La pâte silencieuse

La pâte silencieuse

Claire, tu te rends compte de qui vient samedi ? François se tient dans lembrasure de la porte de la cuisine, la fixant comme si elle avait encore fait une bêtise. Il reste là, à la regarder.

Claire vient de déposer la pâte sur la planche. Ses mains sont nappées de farine jusquaux coudes.

Je sais. Tes collègues et leurs épouses. Tu me las dit trois fois.

Mais ce ne sont pas de simples collègues. Il y aura Dumoulin et sa femme. Il est associé au cabinet. Et Morel. Tu sais au moins qui est Morel ?

François, je cuisine. Tu veux bien attendre un peu ?

Il entre dans la cuisine, même sil préfère dhabitude ne pas sy attarder. Ça lagace, cette activité constante, ces odeurs, ces casseroles, ces torchons humides suspendus.

Non, maintenant. Je veux que tu comprennes. Ces gens partent en vacances à Rome ou à Madrid. Leurs femmes shabillent chez des créateurs. Ils vont dans des restaurants où il ny a même pas de menu papier.

Et alors ? Je dois faire quoi avec ça ? Claire lève enfin les yeux vers lui.

Pas de tartes maison cette fois, daccord ? Commande quelque chose de correct. Il y a des traiteurs qui livrent dans des boîtes élégantes, comme au restaurant. Je te donnerai ce quil faut.

Claire reste silencieuse. Elle regarde la pâte, puis lui.

Cest déjà préparé.

Claire

François, jai déjà préparé la pâte. Je me suis levée à six heures. Je vais au marché tout à lheure pour le bœuf. Tout sera prêt. Ne ten fais pas.

Il secoue la tête, lair de dire quelle réagit en enfant, naïvement.

Tu ne comprends pas ces gens, il lâche en sortant.

Claire reste un moment, regardant dehors. Mars projette sa lumière grise et mouillée. Un pigeon trône sur une branche, perdu dans ses pensées. Elle baisse les yeux sur la pâte et reprend le pétrissage.

***

Elle a cinquante-deux ans et vit avec François depuis vingt-huit ans. Ils se sont connus à Lyon, à lépoque où elle était comptable dans une entreprise du bâtiment et lui venait dêtre nommé chef de service. Elle se souvient encore de ses épaules larges dans ses vieux costumes, de sa maladresse avec les femmes, de cette manie de tripoter le bouton de sa manche lorsquil était nerveux. Cest cette maladresse vivante, authentique, qui la fait tomber amoureuse de lui.

Puis, il y a eu les déménagements dabord à Dijon, puis à Paris. Elle faisait les cartons, emmenait leur chat, apprenait à fréquenter de nouveaux marchés, de nouveaux voisins, de nouveaux médecins. François progressait dans sa carrière, et chaque promotion amenait ses petites mutations en lui, lentes mais inéluctables, comme la côte dune rivière qui sérode doucement dannée en année.

Ils nont pas eu denfants. Cela ne sest pas fait. Dabord, les médecins avançaient une cause, puis une autre. Finalement, ils ont arrêté de mettre des mots dessus. Claire a traversé cette épreuve silencieusement, trouvant une sorte de paix profonde et a mis toute son énergie maternelle dans la maison dans la cuisine, le petit jardin sur la terrasse, les fleurs du salon et, parfois, dans les enfants des voisins quelle régalait de brioches.

La pâtisserie était sa langue. Lorsquelle ne trouvait pas les mots ou quils ne suffisaient pas, elle se réfugiait dans la cuisine. Dans la joie aussi, cétait là quelle allait. Ses mains devinaient la pâte mieux que nimporte quel thermomètre ou recette. Elle savait quand elle était prête, à lélasticité, à la chaleur, à la réaction sous ses paumes.

François a mangé ses gâteaux, ses plats, pendant vingt-huit ans. Il mangeait et se taisait. Ce silence, Claire la compris plus tard. Elle la longtemps pris pour lapprobation.

***

Vendredi soir, elle reste debout jusquà minuit. Elle prépare une tourte à la viande et aux oignons selon la recette de sa grand-mère celle avec la croûte dorée, fine, qui croustille en diffusant un parfum irrésistible dans tout limmeuble. Elle façonne des quenelles fourrées de pommes de terre et fromage blanc. Elle fait une terrine de veau à prendre au frais pour le lendemain. Une salade de chou fermenté, carottes et airelles. Au four, une épaule de porc en sauce avec ail et genièvre finit de fondre.

François rentre à onze heures, voit la table, et ne dit rien. Il traverse pour gagner la chambre.

Claire range la cuisine, retire son tablier. Un moment, assise sur le tabouret devant la fenêtre, elle boit un thé, songe à ce qui lattend. Demain, les invités viendront. Elle servira ce quelle sait faire de mieux. Cest à la fois simple et évident pour elle.

Elle se couche à minuit et demi et sendort aussitôt.

***

Les invités arrivent à sept heures. Ils sont six : Dumoulin, son épouse Brigitte, Morel et sa femme Édith, puis un homme, que François présente avec solennité comme Monsieur Henri, sans ajouter ni nom ni fonction, mais avec une telle déférence que Claire devine quil doit être le plus important.

Brigitte Dumoulin est une femme fine denviron quarante-cinq ans, en robe noire probablement équivalente à une retraite mensuelle de Claire. Elle parcourt la pièce du regard, posant silencieusement son jugement sur lappartement, les rideaux, les meubles, Claire.

Édith Morel paraît plus jeune, fausse blonde, fines sourcils, laissant flotter derrière elle un parfum si présent que Claire le sent jusque dans lentrée. Son sourire saffiche large, trop large, comme si quelquun avait enclenché un bouton.

Monsieur Henri, autour de soixante ans, massif, mains lourdes, yeux vifs, est le seul à serrer la main de Claire et à dire :

Cest vous la maîtresse de maison ? Enchanté de vous connaître.

Claire invite tout le monde au salon, la table dressée avec soin. Elle a sorti la belle nappe de lin brodée, allumé des bougies. Les couverts sont bien placés, selon son souvenir. La terrine décorée de persil, les quenelles en montagne dans un grand plat creux. La tourte déjà coupée repose sur une planche de bois, dorée et alléchante.

Chacun sinstalle. François débouche une bouteille de Bordeaux que Dumoulin a apportée, un grand cru dont il énumère le nom.

Brigitte observe le festin et souffle à voix basse, mais juste assez fort :

Oh, une terrine. On nen voit plus.

Dans cette phrase, il y a ce ton indéchiffrable, comme une odeur de gaz : on la reconnaît, mais on ne réagit pas immédiatement.

Servez-vous, dit Claire. Tourte à la viande, quenelles, lépaule de porc juste ici.

De la charcuterie ! Édith lance un regard à Brigitte. Mon dieu, je nen ai pas mangé depuis quinze ans. Cest si gras !

Consistant, rectifie Brigitte, riant dun rire qui oblige à baisser les yeux, comme si lon venait de marcher dans quelque chose dembarrassant.

Les hommes se servent. Dumoulin prend de la terrine, goûte et hoche la tête sans dire un mot. Morel opte pour la tourte. Monsieur Henri se verse de leau, contemplant la table pensif.

François, tu cuisines parfois ? demande Édith, sourire en coin.

Non, cest Claire notre chef. François a ce ton mi-amusé, mi-condescendant.

Claire, vous venez dune petite ville, non ? De la province ? Brigitte pique une feuille de salade.

De Lyon, répond Claire.

Voilà ! Brigitte acquiesce, lair davoir résolu une énigme. Là-bas, on a gardé ces traditions. La cuisine maison, les tourtes, la terrine Cest le terroir. Sans vouloir vous vexer. Chez nous, en ville, cest terminé. Les nutritionnistes vous diraient que la gélatine, cest terrible pour les artères.

Claire la regarde.

Bien préparée, la gélatine, cest du collagène. Bon pour les articulations.

Ce sont de vieilles idées, balaye Brigitte. Nous, cela fait trois ans sans viande. Que du poisson et des super-aliments. François, tu devrais essayer. On connaît un excellent nutritionniste

François rit, dun rire léger, sans engagement, de ceux qui servent à sintégrer.

Claire est très tradition, explique-t-il.

Ce mot, « tradition », elle le retient. Il tombe sur la table comme une pièce que personne nira ramasser.

Après, Édith critique la pâte de la tourte, trop dense à son goût, surtout à son âge où il faut surveiller la ligne. Brigitte évoque alors un restaurant du centre qui propose une cuisine moléculaire, avec un chef qui a étudié à Barcelone. Puis la conversation glisse vers largent, limmobilier. Claire comprend quelle fait tapisserie, maîtresse de maison dont on attend le service et le sourire.

Elle sert, elle sourit.

Elle ressert le vin, apporte les plats, débarrasse sans quon la remercie.

Vers neuf heures, Brigitte détaille la tourte à peine entamée et conclut :

Je vais être franche, puisquon est entre nous. Toute cette cuisine cest très provincial. Sans offense, Claire. Mais, quand on a un certain niveau, ça ne colle pas. Vous comprenez ? Cest une autre catégorie.

Le silence sinstalle. Claire regarde son mari.

François contemple son verre.

Chacun ses traditions, finit par dire Monsieur Henri. Une note dans sa voix fait taire Brigitte.

Mais François ouvre la bouche :

Claire, je tavais demandé de commander quelque chose de correct. Voilà. Tu fais encore à ta façon.

Claire se lève, ramasse quelques assiettes, gagne la cuisine dun pas lent, alourdie. Elle entasse la vaisselle dans lévier, reste un instant devant la fenêtre. Il fait nuit noire, les réverbères jettent de petites îles de lumière, la pluie fine persiste dehors.

Elle retire son tablier, laccroche puis le détache pour le plier, posant le tout sur la chaise.

Elle revient au salon :

Je vous prie de mexcuser, jai mal à la tête. Servez-vous, il y a tout ce quil faut.

Personne ne réagit vraiment.

***

Elle range la nourriture vers une heure, une fois les invités partis. François sest couché sans un mot, la porte de la chambre refermée.

Claire emballe la tourte sur un plateau, couvre les quenelles dans une casserole, la terrine dans du papier cuisson, lépaule de porc à part.

À une heure et demie, elle descend tout ça dans la rue. Près de limmeuble, le chantier du prochain immeuble patiente dans la nuit. Les baraquements sont encore éclairés.

Trois ouvriers en bleu de travail boivent du thé au thermos. Lun fume, les autres réchauffent leurs mains sur leurs tasses.

Bonsoir, dit Claire. Désolée de lheure. Je vous ai apporté de quoi manger, si ça vous dit.

Ils la regardent, interloqués.

Vous avez quoi ? demande le fumeur.

Une tourte à la viande, des quenelles, lépaule et un peu de terrine, mais il faudrait la mettre au frais.

Les hommes échangent un regard.

Mais cest incroyable, dit lun en se levant. Attendez, on va vous aider.

Ils transportent les plats jusquà la table du baraquement. Lun soulève le couvercle de la tourte, en découpe un morceau et soudain son visage sillumine, et Claire sent quelque chose de chaud lui monter à la poitrine.

Cest maison, mastique-t-il. Merveilleux, du fait maison.

Ma mère en faisait pareil, dit lautre, prenant une quenelle. Exactement.

Vous venez de là-bas ? le troisième pointe limmeuble du menton. Une fête ?

On avait des invités, dit Claire. Ils nont pas mangé.

Dommage. Elle est bonne, votre cuisine.

Je sais, répond-elle.

Elle reste là quelques minutes à les regarder manger pour de vrai, avec plaisir, sans façons. Lun redemande.

Merci à vous, dit lun.

Merci à vous, répond Claire, puis sen retourne chez elle.

***

La nuit, elle ne trouve pas le sommeil. Elle sallonge sur le canapé du salon, yeux au plafond. Silence du côté de la chambre. François, manifestement, dort.

Elle repense à ces vingt-huit ans, presque toute sa vie dadulte. À ce « à ta façon » quil a lancé pas « tu as tort » ni « je ne suis pas daccord » mais « à ta façon », comme si avoir une façon dêtre à soi était inconvenant.

Elle pense aux ouvriers, silencieux, reconnaissants, qui ont loué la nourriture comme une vérité quon ne conteste pas.

Elle songe que dans cette maison, elle na plus sa place. Oh, pas en tant que personne, mais avec ses tourtes, son marché à laube, sa recette de famille, sa langue de pâtissière tout ça na plus droit de cité ici.

Depuis longtemps dautres choses lont remplacée.

À quatre heures, elle prend une décision. Calme, sans drame un peu comme on prend enfin rendez-vous chez le médecin.

***

Elle écrit un mot sur une feuille du bloc-notes. Son écriture est grande, lisible, régulière.

« François. Je men vais. Pas par dépit. Parce que jai compris. Merci pour toutes ces années. Les clés sont sur la table. Claire »

Elle pose les clés : entrée, boîte aux lettres.

Elle attrape un petit sac essentiels seulement : papiers, un change, téléphone, chargeur, argent sur la carte. Elle nemporte pas de nourriture, et, curieusement, cest ce détail qui la frappe : elle part sans la cuisine. Comme si elle laissait une partie delle derrière pour voir ce quest la vie sans ce poids.

Dehors, il est presque cinq heures. Le ciel séclaircit, la chaussée luit sous les lampadaires. Elle appelle un taxi, demande la porte de chez son amie Marguerite, à lautre bout de la ville.

Marguerite ouvre en peignoir, les cheveux en bataille, ne pose pas de questions. Elle sefface simplement.

Tu veux du thé ?

Je veux bien.

Elles sinstallent dans la cuisine, presque sans mot. Marguerite jette parfois un regard interrogateur, mais najoute rien. Ce silence complice, cest leur façon à elles.

Tu es partie ? finit par demander Marguerite.

Oui.

Pour de bon ?

Claire réfléchit.

Pour de bon.

Marguerite acquiesce, ressert du thé.

***

Les premières semaines sont étranges. François appelle dabord : « Où es-tu, reviens ». Puis « On peut parler ? », puis « Tu es consciente de ce que tu fais ? », puis il cesse.

Claire loge chez Marguerite. Elles dorment séparées de quelques mètres, partagent le café du matin, quelques séries le soir. Marguerite ne donne jamais de conseil, ce dont Claire lui sait un gré immense.

Au bout de trois semaines, Claire se met à ses démarches. Comptable, elle règle le dossier du divorce sans bruit lappartement, acheté à deux, sera racheté par François qui solde sa part par virement. Pas de procès, pas de chicanes.

La somme tombe sur le compte. Elle regarde les chiffres vingt-huit ans, est-ce beaucoup, est-ce peu ? Elle ne sait pas. Elle sait seulement que ça suffira pour respirer un moment.

Chercher du travail narrive quaprès un mois. Il lui faut le temps de souffler, avant de repartir. Elle flâne dans Paris, sarrête dans de petits cafés, regarde les gens. À cinquante-deux ans, elle a limpression, pour la première fois, dêtre complètement elle-même.

Un jour, elle entre dans un tout petit bistrot de quartier, là où les immeubles sont plus bas et les arbres plus nombreux. Une enseigne simple : « Chez Simone ». Décor brut, tables en bois, menu à la craie, un vieux poste muet au fond de la pièce. Mais une odeur de café et de pain chaud flotte partout.

Elle commande un thé et une tartelette aux cerises. La pâte nest pas maison, elle le sent tout de suite.

Derrière le comptoir, une femme dune soixantaine dannées, ronde, en tablier bleu pâle.

Elle est bonne, la tartelette ? interroge-t-elle.

Un peu sèche, à vrai dire, répond Claire, sincère.

La femme soupire.

Je sais bien. Ma boulangère est partie ce mois-ci. Jachète dans la boulangerie dà côté, mais là-bas tout est industriel. Ça se sent.

Claire marque une pause.

Vous cherchez quelquun pour faire les gâteaux ?

La femme la détaille.

Et vous savez faire ?

Oui, je sais, dit Claire.

***

Elle sappelle Simone Dubreuil, a ouvert ce café en prenant sa retraite pour ne pas rester à sennuyer chez elle. Cest son activité, un projet parfois à perte, mais qui la fait vivre. Simone prend des décisions vite, selon son instinct.

Revenez demain à sept heures, dit-elle. On essaie.

Le lendemain, Claire arrive à sept heures. Elle met le tablier, inspecte la cuisine, petite mais fonctionnelle, où tout est à portée de main.

Elle prépare des chaussons aux pommes de terre et oignons. Des brioches à la cannelle. Lance une pâte aux pommes à pousser.

Simone arrive à huit heures, sarrête dans lencadrement, observe.

Mais doù venez-vous, vous ? demande-t-elle.

De la vie, répond Claire.

Les premiers clients goûtent les chaussons dès huit heures trente. Une dame en achète deux, puis revient pour un troisième. Un homme en casque de chantier repart avec un sachet de brioches. Un étudiant hésite entre la pomme et la pomme de terre, prend les deux.

Simone additionne les ventes derrière son comptoir.

À midi, elles se mettent daccord. Claire fera sept à quinze heures, sauf le dimanche. Le salaire est modeste, mais Simone précise : « Si ça marche, on réajustera ».

Et ça marche.

***

En trois mois, « Chez Simone » acquiert une réputation dans les quartiers alentour. Sans publicité. Mais on se refile ladresse : « Là-bas, cest comme chez mémé ! »

Claire élabore un menu par jours : lundi, feuilletés au poisson ; mardi, pâté en croûte ; mercredi, pain maison auquel on fait la queue dès 8h. Jeudi, crêpes à la crème et confitures, favorites des dames venues bavarder. Vendredi, grosse tourte à la viande, toujours vendue à midi.

Le week-end, son seul jour de repos, Claire va au marché, non par nécessité mais pour le plaisir. Elle choisit les pommes en les reniflant, bavarde avec les grand-mères qui vendent du fromage. Le beurre, elle le prend toujours chez la même, qui la salue par son prénom.

Elle sinstalle dans un petit studio à deux pas du café. Meublé simplement, fenêtre sur cour calme et meubles anciens solides. Elle tend de nouveaux rideaux de lin à la cuisine. Un pot de géranium trône sur lappui. Il y fait bon.

Marguerite vient deux fois par mois. Elles boivent du thé.

Tu as meilleure mine, tu sais.

Je dors bien, dit Claire.

Ça se voit.

Le soir, Claire lit parfois. Ou regarde un film. Parfois, elle sassied à la fenêtre pour écouter le bruissement du tilleul. Cest précieux, ce droit de ne rien faire pour personne.

***

Lhomme qui sappelle Paul, elle le remarque pour la première fois en octobre, un mercredi, jour du pain. Il arrive en retard. Il ny a plus de pain.

Trop tard ? lance Simone derrière le comptoir.

Hélas, répond-il, léger. Il y en aura demain ?

Pain seulement le mercredi. Mais il y aura de la tourte.

Il consulte la carte. Prend un café, un chausson au chou. Sassied, lit un livre un peu abîmé.

La semaine suivante, il arrive à sept heures trente, cueille deux pains chauds. Claire sort justement du four.

Vous voilà à lheure, le taquine-t-elle.

Il rit. Il a le visage un peu las, des rides profondes autour des yeux, marques de ceux qui ont vécu beaucoup ou longuement réfléchi.

Je vais venir camper le mardi soir, la prochaine fois !

Simone ne vous gardera pas après huit heures.

Alors je dormirai sur le seuil.

Et voilà comment commence leur histoire à travers le pain, un sourire, ces riens qui finissent par compter.

Paul a cinquante-huit ans, ingénieur dans un bureau détudes, habite le quartier, divorcé depuis sept ans, deux enfants adultes ailleurs. Placide, jamais pressé.

Ils se mettent à parler. Dabord devant le comptoir, puis il sattarde autour dun café. Un jour, elle sort lors de la pause : petite marche.

Il questionne son travail, non par politesse mais par intérêt. Elle évoque la pâte, la levure, le pain au levain qui garde sa fraîcheur. Il écoute, sans jamais interrompre.

Un jour, elle confie :

Un jour, on ma dit que tout ça, cétait démodé. Tartes, terrines, cuisine maison

Paul se tait.

Ça dépend ce quon appelle démodé. Pour moi, faire semblant, cest démodé. Pas la cuisine vraie.

Elle le regarde.

Cest bien dit.

Jessaie, dit-il simplement.

***

Les destins de femmes, ça ne suit pas une ligne droite. Claire le sait. Le bonheur, ça ne tombe pas net : ça saccumule, goutte à goutte, comme leau dun puits après la pluie. Lentement, mais lorsque lon regarde, il y a quelque chose de vrai.

Avec Paul, ils commencent à se voir en mars. Pas de précipitation, pas dexplication. Un soir, il lui demande si elle veut aller au cinéma. Elle accepte. Puis ils dînent dans un petit resto modeste.

Leur pain est bon ? demande-elle.

Il coupe, goûte, réfléchit.

Non. Le tien est meilleur.

Cest dit sans flatterie, juste un constat.

Elle sourit un peu, retient la phrase.

Désormais, le café tourne mieux. Simone élargit la carte : plats chauds à midi, une aide supplémentaire. Elle parle de prendre une terrasse pour lété.

Claire réfléchit à son propre café. Petit, dans une rue calme. Odeur de pain chaud du matin au soir. Ce nest encore quun rêve, vague, mais il existe.

Elle nest plus pressée, elle a appris à laisser le temps filer.

***

François réapparaît fin avril.

Elle laperçoit de la fenêtre du café. Il contemple lenseigne. Au début, elle ne le reconnaît pas, surprise de le voir là ; puis son cœur lâche un battement supplémentaire.

Il entre.

Simone est à larrière. Quelques clients à table. Claire est au comptoir.

Bonjour, dit François.

Il paraît vieilli, ou simplement tel quil a toujours été, les rides plus marquées, le regard moins assuré, lallure de quelquun qui cherche sa route.

Bonjour, répond Claire.

Marguerite ma dit où tu travaillais.

Oui.

Il jette un œil à la salle, les tables de bois, le menu, les gâteaux en vitrine. Sur son visage passe quelque chose dindéchiffrable, à mi-chemin entre la pitié et létonnement.

Tu veux un café ? propose Claire.

Je veux bien.

Elle lui sert, pose la tasse. Il la saisit, la maintient entre ses mains, boit en silence.

On ma dit que ça marche bien, pour toi.

Oui.

Tu es recommandée. Le meilleur pain du quartier.

Jen suis heureuse.

Il repose sa tasse.

Jai des soucis. Dumoulin et moi, on sest séparés, la société bouge Cest compliqué.

Claire lécoute. Elle ne ressent ni amertume, ni joie mauvaise. Simplement une neutralité tranquille, la même quon aurait en voyant un passant las dans le métro.

Je suis désolée pour toi, dit-elle.

Jaimerais que tu reviennes.

Le café paraît sassourdir. Ou cest juste elle.

On pourrait repartir à zéro. Jai des idées. Déménager, changer de ville tout recommencer.

François.

Attends. Je suis sérieux, tu sais. Je réalise que jai mal fait à lépoque. Jy ai beaucoup pensé.

Cest bien dy avoir réfléchi.

Tu mentends, alors ?

Claire croise les mains sur le comptoir.

Je técoute. Mais rappelle-toi : ce soir-là, tu as dit devant tout le monde « À ta façon ». Pas « elle a raison » ni « la cuisine est bonne ». Juste « à ta façon », comme si ce simple fait était déjà dérangeant.

François baisse les yeux.

Jétais nerveux. Ça comptait, ces gens. Je voulais que tout soit

Important, les gens, répète-t-elle. Je me rappelle. Mais les ouvriers qui mangeaient le gâteau en bleu de travail, eux aussi étaient importants. Mais personne na su leur nom.

Il relève les yeux.

Je ne te comprends pas toujours.

Je sais, sans amertume. Cest la réponse.

Un bruit de percolateur retentit. Deux clients entrent.

Une minute, lance-t-elle. Puis à François : Je dois travailler.

Claire.

François, je ne ten veux pas. Mais je ne reviendrai pas. Pas par rancune, mais parce quici, cest ma place. Pour la première fois, vraiment.

Il la regarde, hoche la tête lentement, comme quelquun qui sait que cest la fin.

Daccord, souffle-t-il.

Il prend son manteau, marche jusquà la porte, sarrête :

Tu as bonne mine, vraiment, cest dit honnêtement, sans volonté de rattraper quoi que ce soit.

Merci, répond-elle.

Il sort.

***

Elle sert les deux clients. Lun prend du pain et une tourte. Lautre demande la soupe, elle explique quil faut attendre midi.

Elle gagne la cuisine, se verse un verre deau. Un coup dœil à lhorloge : bientôt onze heures, il faut lancer la pâte pour demain.

Elle pèse la farine, ajoute le levain quelle garde dans un bocal, vivant, quelle nourrit chaque jour précautionneusement.

Ses mains savent déjà ce quil faut faire.

***

Ce soir-là, Paul passe au café vers trois heures, comme il fait parfois, sans prévenir.

Journée ? interroge-t-il.

Étonnante, répond-elle.

Tu me raconteras ?

Ils sortent. Il fait doux, printanier, les arbres étirent leurs ombres. Ils marchent, lentement.

Mon ex-mari est passé. Il voulait que je revienne.

Paul poursuit, calme.

Tu as refusé ?

Oui.

Dur ?

Claire réfléchit.

Moins que je ne croyais. Jai eu pitié, un peu. Il avait lair de quelquun qui arrive, après une longue route, et trouve vide à larrivée.

Sa route, cétait la sienne.

Oui, mais tout de même.

Paul acquiesce. Cest un hochement lourd de respect : « Je comprends ce que tu ressens ».

Tu sais, lâche-t-il il y a longtemps que je veux te dire une chose, mais je ne trouvais pas le moment.

Dis.

Je ne connais personne qui fasse avec les mains ce que tu fais. Pas seulement pour le pain. Cest pour le reste aussi. Tu saisis ce que je veux dire ?

Claire le regarde de biais.

Je crois, oui.

Bien. Je voulais juste que tu le saches.

Ils poursuivent à travers les squares, les bancs chargés de retraités, laire de jeux qui résonne des cris des enfants. Le ciel, au-dessus des toits, est haut, pâle, traversé de nuages discrets.

Tu sais, confie Claire soudain cette année, jai compris que jattendais toujours la reconnaissance, un compliment, un « bravo ». Puis jai arrêté dattendre. Tout sest allégé.

Il faut apprendre à sapprécier soi-même dabord.

Exactement. Je lai compris bien tard.

Mieux vaut tard que jamais, sourit-il.

Claire sourit en retour, doucement.

***

Chez Simone, à lété, cest le plein. Les tables de terrasse sont prises dassaut aux beaux jours. Simone négocie pour agrandir les lieux et propose à Claire dentrer dans la société. Claire réfléchit peu dit oui.

Cest la sagesse des femmes, pas celle des livres ou des magazines, mais la leur : ne crains pas de bien faire ce que tu fais. Ne cache pas ton talent. Ne texcuse pas. Trouve lendroit qui en a besoin, reste-y.

Elle reste.

***

Un soir de juin, alors que la chaleur autorise les fenêtres grandes ouvertes, Claire est assise dans sa cuisine, griffonne dans un carnet pas un journal, juste des idées, parfois des recettes, parfois des pensées. Comme elle la toujours fait.

Le tilleul bruisse dehors. La géranium fleurit sur le rebord. Sa levain dort dans le frigo, prêt pour laube.

Elle écrit : « Ce qui est étrange dans la vie, cest que le meilleur vient quand on croit que tout est fini ».

Elle rature.

Elle note : « Un bon pain, cest quand on prend son temps ».

Un sourire lui vient. Elle referme le carnet.

***

Marguerite appelle le dimanche matin.

Ça va ?

Très bien. Jarrive à dormir jusquà huit heures.

Huit heures ! Je suis contente pour toi.

Viens. Jai lancé une tarte pour toi.

À quoi ?

Pommes-cannelle.

Jarrive ! dit Marguerite et raccroche.

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