle te considère déjà presque comme un membre de la famille. Hier, elle ma même demandé quel était ton plat préféré. Tu imagines !

Étienne esquissa un sourire amusé, cette fierté lumineuse dêtre présenté à la famille par Élise le touchait étrangement. Vingt ans, une énergie vive, un sourire éclatant et ce regard intense qui semblait pétiller de vie à son contact elle lui inspirait un vent de nouveauté, presque la sensation vibrante dun premier jour de printemps après linterminable froid. Sans sen rendre compte, il était déjà devenu partie prenante de son univers fait de rires, de balades improvisées et dun optimisme immuable.

Ce dimanche offrait un soleil franc, mais lair portait déjà la morsure dun automne en approche ; le ciel bleu offrait sa fraîcheur revigorante. Élise avait revêtu sa robe en liberty préférée, légère et fleurie, soulignant sa jeunesse, tandis quÉtienne avait opté pour un jean et une chemise assez décontracté, mais soucieux de marquer son respect pour la famille sans sacrifier ses goûts. Sur le trajet, elle lui lançait des regards rapides sous ses longs cils, comme pour vérifier sil nallait pas changer davis. Elle triturait nerveusement lourlet de sa robe, parfois le détaillant dun œil inquiet.

Tu as lair stressée, murmura Étienne en pressant légèrement sa main, comme pour mieux lui insuffler son calme.

Un peu Tu comprends, cest quand même un pas important. Jaimerais tellement que tout soit parfait ! Je sais que tu plairas à mes parents, jen suis sûre. Le seul souci, cest Camille Ma sœur. Elle menvie, tu sais ? Elle na personne, alors jai peur quelle Enfin, tu vois.

Camille était de cinq ans son aînée élancée, une allure raffinée, les cheveux bruns tirés en une queue de cheval stricte. Elle terminait ses études de droit à la Sorbonne tout en travaillant déjà dans un cabinet Parisien, rigoureuse, mature, impressionnante de sérieux. Cette différence dâge et de tempérament inquiétait Élise. Que se passerait-il si Étienne sintéressait à Camille ? Cétait impensable !

Lorsquils franchirent le seuil de lappartement haussmannien du XIe arrondissement, Élise remarqua aussitôt que Camille était inhabituellement apprêtée : robe élégante, talons hauts, maquillage subtil qui soulignait la ligne de sa mâchoire. Devant le miroir de lentrée, elle rajustait ses boucles doreilles, comme si leur arrivée la prenait au dépourvu. Latmosphère se tendit immédiatement, vive comme lélectricité.

Ah, Camille se retourna en arquant un sourcil, sa voix froide et distante. Vous êtes en avance. On vous attendait plutôt dans une heure.

On sest libérés plus tôt, répondit Élise, fronçant les sourcils. Tu sortais ?

Oui, dîner avec des copines. J’avais prévu de partir avant votre arrivée, voilà tout, répondit Camille, jetant un coup dœil rapide à Étienne. Charmant, se dit-elle. La petite a de la chance.

Étienne, silencieux jusque-là absorbant lambiance du foyer que chérissait Élise esquissa un sourire bienveillant, cherchant à désamorcer la tension :

Vous êtes très élégante.

Élise sentit une froide morsure au creux du ventre. Elle connaissait ce ton léger, sincère, mais dont Camille savait jouer pour séduire son auditoire. Son cœur accéléra, ses mains devinrent moites.

Merci, répliqua Camille, un sourire poli sur les lèvres, le regard plat. Aucun jeu, juste une simple acceptation du compliment. Une formalité.

Il nen fallait pas plus. Une jalousie brutale envahit Élise profonde, instinctive, dévorante.

Évidemment, rétorqua-t-elle plus fort quelle naurait voulu, la voix chargée de rancune. Toujours au centre de lattention ! Même le jour où je présente mon copain à la famille, cest comme si cétait une compétition, non ?

Élise Camille soupira, la patience déjà effilochée. Je ne savais pas que tu viendrais avec lui. Jallais partir. Cest toujours pareil avec toi, tu dramatises tout

Dans cette robe ? Simplement pour voir tes copines ? Faut arrêter ! Tu tes habillée comme ça pour impressionner Étienne, avoue. Jalouse que jaie, moi, quelquun de sérieux dans ma vie.

Mais cest nimporte quoi ! semporta Camille, levant les bras au ciel. Je mhabille toujours comme ça, cest mon droit. Arrête de projeter tes propres complexes sur moi !

Étienne restait planté, le regard flottant entre les deux sœurs, médusé par la rapidité avec laquelle la discussion avait dégénéré. Tout cela, à cause dun compliment innocent ?

Élise, on peut peut-être tenta-t-il en sapprochant pour apaiser la tempête. Ce serait bien de se calmer et de discuter tranquillement, non ?

Mais Élise, aveuglée par le tumulte intérieur, nécoutait déjà plus.

Tu fais toujours ça ! cria-t-elle, la voix résonnant dans le couloir. Tu veux toujours briller plus fort, plus grande, plus intelligente, plus belle, évidemment ! On ne voit que toi ! Et moi ? Je compte pour du beurre ?

Arrête, lâcha Camille, lèvres serrées, les yeux soudain assombris. Ce na jamais été une compétition, cest juste dans ta tête !

Pour toi, peut-être. Pour moi, cest toute ma vie ! Élise sentait ses yeux brûler mais serrait les poings, refusant de craquer.

À ce moment, le père entra dans le couloir, une édition du Monde à la main, son pull en laine sur le dos. Il sarrêta, sourcils froncés. Dans lencadrement de la cuisine, la mère Martine, tablier de coton sur le ventre, essuyait ses mains, le visage tiré par la lassitude.

Que se passe-t-il, enfin ? demanda le père sans conviction, habitué à ces tempêtes familiales.

Maman, papa ! fit Élise, la voix tremblante. Regardez Camille ! Elle se fait belle pour me voler Étienne ! Pour vous prouver quelle est meilleure !

Martine soupira, son regard glissa vers Camille, un reproche plus dirigé vers la tournure des événements que contre lune ou lautre.

Camille, pourquoi avoir choisi cette robe ce soir ? Tu savais bien quÉlise amenait Étienne. Un peu de discrétion naurait pas fait de mal

Jallais juste au resto, répliqua Camille, bras croisés, le ton chargé dagacement. Je navais pas lintention de prendre part à votre magnifique réunion de famille ! Élise maccuse de tout, tout le temps ! Jen ai assez !

Tu entends ? hurla Élise, tournant le doigt vers sa sœur. Elle se défausse, comme dhabitude !

Étienne sinterposa doucement, la voix ferme mais emplie dune supplication :

Calmons-nous, voulez-vous ? On est une famille on pourrait essayer, au moins, de se parler ?

Mais la colère avait gagné Élise. Soudain, elle se jeta sur Camille, agrippa le tissu de sa robe et tira. On entendit le bruit sinistre du tissu qui cède, révélant une large déchirure à lépaule.

Mais tu es folle ? siffla Camille, la voix vibrante de douleur quelle sefforçait aussitôt de masquer.

Et toi ! Étouffée par la rage, Élise haletait, les lèvres tremblantes. Tu crois que je ne vois pas comment tu le dévisages, comment tu essayes de le séduire ?

Je ne le regarde même pas ! recula Camille, le ton glacial. Il ne mintéresse pas. Cest dans ta tête, tout ça.

Les parents restaient en retrait, épuisés. Le père replia le journal, faisant mine de ne pas voir tandis que Martine secouait la tête dun air résigné :

Camille Tu aurais pu rester plus discrète. Cest ta sœur. Essaie de la comprendre

Comprendre quoi ? sétrangla Camille, les mains crispées. Je voulais juste sortir. Cest Élise qui dramatise tout, encore

Mais plus rien ne retenait Élise. Désespérée, elle chercha appui chez Étienne.

Dis-lui, Étienne ! Dis-lui quelle est en tort !

Après un moment de silence, il répondit à voix basse, évitant de croiser son regard :

Élise, cest vraiment un énorme malentendu. Je ne pense pas que Camille ait voulu faire quoi que ce soit. Ce genre de scandale, ça me pèse

Les yeux dÉlise semplirent de douleur, sa voix trembla :

Tu la défends, maintenant ? Après tout ce que je tai dit ? Après toute la journée que javais espérée parfaite

Étienne passa la main sur son visage, la gorge nouée par la fatigue :

Je ne suis du côté de personne. Je ne comprends juste pas pourquoi tout dégénère. On aurait pu passer une belle soirée, faire connaissance, tout simplement. Au lieu de ça

Camille eut un rictus amer :

Quelle soirée, effectivement. Merci, Élise. Tu sais toujours mettre lambiance.

Elle caressait du bout des doigts la déchirure de sa robe ; dans ce geste, il ny avait plus ni froideur, ni arrogance seulement une lassitude profonde, vieille comme le monde, face aux conflits et à la jalousie de sa cadette.

Élise demeurait figée, submergée démotions contradictoires : peine, colère, panique, et enfoui très loin lapparition dun doute, celui dêtre allée trop loin.

Je je ne voulais pas, prononça-t-elle à voix basse, mais le ton nen était pas convaincant même pour elle-même.

Martine sapprocha doucement de Camille pour examiner la robe.

Viens, on va regarder si on peut raccommoder ça

Laisse, maman Je vais me changer. Et ensuite, je sors, comme prévu.

Michel, le père, posa finalement son journal. Sa voix se fit ferme, pour la première fois :

Calmons-nous tous. Élise, tu pourrais texcuser, Camille, montrer plus de compréhension pour ta sœur. Élise est dun naturel sensible

Mais il était trop tard. Les semences de méfiance et de rancœur avaient germé, rendant lambiance lourde dans lappartement.

Les jours suivants, Étienne emménagea chez Élise (son propre logement à Montreuil était inondé, suite à un dégât des eaux). Les parents leur laissèrent une chambre, et Camille regagna la sienne. Le climat restait glacial ; chaque parole, chaque regard charriait désormais son lot de non-dits et de ressentiments.

Un matin, Élise trouva Camille à la cuisine, occupée à préparer du thé tout en relisant ses notes : aujourdhui, un oral capital lattendait à la fac.

Tu le fais exprès souffla Élise depuis la porte, la voix tremblante de tension. Tu veux juste quil te remarque. Tu fais voir à tout le monde combien tu travailles, mais en vrai, tu guettes quÉtienne entre boire son café.

Camille posa sa tasse dun cliquetis las. Elle tourna vers sa sœur un visage pâle, marqué par la fatigue, les traits tirés.

Élise Je veux juste boire mon thé avant daller à mon examen, cest tout. Mon avenir dépend de ce concours.

Un concours ou une occasion dattirer lattention dÉtienne ? ricanait Élise, les bras croisés, tentant de cacher la faille en elle.

Franchement ! Camille fit volte-face, mains tremblantes. Pourquoi tout doit toujours tourner à la farce ? Tu ne pourrais pas être heureuse pour moi, juste une fois ?

Tu as toujours été la meilleure ! explosa Élise, la voix brisée. Toujours : plus âgée, plus brillante, plus jolie. Maintenant tu veux me prendre le seul qui maime ?

Camille simmobilisa, douleur crue dans le regard ; une vieille blessure que les mots de sa sœur venaient de raviver. Mais elle masqua sa détresse sous le masque habituel de froideur.

Si tu le penses cest peut-être moi qui dois partir.

Camille retourna dans sa chambre ; elle commença à remplir une valise. Élise restait immobile, pétrifiée par la honte et le ressentiment, incapable ce soir-là davouer sa faute.

Le lendemain, Camille quittait lappartement. Elle appela une amie, Solène, qui lui proposa spontanément de lhéberger à deux rues de là, dans le Marais. Solène connaissait la rivalité des sœurs, elle savait combien Camille avait besoin dair.

Les premiers jours furent éprouvants, chargés de nostalgie, mais un immense soulagement finit par poindre. La liberté retrouvée, lindépendance, le tri des priorités : études, job, repas partagés sur le pouce. Le soir, elle révisait, puis sortait marcher sur les quais de Seine, goûtant à la paix.

Leurs parents tentèrent de la joindre. Mais cétait toujours la même litanie : « Tu es trop susceptible, tout cela nétait pas si grave, si tu avais été plus conciliante » Camille se lassa, coupa son portable.

***********************

Deux mois passèrent. Élise et Étienne vivaient toujours ensemble, mais des failles apparaissaient chaque jour un peu plus. La jalousie maladive dÉlise, ses crises, les reproches constants épuisaient Étienne. Il tentait de la ramener à la raison, sans jamais percer son mur de doutes et de suspicion.

Un soir, il fit sa valise.

Je ne peux plus, dit-il dans lentrée. Sa voix était lasse, sans colère, juste résignée. Tu métouffes. À chaque mot, tu cherches un double sens, à chaque regard tu interprètes tout de travers. Je ne veux plus devoir me justifier en permanence.

Tu pars ? Élise resta plantée au milieu du salon, les bras ballants. À cause delle ? Camille ?

Non, à cause de toi, répondit Étienne dans un souffle. Tu ne fais plus la part des choses. Tu enfermes notre amour dans tes peurs, et ensuite tu me blâmes de ne pas trouver la sortie.

Il sen alla, la porte se fermant doucement sur tout ce qui restait de leur monde à deux. Élise sécroula contre le mur, secouée de sanglots tardifs, accablée de chagrin.

Ce soir-là, pour la première fois, une réalité leffleura : Camille nétait peut-être coupable de rien. Et si, en vérité, la guerre navait existé que dans sa tête ? Combien de belles personnes avait-elle privées de place dans son cœur par crainte et jalousie ?

En apprenant la rupture, les parents sinquiétèrent, moins de la détresse de la fille que du désordre grandissant de leur quotidien. Latmosphère devenait pesante, Élise senfermait dans sa chambre, passait son temps sur Instagram ou devant Netflix, ne participant plus aux tâches ménagères. Martine tâcha de lui ouvrir les yeux :

On ne peut pas tout faire sans toi, malgré notre âge !

Maman, pff Quelle importance, la vaisselle ? Ma vie est fichue ! rétorquait Élise, le visage ruisselant de larmes.

Martine soupirait et reprenait la serpillière en silence, une grande lassitude dans le dos. Très vite, le désordre sinstalla : linge sale, vaisselle empilée rien ne fonctionnait sans Camille.

Les parents décidèrent de joindre laînée.

Camille, à la bibliothèque, mit du temps à réagir. Toute sollicitation de lancien cocon familial lemplissait désormais de ce mélange de nostalgie douce et de soulagement dy avoir mis de la distance.

Finalement, elle rappela.

Ma chérie, la voix de Martine était douce, presque suppliante, épuisée. On sest dit Peut-être que tu pourrais revenir ?

Camille serra le téléphone, une boule dans la gorge :

Pourquoi faire ?

Tu sais, cest difficile, ton père a mal au dos, et moi je fatigue Élise ne va pas bien

Maman, je comprends. Mais jai mon appartement, ma vie, mon boulot. Je ne vais pas revenir comme si rien ne sétait passé. Ce jour-là, quand Élise a craqué et déchiré ma robe, je nai rien fait pour mériter ça.

Mais Étienne est parti, glissa Martine, la voix tirée et mal assurée. Vous pourriez vous réconcilier

Maman, ce nest pas Étienne le problème. Un autre garçon arrivera un jour. Elle recommencera. Tu le sais bien.

Un silence lourd lui répondit au bout du fil.

Tu nous laisses tomber alors ? finit par marmonner Martine, résignée.

Je ne vous abandonne pas. Je vis juste ailleurs , répondit Camille, la voix douce. Et jai rencontré quelquun.

Long silence. Elle crut sentir sa mère retenir sa respiration.

Tu veux dire ?

Il sappelle Mathieu. Il bosse dans lédition. On loue un deux-pièces ensemble à Bastille. Je suis vraiment heureuse, maman. Et je préfère vous dire tout ça moi-même, plutôt que dattendre les on-dit. Vous comprendrez, ou pas.

Un blanc. Puis :

Je vois Bon, alors félicitations.

Merci, Camille sourit doucement, même si Martine ne pouvait la voir. Il finit ses journées, je file le rejoindre.

Elles raccrochèrent. Camille se sentit étrangement légère, soulagée davouer enfin à sa famille la nouvelle page de sa vie, celle de léquilibre et du respect de soi.

Mathieu lattendait dehors. À sa vue, elle oublia les ombres du passé et sentit la chaleur de linstant présent.

Ça va ? demanda-t-il, attentif.

Ça y est, jai posé mes mots, murmura-t-elle, main dans la sienne.

On y va ? Nos amis nous attendent pour décider du week-end

******************

Restée seule, Élise finit par réaliser douloureusement que le problème navait jamais été Camille. La scène de la robe déchirée hantait ses nuits : Camille, médusée, le tissu arraché, ses propres mains tremblantes. Mais la fierté lempêchait dappeler, de demander pardon. Elle senferma dans le mutisme, laissant ses parents tenter vainement de la secouer, entre reproches et découragement.

Un soir, Martine perdit patience :

Il serait temps de te reprendre, lança-t-elle sèchement en seuil de porte. Tu te morfonds depuis un mois dans ta chambre. Ta sœur et ton copain sont partis. On ne va pas te protéger éternellement.

Et alors ? Je fais quoi, moi ? balbutia Élise, vidée. Vous navez jamais été de mon côté. Cétait toujours Camille, la préférée

Le père survint, la voix grave :

On ta entendue. Mais tu dois comprendre que cest toi qui as fermé ton cœur. Cest toi, seule, qui as érigé ce mur. Personne dautre.

Élise leva ses yeux cernés vers ses parents, découvrant soudain leurs visages vieillis, leurs épaules voûtées.

Peut-être, souffla-t-elle. Mais maintenant, comment réparer tout ça ?

Commence par aider. Donne un coup de main demain, puis appelle Camille. Présente-lui des excuses. Ne reste pas piégée dans ta tristesse, conseilla doucement Martine.

Je ne dirai pas pardon ! Je nai rien à me reprocher ! semporta Élise, les joues écarlates.

Martine secoua la tête, accablée. Combien la vie dÉlise serait difficile tant quelle refuserait de grandirUne semaine passa ainsi. Puis un matin, la lumière filtra plus franchement à travers les rideaux. Élise, épuisée davoir ressassé les mêmes pensées en boucle, sentit une lassitude nouvelle : celle de tourner en rond, celle dune immobilité qui broie. Elle observa la chambre, fouillis figé de linge propre et de vieux cahiers. Elle shabilla sans réfléchir et, sans un mot, mit la table pour le petit-déjeuner. Martine la regarda sans commenter, mais dans la cuisine résonnait une paix silencieuse, timide.

Ses gestes devinrent un peu plus assurés, jour après jour. Elle sortit enfin marcher sur les quais, comme elle le faisait autrefois, sans but précis. Les feuilles dautomne tapissaient le trottoir. Un souffle dair froid lui balaya le visage, lui apportant une clarté nouvelle.

Un soir, tirée par une impulsion aussi effrayante que nécessaire, elle composa le numéro de Camille. Ça sonna longtemps. Puis, la voix de sa sœur, hésitante :

Allô ?

Le cœur dÉlise battait si fort quelle crut étouffer. Mais elle força les mots à sortir, bruts, écorchés, vrais :

Camille Je Je suis désolée. Je sais que ça ne change rien, mais je mexcuse. Pour la robe, pour ce que jai dit. Je crois je crois que jétais perdue, et jai tout gâché.

Un lent silence, ponctué par des pas dans la rue, au loin. Élise faillit raccrocher, mais la voix de Camille la retint, douce, distante :

Je sais. Tu sais, parfois on se fait plus de mal à soi-même quaux autres Je ten veux, oui, mais je comprends. Il fallait quon sarrête, sinon on se serait détruites.

Les larmes glissèrent sur les joues dÉlise, mais, pour la première fois, elles portaient une note dapaisement.

Tu me manques, avoua-t-elle dans un souffle.

Toi aussi, murmura Camille. Mais je vais bien, tu sais. Je grandis moi aussi.

Les deux sœurs restèrent silencieuses, reliées par ce fil ténu de leur voix qui réapprenait à vibrer sans violence, timides, maladroites, mais vivantes. Enfin, Camille éclata dun petit rire bref :

Et puis, figure-toi que la fameuse robe, Solène me la raccommodée. Elle a même caché la couture sous un énorme nœud rose Jai lair dun bonbon acidulé.

Un premier éclat de rire, puis un autre, cristallins, traversèrent lespace entre elles, dissipant un peu plus les ombres du passé.

Plus tard, Élise sortit sur le balcon, inspirant lair frais. Elle navait plus Étienne, ni cette vie rêvée davant, mais pour la première fois elle sentit, confusément, que le vrai recommencement nétait pas une histoire damour ou de jalousie gagnée. Cétait un effort patient, silencieux, une reconstruction longuement attendue, le fil ténu de la confiance retrouvé celui qui lie, envers et contre tout, deux sœurs à la vie cabossée.

Dans la soirée, après le dîner, elle demanda soudain à sa mère :

On fait un gâteau demain ? Jai envie de lapporter à Camille, juste comme ça, pour dire que je pense à elle.

Martine, surprise, esquissa un sourire soulagé. Le père leva les yeux de son journal et hocha lentement la tête.

Alors, dans la cuisine baignée dune lumière tiède, Élise fouilla dans les étagères, chercha le vieux moule à manqué, puis trouva le bon livre de recettes. Elle sentait confusément que cela ne suffirait pas à effacer les blessures, ni à recoller parfaitement la porcelaine fissurée mais quil y aurait désormais, peut-être, la place pour quelque chose de neuf. Ou tout simplement, pour une vraie douceur partagée.

Et lorsquau matin suivant, sur son écran, Camille répondit à son message dune photo, sourire franc et robe à nœud rose, Élise sut quelle avait posé, enfin, sa première pierre sur le chemin du pardon et que, malgré tout, le soleil pouvait revenir après la tempête.

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L’illusion de la trahison
Svetlana éteint son ordinateur et s’apprête à partir. — Madame Andréeva, une jeune femme demande à vous voir pour une affaire personnelle. — Faites-la entrer, qu’elle vienne. Dans le bureau entre une petite brune bouclée, jupe courte. — Bonjour, je m’appelle Christine. Je veux vous proposer un marché. — Bonjour, Christine. De quel marché s’agit-il ? On ne se connaît pas, il me semble… — Pas avec vous. Mais votre mari, Constantin, oui. Tenez. Elle pose un papier sur le bureau. Svetlana le lit : « Christine Alexéev, grossesse de 5-6 semaines » — C’est quoi ça ? Je ne comprends pas… Pourquoi me montrez-vous ça ? — Pas difficile à comprendre. Je suis enceinte de votre mari. Svetlana la dévisage, abasourdie. Mais que se passe-t-il ? — Et que voulez-vous ? Mes félicitations ? — Non. De l’argent. Si vous tenez à votre mari… — Pour quoi faire ? — J’avorte et je disparais de sa vie. Il ignore tout de la grossesse, je viens d’abord à vous. Sinon, il viendra vers moi — puisque vous êtes stérile et ne pourrez jamais avoir d’enfant. Je sais tout sur vous. Alors, vous acceptez ? Svetlana tente de reprendre ses esprits : — Combien voulez-vous pour garder le secret ? — Trois millions de roubles seulement. C’est rien pour vous. Et vous gardez votre mari… — Quelle générosité… Merci pour l’opportunité. Laissez votre numéro, je réfléchirai. — Pas trop longtemps, que j’aie le temps d’avorter… Christine inscrit son numéro et sort. — Madame Andréeva, vous partez déjà ? La technicienne attend… Svetlana plie le papier, le range dans son sac. — Oui, je m’en vais. À demain, Angela ! Svetlana sort du bureau, prend le volant. Qu’est-ce que c’était que ça ? Qui est Christine ? Constantin aurait vraiment mis une fille enceinte ? Chez elle, elle relit le papier. Il faut réfléchir, bientôt son mari rentrera… — Chérie, je suis là ! Qu’est-ce qui sent si bon ? — Viens voir… Constantin entre, frottant ses mains, Svetlana le fixe, impassible. — Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? — Constantin, qui est Christine Alexéeva ? — Une salariée dans la boîte avec laquelle je collabore. Pourquoi ? — Parce qu’elle est enceinte de toi… Tiens, lis ça. Constantin lit le papier, sidéré. — Impossible… Il ne s’est rien passé entre nous. Comment est-ce possible ? — C’est toi qui peux le dire. Elle exige trois millions pour avorter, sinon tu pars avec elle. — Je ne comprends rien… D’où sort-elle tout ça ? Svetlana, je te jure sur ma casquette de baseball, je n’y suis pour rien. — Je m’en doutais. Je sens que c’est une arnaque. — Je suis prêt à tout vérifier, je n’ai rien à cacher. Elle invente n’importe quoi ! — D’accord, j’ai compris. On dîne. Svetlana rappelle Christine le lendemain, la fait revenir au bureau. — Christine, Costantin ne peut pas être le père. Je lui fais confiance. Faites donc votre avortement. — Étrange attitude… Pourquoi lui faites-vous tant confiance ? Vous avez regardé dans une glace ? Vous avez quarante ans, il y en aura toujours des plus jeunes… — Autre chose à ajouter ? — Oui. Je vous propose d’acheter cet enfant. Faites tous les tests, c’est bien lui le père. — Mais il n’a rien eu avec vous ? — Alors, je dis la vérité. Il y a un mois et demi, lors d’une soirée, j’ai rencontré Constantin. Un ami commun m’a appris qu’il était marié à une femme riche et stérile… J’ai tenté de le séduire, il me repoussait. J’en ai eu assez. Ma sœur pharmacienne m’a donné une poudre qui fait perdre la mémoire. Je l’ai mise dans son verre, je l’ai emmené chez moi. En ovulation, je suis tombée enceinte. Il ne se souvient de rien. J’ai même une vidéo. Christine montre la vidéo à Svetlana : Constantin sans réaction sur le lit. — Pour moi, avorter c’est rien. Mais j’aime l’argent facile. Je doute que vous portiez plainte, vu votre poste… Si j’avais voulu me faire payer, c’était simple. Alors voilà : accouchez, donnez-moi trois millions et je vous laisse l’enfant. Svetlana est sous le choc. — Christine, c’est de la pure escroquerie ! — Que voulez-vous, on fait avec ce qu’on a. Un handicapé m’a légué ses dettes… Prenez le temps d’y réfléchir. Je vous rappelle dans trois jours. Christine sort. Svetlana boit un verre d’eau, la tête en vrac… Après avoir tout raconté à son mari, il décide de faire un test ADN une fois la grossesse assez avancée. Test positif : Constantin est bien le père. — Alors ? Convaincus ? Prêts à payer ? — Trouver une femme pour porter l’enfant de Constantin coûte moins cher. Mais bon, puisqu’on en est là, on prend l’enfant et on te paie la moitié : 1,5 million. C’est ça ou rien. — J’avais dit trois millions ! — C’est nous qui décidons. À prendre ou à laisser : sinon, c’est la police. *** — Constantin, j’ai réglé avec elle. On aura un bébé. — Pourquoi faire tout ça et payer cette fille ? — C’est peut-être le destin, il faut saisir la chance… Christine suit sa grossesse, fait tout comme il faut. Un beau garçon naît, Christine l’abandonne, Constantin le récupère. Toute la paperasse faite, Christine disparaît avec l’argent. On raconte qu’une mère porteuse a accouché pour eux. — Merci d’avoir porté l’enfant de mon mari, lui confie Svetlana. Le petit Alexis s’installe chez Svetlana et Constantin. — Regarde, il te ressemble déjà… — Tu trouves ? Je n’y connais rien aux bébés… Mais oui, il est beau, comme son père… — Tu te souviens de la vieille dame à l’église, la prophétie ? Cet enfant est arrivé d’une façon incroyable… Heureux avec leur fils, ils ignorent ce que leur réserve l’avenir. La vie réserve parfois des miracles étonnants… *** Quelques mois plus tard, Svetlana découvre au journal télévisé que Christine a été retrouvée morte chez elle. L’enquête est en cours. La vie ne l’a pas épargnée…