Je ne suis plus là
Tu as encore acheté ce truc? Gérard posa le sac sur la table avec une telle force quon entendit sentrechoquer quelque chose à lintérieur. Je tai dit pas de «Velours». Cest cher et ça sert à rien.
Nadine regardait la cour à travers la fenêtre. Une petite voisine denviron sept ans courait après les pigeons, qui senvolaient en nuée avant de retomber sur le bitume, comme si rien ne sétait passé. Nadine se surprenait à ne pas se souvenir de la dernière fois où elle avait acheté quelque chose pour elle, juste parce quelle en avait eu envie.
Cest une crème pour les mains, Gérard. Trente-huit euros.
Trente-huit euros cest trente-huit euros. Tu ne sais plus compter?
Elle ne répondit pas. Elle se tourna, prit le sac, sortit le petit pot à couvercle doré et le posa sur le rebord de la fenêtre, à côté du géranium. Le géranium ne fleurissait plus depuis longtemps. Nadine remettait toujours à plus tard le moment den comprendre la raison.
Nadine. Je te parle.
Je técoute, Gérard.
Elle passa à la cuisine, ouvrit le frigo et commença à penser au dîner. Derrière elle, elle entendit ses pas lourds puis la porte du bureau qui claqua. Elle poussa un soupir.
Nadine avait cinquante-huit ans. Elle vivait à Lyon, dans un trois-pièces rue de la Liberté, mariée à Gérard Lemoine depuis vingt-neuf ans. Ils avaient un fils, Éric, adulte, installé à Nantes, qui appelait le dimanche, parfois. Un peu de campagne à une quarantaine de kilomètres, une voiture que seul Gérard conduisait, un travail de bibliothécaire où Nadine était en poste depuis dix-huit ans.
Elle avait eu une vie. Personne ne pouvait le lui enlever.
Elle sortit un filet de poulet, le posa sur la planche et prit le couteau. La fillette avait quitté la cour, les pigeons aussi. Au-dehors, lasphalte fissuré laissait pousser quelques brins dherbe.
Nadine se rendit compte quelle tenait le couteau sans bouger. Immobile.
Elle reposa la lame, sapprocha de la fenêtre, ouvrit le pot de crème. Le parfum était doux, fleuri. Elle en déposa un peu sur le dos de sa main et laissa la peau sen imprégner. Elle eut limpression, fugace, que quelquun lui tenait la main.
Elle referma le pot et retourna découper le poulet.
Ce soir-là, tout fut ordinaire. Gérard mangea en silence, regarda les infos, alla se coucher. Nadine resta longtemps seule à la cuisine, devant une tasse de thé froid, feuilletant un vieux magazine sur les jardins. Elle ne lisait pas, elle restait juste là.
Le lendemain, elle arriva à la bibliothèque et trouva Lucie Martel, la plus ancienne, en larmes derrière les périodiques.
Lucie, quest-ce qui tarrive?
Lucie, de trois ans son aînée, connaissait tout du catalogue. Nadine ne lavait jamais vue pleurer.
Oh ce nest rien, cest personnel, fit Lucie en agitant la main, sortant un mouchoir.
Tu veux raconter?
Il ny a rien à dire. Ma fille a dit hier au téléphone que jétais dépassée. Juste comme ça. Dépassée.
Dépassée comment?
Vieux jeu, tu vois. Je lui ai conseillé un truc pour son mari, à ma façon, et elle ma dit que mes conseils étaient bons pour le siècle dernier. Que je ne comprenais rien à la vie daujourdhui. Lucie rangeait des revues. Elle a peut-être raison.
Elle se trompe, répondit Nadine.
Comment tu sais?
Elle neut rien à dire. Elles restèrent là un instant, dans le parfum du papier et du bois vieilli, puis chacune retourna à ses tâches.
Le midi, Nadine sortit marcher. Avril était frais, clair. Elle sassit sur un banc du square, ferma les yeux, laissa la lumière filtrer à travers ses paupières. Elle pensait à Lucie, à ce mot, «dépassée». Puis elle pensait à elle-même.
Nadine Lemoine, née Delacroix, née en 1966 à Lyon. Instituteur, français, littérature. Mariée tard, vingt-neuf ans, selon les standards dalors. Gérard était ingénieur, sérieux, posé. Après un an, leur fils Éric était né. Elle avait pris un congé, repris un mi-temps, accueilli sa mère malade, puis travaillé de nouveau. Sa vie sétait ordonnée, tout en douceur, sans débordements.
Mais au fil de ce rangement, quelque chose sétait perdu, une chose que Nadine narrivait plus à nommer. Elle la sentait absente.
En face du banc, un prunier couvert de petites fleurs blanches éclatait dans la lumière. Nadine se rappela quelle navait pas dessiné depuis plus de trente ans. À luniversité, elle y trouvait du plaisir, à la pastel. Puis elle avait manqué de temps, puis oublié.
Elle sortit son téléphone et appela son fils. Éric décrocha au troisième appel, occupé, ça sentendait à la voix.
Oui, maman, tu vas bien?
Oui, je tappelais pour rien.
Je suis au bureau, tu veux que je te rappelle ce soir?
Bien sûr. Rappelle-moi.
Il ne rappela pas. Cétait dans lordre des choses.
Nadine retourna à la bibliothèque, finit sa journée, alla chercher du pain chez le boulanger. Elle se surprit à penser quelle empruntait cette route depuis dix-huit ans, la connaissait par cœur.
Chez elle, Gérard était rentré avant elle, absorbé devant lordinateur. Elle ôta son manteau, passa à la cuisine.
Tu veux dîner?
Plus tard.
Elle fit chauffer un reste de soupe, se concentra sur le pot de crème, toujours sur la fenêtre. Joli, inutile, pensa-t-elle. Trente-huit euros. Pourquoi?
Mais lodeur était bonne.
Elle laissa le pot là.
Deux semaines passèrent, la routine. Un jour, une nouvelle arriva à la bibliothèque. Sylvie.
Elle la remarqua tout de suite. Une femme denviron quarante-cinq ans, un manteau couleur cerise, coupe courte, posture droite. Elle sinscrivit, demanda des ouvrages sur la psychologie, et aussi sur laquarelle.
Laquarelle? sétonna Nadine.
Oui, jen faisais enfant. Jaimerais essayer à nouveau.
Nadine lui fit sa carte, lui montra les rayons. Sylvie circulait, feuilletait, sélectionnait, reposait. Nadine la suivait du coin de lœil, fascinée par cette impression de solidité qui se dégageait delle, comme si elle se suffisait à elle-même.
Trente minutes plus tard, Sylvie demanda :
Vous lisez ces livres, vous?
Elle désigna létagère de psychologie.
Parfois.
Vous travaillez ici depuis longtemps?
Dix-huit ans.
Un regard franc.
Cest beaucoup.
Oui.
Ça vous plaît?
Le silence lui parut long. Question simple, réponse impossible.
Jaime les livres. Jaime les gens. Ici, tout est familier.
Familier, répéta Sylvie, goûtant le mot.
Elle repartit.
La semaine suivante elle revint, demanda encore sur laquarelle. Nadine lui proposa un livre dalbums. Sylvie laccepta puis, brusquement :
Vous naimeriez pas essayer?
Essayer quoi?
Peindre. Je participe à un atelier chaque samedi matin. Peut-être voudriez-vous tenter?
Nadine sapprêta à dire non, ouvrit la bouche, mais répondit :
Où?
Sylvie nota ladresse : un espace dart, «Lumière Blanche», deuxième étage, rue Émile-Zola, samedi onze heures.
Le soir, Nadine contempla le petit papier, quelle posa à côté du pot de crème. Gérard ne demanda rien, sauf si cela concernait les courses ou largent.
Le vendredi au dîner elle annonça :
Demain, je vais à un atelier daquarelle. Invitée par une lectrice.
Gérard leva les yeux.
Qui?
Sylvie. Une nouvelle abonnée.
Il termina sa bouchée, posa la fourchette.
Cest cher ce truc?
Je ne sais pas encore.
Vas-y donc, si tu nas rien de mieux à faire.
Il mangeait déjà sans se soucier delle. Vingt-neuf ans à entendre : encore? Pourquoi? Combien ça coûte? Tant pis.
Daccord, jirai.
Le lendemain, elle se leva tôt, choisit un pull gris, un pantalon bleu marine. Elle se regarda dans le miroir, longtemps. Son visage nétait plus jeune, mais pas malheureux. Yeux gris, vivants. Elle passa un peu de crème sur ses mains et son cou.
À neuf heures, elle sortit.
L«Lumière Blanche» se trouvait dans un vieil immeuble du centre, restauré dune blancheur lumineuse, parquet, grandes fenêtres. Nadine monta, poussa la porte.
Sylvie était déjà là, ainsi que quatre autres femmes de tous âges et un homme trapu en chemise à carreaux. Tous attablés, devant des feuilles blanches et des verres deau.
Nadine! Vous voilà!
Nadine sinstalla à côté delle. Lanimatrice, Zoé, jeune, expliqua quaujourdhui, on peindrait une branche de lilas. Nadine prit le pinceau, la main tremblait dhabitude. Mais Zoé dit:
Oubliez le beau. Pensez à leau, à la couleur, cest tout.
Premier coup de pinceau: le violet fuse, se mélange au bleu. Un second, puis un troisième. La peinture va où elle veut. À côté, Sylvie fronçait les sourcils; lhomme râlait devant ses minuscules fleurs ratées.
Au bout dune heure, Nadine observa son papier. Ça ne ressemblait pas à du lilas. Plutôt une brume bleu-violette. Mais il y avait de la vie, et cétait elle qui lavait créée.
Cest beau, dit une dame plus âgée, Églantine.
Non, répondit Nadine.
Si, il y a de lâme.
Peut-être bien.
Après latelier, Sylvie proposa un café. Nadine accepta. Installées à la fenêtre, Sylvie demanda, sans détour:
Ça ta plu?
Oui, étrangement.
Je le savais un sourire. On dirait que tu vois sans oser regarder en face.
Nadine ne répondit pas. Puis :
Tu es à Lyon depuis longtemps?
Trois ans. Venue de Toulouse, après mon divorce.
Tu ty sens bien?
Ça a été difficile. Puis ça a été mieux. Puis intéressant.
Intéressant?
Dapprendre à vivre pour moi-même. Jignorais tant de moi. Elle souriait. Tu es mariée?
Depuis vingt-neuf ans.
Heureuse?
Nadine tourna sa cuillère :
Ça dépend des jours.
Sylvie hocha la tête, ninsista pas. Nadine apprécia son tact.
En rentrant, Gérard regardait le football, ne posa aucune question. Nadine fit réchauffer la soupe, déjeuna seule, sortit sa branche de lilas aquarellée, laccrocha près du géranium.
Le géranium, semblait-il, reprenait vie : un bouton rouge apparu.
Les samedis suivants elle revint à latelier, et Sylvie aussi. Après, elles prenaient lhabitude de discuter, dabord un moment, puis plus longuement. Nadine parla de la bibliothèque, de ses lecteurs. Sylvie de son boulot de comptable dans une PME, de Toulouse, de sa fille qui y vivait avec son père.
Un jour, Nadine demanda:
La solitude ici, tu la ressens?
Parfois. Mais ce nest pas la même quavant.
Comment différent?
Avant, jétais seule même à deux. Cest la pire des solitudes. Maintenant, je suis seule, mais pas solitaire. Tu comprends?
Nadine comprenait. Elle sentit quelque chose se débloquer, comme la glace qui craque sur le Rhône au printemps, lentement, mais pour de bon.
En mai, la direction de la bibliothèque lança un concours pour une animation culturelle. La directrice réunit léquipe.
Des idées?
Silence. Nadine laissa sonner à son tour, mais un début germait déjà.
Et si on faisait parler les femmes? risqua-t-elle.
Tous se tournèrent vers elle.
Dans quel sens?
Rassembler des femmes du quartier, de tous âges, quelles racontent leur histoire. Vraie. Sans fard. Et montrer ce quelles créent : dessin, couture, poterie.
La directrice, Mme Moreau, parut dabord surprise.
Cest original.
Mais vivant.
Tu veux ten occuper?
Oui, répondit Nadine, étonnée de sa propre détermination.
Sylvie rit quand elle lappela.
Toi? Chiche. Je viens. Et Églantine, la céramiste de notre atelier?
Églantine accepta sur-le-champ, précisant : «Juste, je parle peu!»
Nadine bâtit le programme le soir, à la table de la cuisine, quand Gérard se repliait dans son bureau. Elle avait la sensation nouvelle de créer.
Un soir, Gérard entra.
Tu fais quoi?
La programmation pour une soirée à venir.
Encore ta bibliothèque.
Oui, encore.
Il versa de leau.
Tes drôlement occupée ces temps-ci.
Ça te dérange?
Il haussa les épaules.
Le dîner était froid.
Je réchaufferai la prochaine fois.
Il sen alla. Elle pensa : il parle du dîner, jamais de ton sourire. Du froid, jamais du vivant.
La soirée de la bibliothèque fut fixée à la troisième semaine de juin. Nadine rassembla quatre femmes, Sylvie et Églantine incluses. On ajouta Mme Dubois, une ancienne prof de géo reconvertie en poétesse, et Zoé, lanimatrice aquarelle.
Nadine afficha des annonces dans le quartier. Le soir venu, la salle fut pleine. Plus de trente personnes, surtout des femmes de tous âges, quelques très jeunes, une très vieille venue avec sa fille.
Nadine ouvrit la soirée, parla peu, passa la parole à Églantine.
Églantine raconta sa retraite à soixante ans, la perte de repères, puis la découverte de la céramique. «Jai découvert que javais des mains», déclara-t-elle. Rires, mais complices.
Sylvie parla de la ville neuve, de la quarantaine à sapprivoiser. «Je redoutais la nouveauté alors que cétait lhabitude qui me faisait peur.» Nadine voulut graver ces mots en elle.
La poétesse récita deux textes, la voix tremblante dabord, puis assurée. Applaudissements.
Après, Nadine et Lucie rangeaient les tasses.
Cétait beau, Nadine, fit Lucie. Tu as un vrai don pour ça.
Vraiment?
Sûrement. Dix-huit ans quon travaille côte à côte.
Nadine trouva un foulard oublié, le suspendit au portemanteau. Oui, Lucie avait raison. Cétait bien, mais légèrement douloureux : pourquoi seulement maintenant?
Chez elle, Gérard dormait déjà. Elle passa dans la cuisine, but un verre deau. Sur le rebord, la crème, laquarelle, le géranium en fleur.
Nadine sen mit plein les mains, lentement. Elle songea à Sylvie. «Ce nest pas le neuf, cest lhabitude dont javais peur.»
Le matin, Gérard demanda:
Ta soirée?
Bien, il y avait beaucoup de monde.
Tu as mangé au moins?
Il y avait du thé.
Le thé, cest pas un repas. Il replongea dans son smartphone.
Nadine versa du café et sortit fumer sur le balcon. Lair frais sentait le tilleul. Elle se dit: voilà vingt-neuf ans quil sinquiète du dîner mais jamais du reste. Jai pris la forme pour le fond. Je commence à regarder en face.
En juillet, Éric appela un mercredi, chose rare.
Maman, ça va?
Oui, Éric. Tu as une minute?
Oui. Sylvie ma contacté. Par Facebook. Elle ma écrit que tu animes des événements géniaux à la bibliothèque. Je ne savais pas.
Tu nas pas demandé.
Silence.
Pardon maman. Raconte-moi.
Alors Nadine lui raconta tout: latelier, Églantine et ses oiseaux, la poétesse, la salle bourrée de monde. Éric écouta en silence.
Tu assures, maman.
Merci.
Depuis longtemps?
Non. Cest la première fois.
Il aurait fallu essayer avant.
Sans doute.
Et avec papa, ça va?
Nadine savança à la fenêtre. La cour baignait dans la lumière de juillet, des petits garçons jouaient au ballon.
Cest comme dhabitude.
Cest bien ou pas?
Je ne sais plus.
Éric ninsista pas. Il promettait de passer en août. Nadine resta longtemps devant la vitre.
En août, Éric vint quatre jours. Il ressemblait physiquement à Gérard mais lui ressemblait davantage par la tendresse. Il apporta du fromage, des noix. Écouta sa mère. Vraiment.
Un matin Gérard parti à la campagne, Éric dit :
Maman tu es différente.
Comment ça?
Cest difficile à dire. On dirait que tu prends plus de place enfin, tu rayonnes plus.
Oui, je crois.
Tu es heureuse?
Nadine serra la tasse chaude.
Oui. Mais cest vertigineux.
Pourquoi vertigineux?
Quand tu commences à te voir en vrai, tu vois tout le reste autrement. Ce nest pas reposant.
Il hocha la tête.
Papa sen rend-il compte?
Il voit surtout les plats refroidis.
Elle sentit que cétait un peu injuste et sexcusa.
As-tu essayé de lui en parler?
De quoi?
De ce dont tu aurais besoin.
Nadine contempla la cour, lherbe roussie des plates-bandes.
Je ne sais pas faire.
Essaie.
Après son départ, Nadine arrangea son lit, pensante. Vingt-neuf ans à ne pas essayer complètement, à ne jamais aborder le cœur du sujet. Par habitude. Par prudence. Gérard savait fermer toute discussion dun simple regard.
En septembre, Mme Moreau la convoqua: la mairie voulait rééditer la soirée, en plus grand, sur tout larrondissement. Nadine devrait chapeauter; il y aurait une revalorisation de salaire.
Daccord.
La directrice sourit :
Vous avez changé, cet été. Je vous fais un compliment, nen doutez pas.
Nadine ne douta pas.
Dans la grande salle, elle distribua des polars à un lecteur. Elle observa les rayons, les lampes, la lumière de septembre. Dix-huit ans, et seulement maintenant elle sentait que cétait aussi chez elle.
Lautomne changea lambiance à la maison. Gérard remarqua quelle rentrait plus tard, partait le samedi matin, traînait avec son amie Sylvie.
Cest qui, cette Sylvie?
Mon amie.
Depuis quand tas une amie, toi?
Depuis février. À la bibliothèque.
Et vous voyez chaque semaine?
Presque.
Le regard de Gérard changea. Ce nétait pas du mépris mais de la désorientation.
Je tempêche pas. Cest juste nouveau.
Nouveau?
Que tu mènes ta vie. Avant, tu étais là. Maintenant, tes partout.
Je suis là.
Mais pas la même.
Elle le regarda. Large dos voûté. Soixante-et-un ans. Lloyd vécut auprès de lui sans beaucoup le regarder.
Gérard, à quand remonte notre dernière vraie conversation? Pas un mot sur les courses ou la voiture. Un vrai moment?
Il se tourna.
On parle, non?
De quoi?
Il ne trouva rien à répondre.
Voilà.
Novembre apporta le grand événement culturel. Nadine le prépara trois semaines, réunit huit participantes, négocia une expo de peinture dans les murs, Sylvie laida sans faillir. Souvent elles marchaient sur les quais du Rhône, lorsque le temps le permettait.
Un jour, Nadine confia :
Je ne comprends plus comment jai pu vivre «avant».
Tu as vécu, cest tout, répondit Sylvie.
Non, jétais comme enfermée. Pourquoi je me suis infligé ça?
Ce nest pas «pourquoi», cest «comme ça».
Mais on peut faire autrement.
On peut. Les moments changent quand ils changent. Pas avant.
Jai cinquante-huit ans.
Et alors?
Cest tard.
Nadine Je connais des femmes qui ont arrêté de vivre à trente-cinq ans. Devenues des objets de musée, sous verre. Il ny a pas dâge. Tu commences maintenant. Cest parfait.
Nadine suivit du regard une péniche sur leau grise du Rhône.
Je peins chaque semaine. Neuf mois déjà.
Je sais.
Ce matin, jai écrit mon texte dintro pour la soirée, pour la première fois, moi-même.
Je lai entendu. Il est vivant, cest mieux que bien.
La soirée de novembre fit salle comble, plus de soixante-dix personnes. Nadine lut son texte. Parla de ce qui sommeille longtemps chez beaucoup, nattendant quun regard neuf. Que lâge nest pas une porte qui se ferme, mais qui souvre parfois. Elle ne prêchait pas, elle parlait delle.
Après, une vieille, apportée par sa fille, Eugénie, quatre-vingt-trois ans, laccosta.
Ma petite, cest de moi que tu parlais ?
De nous toutes.
Non, de moi. Jai brodé dans ma jeunesse. Jai arrêté, croyant que ça ne valait rien. Et là, je me dis : pourquoi pas reprendre? Quatre-vingt-trois ans, tu crois que cest idiot ?
Pas du tout.
Tu le penses vraiment ?
Je le pense.
Eugénie sen alla, soutenue par sa fille, mais avec quelque chose de neuf en elle.
Décembre arriva dans la douceur. Nadine animait désormais un petit club de lecture à la bibliothèque. Six ou sept réguliers, de vrais débats parfois.
À la maison, lambiance était étrange. Pas de cris. Mais quelque chose de tendu. Gérard plus taciturne que jamais. Nadine ne comptait plus sur ses questions.
Un dimanche soir, elle entra dans son bureau.
Gérard, faut quon parle.
Vas-y.
Non, viens parler normalement.
Elle referma la porte, tira une chaise, sassit.
Voilà longtemps que je voulais te dire: jai vécu comme absente de moi-même. Je faisais tout ce quil fallait. Mais en dedans, il ny avait rien, ou presque. Cest en partie ma faute, mais aussi la tienne, dans le «nous» quon forme. On cohabite, cest tout.
Gérard fixait la table.
Tu veux divorcer?
Je ne sais pas. Mais je veux parler vrai. Jai besoin que tu me voies. Pas mon dîner, pas mes chemises repassées. Moi.
Silence. La fenêtre montrait la neige.
Jsais pas faire, Nadine. Jamais appris comme ça.
Je sais. Je ne te blâme pas. Mais je veux essayer. Jai besoin de savoir si toi aussi.
Long moment. Il regarda la neige, puis revint vers elle. Dans ses yeux, Nadine vit cette désolation quelle avait déjà remarquée.
Tu as beaucoup changé, cette année.
Oui.
Je ne te comprends pas toujours.
Je sais.
Mais je ne veux pas il chercha le mot. Je ne veux pas que tu partes. De la maison. De toi.
Elle le considéra. Soixante et un ans, épaules tombantes, visage perdu.
Alors essayons. Ce ne sera pas simple. Mais essayons.
Janvier fut glacé. Nadine allait à la bibliothèque, au club, à latelier du samedi. Ses aquarelles parsemaient la cuisine. Le géranium, enfin rempoté, refleurissait.
Elle voyait moins Sylvie, prise par son boulot, mais elles sappelaient.
Un soir, Sylvie suggéra :
Tu continues au printemps?
Oui. Jaimerais aller plus loin. Un mini-festival sur plusieurs jours.
Cest du boulot.
Ça me plaît, un gros projet.
Qui leût cru, il y a un an.
Personne.
Avec Gérard, rien nétait plus simple, mais ils parlaient mieux. Parfois il se fermait encore, Nadine le laissait tranquille.
En février, un soir ordinaire, Gérard dit:
Jai vu le médecin la semaine dernière. Contrôle.
Des soucis?
Juste de la tension. Quelques cachets.
Tu ne men as pas parlé?
Je voulais pas tencombrer Vieille habitude.
Tu crois que tu dois mépargner toutes tes peines?
Oui. Tu fais déjà tant de choses.
Nadine le regarda, prenant la mesure de ces mots.
Gérard. Je veux le savoir, moi. Même le médecin, même la tension.
Daccord. Je dirai. Et toi?
Moi aussi.
Ils se turent. Février offrait son blizzard, la cuisine sentait la soupe. Sur la fenêtre, la crème, et une aquarelle de pommier, blanche et tendre.
Jolie, la peinture cest toi?
Oui.
Tu as du talent.
Japprends.
Fin février, Lucie appela tard.
Nadine, désolée. Ma fille est venue.
Ça va?
Oui. On a fait la paix. Elle ma dit quelle avait eu tort sur le «dépassée».
Tu es contente?
Beaucoup. Nadine, tu crois que je peux venir essayer laquarelle à ton atelier?
Bien sûr. Samedi, onze heures.
Jai peur de ne pas y arriver.
Le plus important, cest de rater au début.
Le samedi, Lucie vint. Elle tenait le pinceau maladroitement, fit une tache énorme.
Regarde, Nadine cest raté!
Jaime bien.
Ce nest pas une branche, cest une bavure.
Et alors? Au prochain essai, tu feras différent.
Lucie considéra sa feuille, puis éclata de rire.
Bon, ok la suite samedi prochain.
Mars apporta la douceur. Nadine proposa officiellement son festival, la direction accepta. Éric écrivit quil viendrait en avril.
Un soir, Gérard couché, Nadine nota dans son cahier des idées, écoutant neige fondre sur le zinc. Le géranium verdoyait, trois fleurs et un bouton prêt à éclore.
Le pot de crème était vide depuis des semaines, mais elle le laissait là. Elle en avait racheté un, «Velours», trente-huit euros. Gérard navait rien dit.
Elle ouvrit une page blanche, écrivit : «Ce que jai appris depuis un an». Elle réfléchit, ferma son cahier. Inutile décrire. Cétait là, en soi.
Le téléphone sonna. Tard. Sur lécran: Sylvie.
Tout va bien?, demanda Nadine sans attendre.
Oui. Même mieux. Il faut que je tannonce quelque chose. On me propose un poste à Toulouse. Très bon. Ma fille est là-bas. Jy songe.
Un temps.
Tu veux partir?
Je ne sais pas, Nadine Dis-moi ce que tu en penses.
Je crois que tu sais déjà. Tu as décidé, mais tu fuis la réponse.
Un court silence.
Sans doute… oui.
Quest-ce qui teffraie?
Laisser ici : latelier, toi, Églantine et ses oiseaux, la poétesse.
On ne disparaît pas.
Lyon, cest loin de Toulouse, Nadine.
Tu me las dit un jour, tu te souviens? Sur les quais, en novembre.
Quoi?
«Lailleurs commence quand il commence.»
Sylvie rit, doucement.
Jétais maligne, ce jour-là.
Oui.
Nadine, dis-moi franchement: es-tu heureuse?
Nadine considéra le géranium, la crème, les aquarelles, le cahier.
Je me suis trouvée, murmura-t-elle. Cest ça, limportant.
Cest ta réponse?
Oui.
Sylvie soupira daise.
Je suis heureuse pour toi.
Et moi pour toi.
Nadine
Oui?
Quest-ce que tu feras si je pars?
Nadine regarda la page blanche.
Je continuerai, répondit-elle.






