Le Poison de la Jalousie

Le venin de la jalousie

Paul, jai peur murmura Élise dune voix tremblante en tordant nerveusement une serviette en papier entre ses doigts. Elle leva les yeux vers moi, la terreur sincère peinte sur son visage. Encore ces messages

Elle extirpa son téléphone de son sac, tapota lécran avec des gestes fébriles, puis me le tendit. Je consultai lécran : « Merci pour cette merveilleuse soirée », « Tu me manques déjà », « On se revoit quand ? », « Vivement notre prochaine rencontre », « Je tattendrai après le travail, à notre endroit habituel » Je fronçai les sourcils, une ride profonde barra mon front.

Ils sont arrivés quand, ces messages ? demandai-je dun ton calme, presque indifférent, en lui rendant le mobile.

Le dernier il y a cinq minutes. Juste après quon ait commandé, avala-t-elle péniblement. Et ça recommence chaque fois quon est ensemble. Comme si quelquun nous épiant chaque minute, chaque mouvement.

Je me laissai basculer contre le dossier de la chaise, songeur, me caressant le menton, le regard soudain perçant. Dans ma tête déjà, je tentais de dénouer lénigme.

Montre-moi toute la conversation, avec les dates et heures. ma voix était ferme, sans une once de panique.

Élise accéda à la demande, ses doigts tremblaient. Je parcourus la discussion, notant chaque détail, chaque mot, chaque heure. Mon visage restait impassible, mais en moi croissait une concentration fébrile, semblable à celle dun chasseur. Dautres messages parsemaient léchange : « Impossible darrêter de penser à toi », « Tu te souviens de notre dernière discussion ? Jai hâte de continuer », « Tu sais où me trouver si jamais tu changes davis. » Chaque notification ravivait la sensation oppressante dune présence tapie dans nos vies, une ombre qui tendait ses griffes invisibles vers notre histoire.

Cest étonnamment calculé, dis-je finalement, une dureté perçant dans ma voix. On dirait que quelquun veut vraiment faire croire que tu me caches une aventure. Et cest méthodique, trop précis, toujours au moment où nous sommes ensemble

Élise soupira, ses épaules tombaient sous un poids invisible. Elle avait vingt-cinq ans, graphiste dans un atelier parisien, rêvant dun amour sincère, fait de chaleur, de compréhension et de soutien mutuel. Javais dix ans de plus, juriste dans un cabinet du Marais, et je tentais dêtre un homme solide, attentif, capable découte. Avec moi, elle sétait sentie à labri, une chose précieuse.

Nous partagions six mois de relation. Assez pour quelle apprécie ma façon de désamorcer les situations difficiles sans dramatiser, mon humour, et lintérêt réel que je portais à sa vie. Jamais je navais cherché à précipiter les choses ni à lui masquer mes sentiments : je la voyais déjà comme la femme avec laquelle jaimerais bâtir un avenir. Élise, quant à elle, se surprenait à rêver du même engagement.

Je ne comprends pas chuchota-t-elle, la voix chevrotante. Je nai pas dadmirateurs secrets. Ce sont des phrases dun autre temps, comme si on voulait inventer entre nous une histoire qui nexiste pas. Comme si on jouait avec nous, comme avec des pantins.

Laisse-moi tirer ça au clair, linterrompis-je avec assurance. Jai des contacts qui pourront retrouver les auteurs. Il y a anguille sous roche.

Les jours suivants, je moccupai des démarches nécessaires. Élise, elle, semploya à meubler ses journées entre projets graphiques et cafés avec ses amies, traquant la moindre distraction pour chasser langoisse mordante qui lui enserrait le cœur. Mais la peur restait, telle un serpent glacé lové en elle. A chaque nouvelle notification sur son téléphone, le cœur battant, elle vérifiait, soupirait de soulagement si la menace nétait pas revenue jusquà la prochaine sueur froide.

Cinq jours plus tard, en début de soirée, je lappelai.

Élise On a trouvé. Ma voix était grave, plus froide quà lhabitude. Les SMS partaient de plusieurs numéros jetables, achetés anonymement. Mais on a suivi la trace. Cest Florence

Élise eut un mouvement de recul, le portable manqua de lui échapper. Florence son amie de la fac, vingt-huit ans, divorcée, deux enfants. Leur amitié remontait aux années détudes, traversant bonheurs et chagrins, disputes et réconciliations. Mais, depuis quelque temps, un malaise insidieux sétait glissé : Florence évoquait ses nuits sans sommeil, la solitude, les hommes effrayés par lidée dune maman avec deux enfants, son quotidien de galère.

Florence ? souffla Élise, bouleversée. Mais pourquoi ? Comment a-t-elle pu faire ça ?

Tu le sais aussi bien que moi : la jalousie, repris-je, la gorge serrée. Tu es libre, épanouie, tu as rencontré quelquun de bien. Elle se sent délaissée et pensait peut-être que je soupçonnerais une liaison.

Deux semaines plus tôt, nous étions tous les trois invités à un dîner chez des amis dans le neuvième arrondissement. Ambiance festive, verres de champagne, musique douce, conversations animées dans la lumière tamisée.

Élise, dans sa nouvelle robe bleu canard, était resplendissante. Son teint, ses yeux noisette rehaussés par la couleur, sa silhouette élégante, tout la mettait en valeur. Je ne la quittais pas, multipliant petites attentions : une coupe de vin remise, une bouchée proposée, un trait dhumour pour la détendre.

Vous êtes dignes dun magazine de mode, lança Florence avec un sourire forcé en savançant, bras croisés sur un pull beige tiré de sa garde-robe pratique. La robe parfaite, le chevalier servant

Merci, cest vrai quelle a fait mouche, cette robe, répondit Élise, sincèrement flattée.

Ah Florence passa la main sur sa manche, baissant les yeux. Si javais ce genre doccasions Avec deux enfants, cest le parc avant les enseignes chic, tout le budget passe en couches et boots dhiver

Flor, ce nest pas le plus important tenta Élise, lui touchant doucement le coude. Tu as du style en toute circonstance, tu le sais bien.

Mhm Facile, quand on na pas à choisir entre une sortie salon de beauté et acheter des baskets pour Léo. Ou entre une soirée resto et linscription au club descrime dÉmilie.

Sa voix se brisa soudain, et je détournai vite la conversation en vantant un nouveau petit bistrot du quartier, suggérant quon y aille prochainement ensemble. Mais je n’avais pas échappé au regard lourd que Florence lançait à Élise, teinté d’une amertume profonde lorsquelle dansait dans mes bras. Il y avait dans ses yeux plus que de lenvie : une forme de nostalgie, comme un désir égaré de trouver quelquun à ses côtés.

Un autre malaise survint lors dun café pluvieux, devant les vitres embuées où le ciel de novembre sétalait en nuances de gris. Élise partageait avec enthousiasme le récit dun week-end hors de Paris : balade sous les arbres dorés, barbecue sur lherbe, soirée douce sous les étoiles.

Magique, lâcha Florence entre ses dents, sa cuillère tintant nerveusement contre la tasse. La romance, la nature, le compagnon idéal

Oui, cétait super, répondit ma compagne, sereine, entourant de ses mains la chaleur de son capuccino. Cet hiver, Paul veut mapprendre à faire du ski sur ces pistes où il allait petit. Pourquoi pas venir avec nous ?

Du ski ? Florence arqua les sourcils, ses lèvres se crispèrent. Si jai le temps, oui Retrouvez le quotidien, la crèche, la médecine, les devoirs de Léo, récupérer Émilie après la gym, faire à dîner Sa voix vibra dune lassitude immense.

Une amie tenta de dérider latmosphère :

Laisse, Florence, elle partage juste sa joie. Chacun son tour dêtre heureux, tu sais !

Tinquiète, je ne lui reproche rien, coupa Florence en reposant bruyamment la tasse, un peu de café séchouant sur la soucoupe. Cest juste la réalité : chez certains, la vie ressemble à une fête, chez dautres au jour sans fin. Élise peut improviser un week-end rêveur, je dois prévoir une garde, surveiller le budget et quand tout est réuni, un virus débarque.

Élise laissa passer un silence, accablée par ce mur de lassitude. Un peu plus tard, elle proposa bientôt de faire une sortie familiale, barbecue et balade en forêts. Florence déclina dun ton sec : « Laisse tomber, ils seraient épuisés Profite de ta liberté tant que tu peux, toi. »

Sur le moment, Élise avait mis ça sur le compte de la fatigue. Mais en me rapportant ces souvenirs, elle saisissait maintenant lampleur de cette jalousie larvée devenue douleur, collection de petits signes négligés : regards fuyants, sourires crispés, silences lourds Des signaux quelle navait su interpréter.

Et maintenant ? demanda Élise d’une voix hésitante.

On va la voir. Ce soir. Il est temps de parler en face, répondis-je, déterminé.

Nous sommes allés chez Florence. Elle ouvrit, nous trouva tous les deux sur son pallier, blanchit soudain, les poings serrés.

Quest-ce que vous faites là ? bredouilla-t-elle, désemparée.

Arrête ton jeu, Florence, coupai-je sèchement. Nous savons que cest toi qui envoyais ces messages. On a les preuves.

Florence recula, blême, adossée au mur, la colère déformant son visage, mais des larmes perlant déjà dans son regard.

Oui, cest moi ! Et alors ? Tu crois que jallais supporter de te voir avoir tout ce dont je rêve ? Libre, heureuse, aimée Moi, on ma laissée sur le bord du chemin avec deux gosses. Tas toujours eu de la chance, Élise ! Jolie, indépendante, rien ne tarrête ! Moi, je sers à rien !

Sa voix se brisait, son amertume éclatait, une souffrance de toute une vie.

Tu ne peux pas savoir ce que cest de se sentir invisible reprit-elle dune voix rauque. Jétouffais de jalousie à chaque fois que tu parlais de Paul. Cest injuste. Jai juste voulu que tu doutes, que tu sentes la faille. Que tu comprennes ce que cest quand tout dérape.

Élise, bouleversée, reconnaissait à peine son amie, désormais figure étrangère, usée par la rancœur.

Alors tu voulais détruire ma vie, juste par jalousie ? demanda-t-elle, une infinie tristesse dans la voix.

Que pouvais-je faire ? Florence éclata dun rire amer. Tu as toujours tout eu, même les hommes qui sintéressaient à moi finissaient par fuir, à cause de mes enfants, de mes contraintes Je voulais juste te voir brisée, une seconde, pour me sentir moins seule dans mon malheur.

Je mavançai, me plaçant devant Élise.

Ça suffit, martelai-je dun ton ferme. Tu as été manipulatrice et tu dois lassumer.

Le regard de Florence vibra de remords, vite étouffé par la rancune.

Encore une leçon de morale ? provoqua-t-elle. Vous allez porter plainte ? Allez-y, amusez-vous avec vos SMS !

On ne cherche pas la police, répondis-je calmement. Nous voulons juste que tu la laisses tranquille, à jamais.

Florence lança à Élise un regard dune tristesse enfantine, mais se ressaisit vite, repartant à lassaut :

Comme si tu ne savais pas que je tenvie ! accusa-t-elle, la voix tremblante à la limite du reproche. À mon anniversaire lan dernier, tout le monde ne parlait que de ta promotion, de ta réussite. Moi, je soufflais mes bougies seule dans un coin

Élise se revit, insouciante, ce soir-là, sans comprendre la détresse de Florence. À présent tout séclairait.

Florence murmura-t-elle, sincèrement émue. Je nai jamais vu notre amitié comme une compétition. Mais ce que tu as fait, ça cest trop.

Comment réagir autrement ? Florence se passa la main dans les cheveux, épuisée. Toi, tu avances Moi, il me reste mes deux enfants à élever, ma solitude. Évidemment que jen ai voulu à la terre entière. Je voulais juste que tu saches ce que ça fait dêtre condamnée à regarder les autres filer un bonheur hors de portée, comme si on nexistait pas.

Je gardai le silence, la laissant vider sa douleur. Lorsquelle termina, jajoutai :

La jalousie est une souffrance intérieure. Mais tu as choisi de nuire à quelquun au lieu de ten soulager autrement. Cest dommage, Florence.

Elle sécroula, silencieuse, épaules tremblantes, les sanglots étouffés dans ses mains.

Pardon, je naurais jamais dû aller si loin Ça sest accumulé, je ne maîtrisais plus rien. Jétais perdue, jai voulu faire du mal pour me sentir moins malheureuse, cest absurde

Élise, déchirée entre la peine et la compassion, revécut un souvenir : deux semaines avant, attablées au même café, Florence avait eu ces mots, en fixant sa tasse vide :

Parfois, jai limpression dêtre coincée dans une vie de contraintes. Tout mest difficile. Toi, cest la facilité boulot, amour, loisirs Je ne fais que survivre.

Élise avait essayé de redonner espoir :

Tes enfants sont formidables, et tu es bien plus forte que tu le crois. Si tu veux, je taide à refaire ton CV, tu pourrais trouver un poste plus souple, juste pour toi, pour respirer.

Tu comprends pas Florence avait soupiré. Personne ne veut dune maman célibataire, tout le monde voit mes ennuis dabord. Toi, tu es libre, ça me ronge.

Ce nétait pas seulement la fatigue, mais un appel au secours silencieux que personne n’avait entendu à temps.

Florence reprit Élise, la voix tremblante, jignorais ta souffrance. Jaurais été à tes côtés. Mais aujourdhui cest irréparrable. Je ne peux plus continuer comme avant. Ce que tu as fait a brisé beaucoup de choses.

Je comprends Je nattends rien. Je voulais juste que tu saches que je men veux, vraiment.

Je posai une main sur lépaule dÉlise.

Est-ce suffisant, ce quelle vient de dire ? Tu peux tourner la page ?

Un long silence passa. Élise détailla Florence, la peine et lépuisement de sa fatigue, une compassion discrète remplaçant peu à peu la rancune pure.

Je comprends que tu ais été dépassée par tes émotions. Mais je ne peux rester ton amie tant que tu ne seras pas heureuse pour moi, sans y voir un affront. Jai besoin dune amie, pas dune ombre avide de mes bonheurs.

Florence acquiesça dans un souffle.

Merci davoir écouté, et pardon de navoir pas su parler.

Nous sommes partis. La nuit tombait sur les trottoirs détrempés de Paris, les lampadaires noyaient le pavé dombres dorées sur lesquelles planaient encore les effluves dune pluie dautomne. Élise inspira à fond, relâcha enfin la pression.

Je suis vidée, Paul On y voit clair, mais cest douloureux. Jai limpression davoir perdu quelque chose dessentiel.

Cest normal, la serrai-je contre moi. Être trahi fait mal Mais maintenant, on ira de lavant. Tu nes plus seule.

Élise me gratifia dun sourire chancelant où pointait une nouvelle lumière.

Oui. On avance. Ensemble.

Nous avons traversé le quartier main dans la main. La nuit était fraîche, pleine de promesses. Paris, une fois de plus, refermait sur nous les bras de la vie.

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Le Poison de la Jalousie
Le paradis sous les toits : Quand Dimitri a remis les clés de son appartement à Ève, elle a su que la Bastille était prise. Aucun Leonardo DiCaprio n’a autant attendu son Oscar qu’Ève attendait son Adam (même si ce n’est “qu’un Dima”), surtout avec son propre petit “nid d’amour”. Trente-cinq ans, célibataire et à bout d’espoir, elle regardait de plus en plus souvent avec tendresse les chats des rues et les vitrines “Tout pour les loisirs créatifs”. Et voilà qu’il arrive : solitaire, toute sa jeunesse engloutie dans la carrière, la healthy food, la salle de sport et autres absurdités à la sauce quête de soi — et, important, sans enfant. Ève avait formulé ce vœu à vingt ans, et il semblait que ce Père Noël à retardement avait enfin compris qu’elle ne plaisantait pas. — J’ai la dernière mission professionnelle de l’année, et après je suis tout à toi, — annonce Dima en lui offrant la précieuse clé de son oasis. — Ne t’effraie pas de ma caverne. Je n’y viens, en général, que pour hiberner, — ajoute-t-il avant d’enfourcher un “Airbus” pour partir vers un autre fuseau horaire tout le week-end. Ève prend sa brosse à dents, sa crème, ses éponges et fonce découvrir cette caverne. Les ennuis commencent dès l’entrée. Dima l’avait prévenue que la serrure coinçait, mais à ce point… Elle bataille quarante minutes : pousse, tire, enfonce la clé, teste poliment… mais cette maudite serrure ne voulait rien savoir de ce nouveau locataire. Et puis voilà la voisine qui pointe le nez : — Pourquoi essayez-vous d’entrer chez quelqu’un d’autre ? — Mais j’ai la clé, — s’énerve Ève, essuyant la sueur de son front. Suit un interrogatoire digne d’un quartier parisien bien tenu, terminé par un — Je suis sa copine ! — bravache qui fait claquer la porte de méfiance. Finalement, Ève s’impose. La porte cède. L’univers de Dima s’offre à elle : un ermitage d’un ascète moderne, où la féminité semble n’avoir jamais mis le pied. Mais au moins, elle est la première. Heureuse de sa victoire, Ève file chez Monoprix acheter rideaux, tapis, maniques et torchons — et, bien sûr, diffuseurs, savons artisanaux, boîtes à cosmétiques… « Ce n’est pas de l’impudence d’ajouter quelques petites touches dans l’appartement d’un autre », se rassure-t-elle en empilant paniers et objets dans les caddies. La serrure s’avoue vaincue. Elle ne sert plus à rien, subit une chirurgie nocturne à coups de couteau de cuisine. Bientôt, tout l’équipement de base doit être changé : vaisselle, nappe, planches, dessous-de-plat, et tant qu’à faire… rideaux assortis ! Dimanche midi, Dima prévient : il reste encore deux jours en déplacement. — Je serai ravi si tu donnes un peu de chaleur à mon appart, — sourit-il au téléphone tandis qu’Ève admet avoir pris quelques libertés en matière de déco. L’aménagement version “féerie d’intérieur” prend alors une ampleur industrielle. À force d’y penser depuis tant d’années, le barrage cède — la déco afflue à flot continu. Au retour de Dima, il ne reste plus dans l’ancienne tanière qu’une araignée près de la VMC. Ève préfère l’épargner : ce sera le symbole de l’intouchabilité du peu qui restait de l’ancien Dima… L’appartement a désormais l’allure d’un cocon d’un couple marié depuis huit ans, puis désabusé, puis de nouveau heureux envers et contre tout. Ève ne s’est pas contentée de personnaliser l’appartement — elle s’est aussi imposée dans l’immeuble comme nouvelle “maîtresse de maison”, ce malgré l’absence d’alliance, “un détail purement technique”. Les voisins s’inclinent : “Ben, faites comme chez vous, nous, ça nous est égal, hein.” *** Le jour du retour tant attendu, Ève prépare un vrai dîner maison, s’emballe dans une lingerie à la fois élégante et provocante, parfume les coins, tamise la lumière, et attend. Voilà son Adam qui arrive. Mais Dima tarde. Quand la tenue commence à lui peser douloureusement là où elle a trimé des mois à la salle de sport, la clé tourne dans la serrure. — C’est une nouvelle serrure, pousse simplement, — chuchote-t-elle, mi-gênée, mi-sensuelle. Elle n’a pas peur des reproches : elle a trop bien bossé. On lui pardonnera tout. Mais au moment où la porte s’ouvre, Ève reçoit un SMS inattendu de Dima : « T’es où ? Je suis à la maison. L’appartement n’a pas changé d’un poil. Mes potes me faisaient flipper que tu allais y mettre ta cosmétique partout. » SMS qu’elle ne lira que plus tard… Car dans l’appart débarquent cinq inconnus : deux jeunes hommes, deux élèves et un papy qui, en voyant Ève, se redresse soudain avec une prestance retrouvée. — Alors, papa, t’es accueilli comme un pacha ! Fallait pas aller en maison de repos si c’est “all inclusive” ici ! — rigole le jeune, se prenant une tape de sa femme. Ève, deux verres à la main, sidérée, voudrait crier, mais reste pétrifiée. Au coin, l’araignée jubile. — Mais… vous êtes qui ? — balbutie-t-elle. — Le propriétaire des lieux, et vous, de la clinique pour ma piqûre, je suppose ? J’ai dit que je m’en sortirais, vous savez, — lance le papy en lorgnant la tenue d’infirmière sexy d’Ève. — Eh bien, Adam Matheux, c’est cosy chez vous ! — note la belle-fille. — On habite plus dans un caveau, c’est déjà ça ! Mais, mademoiselle, comment vous appelle-t-on ? “Ève” ? C’est pas trop vieux, notre Adam Matheux, pour vous ? Enfin, un homme avec son logement… — Je… Ève… — Eh bah, Adam Matheux a du flair pour choisir les gens lui ! Le vieux, yeux pétillants, a l’air ravi de ce hasard. — Et… et… où est Dimitri ? — murmure Ève. — Je suis Dimitri ! — s’écrie un garçon de huit ans. — Doucement, tu n’es pas encore Dimitri — le tempère sa mère en emmenant son frère et son père dehors. — P-pardon, je me suis trompée d’appartement… C’est bien le 26, 18, rue des Lilas ? — Non, ici, c’est le 18, rue des Aubépines, — répond le vieux, prêt à investir son nouveau cadeau. — Voilà… je confonds toujours, soupire Ève, dramatique, — Entrez, installez-vous, j’ai un coup de fil à passer… Elle s’enferme dans la salle de bain, attrape une serviette, et découvre enfin le SMS de Dima. « Dima, j’arrive bientôt, je me suis juste attardée en courses », répond-elle aussitôt. « Parfait, alors. Si tu peux prendre une bouteille de vin… », laisse Dima en vocal. Le vin, Ève allait le boire… mais seule. Elle attrape tapis et rideau sous le bras, patiente que les inconnus s’installent, puis, ramassant ses affaires, quitte enfin l’appartement. — Matheux, la belle s’en va ! On rate une histoire d’amour ! — marmonnent les voisins aux portes entrouvertes. *** — Je t’expliquerai plus tard, — lâche Ève à Dima, hébété, en lui ouvrant. Presque somnambule, elle file remplacer la déco dans la salle de bains, installe son tapis, puis s’effondre sur le canapé jusqu’au lendemain, jusqu’à ce que le stress et le vin s’évaporent. À son réveil, un inconnu la fixe, attendant des explications. — Dites… c’est quoi l’adresse, ici ? — 18, rue des Jasmins.