Je faisais la vaisselle quand mon mari a surgi en criant. Encore sa mère. Encore la méfiance. Stop.

Je faisais la vaisselle lorsque mon mari a débarqué en trombe, un cri dans la gorge. Encore sa mère. Encore cette absence de confiance. Jen avais assez.

Pourquoi as-tu raconté à ma mère des histoires dargent ?!

Claude, mon mari, était là, debout au milieu de la cuisine pendant que je rinçais la dernière assiette. Il n’était pas entré calmement : il avait presque claqué la porte, les poings serrés, la mâchoire crispée. Jai sursauté, laissant tomber lassiette dans leau savonneuse.

Quoi ? Claude, que se passe-t-il ?

Ne fais pas linnocente ! Explique-toi, maintenant !

Il restait planté là, sa chemise froissée je l’avais pourtant repassée le matin même. Il gesticulait, comme il le faisait toujours quand il sénervait.

Je viens davoir Maman au téléphone. Elle ma dit, Claude, ta femme a viré largent que vous mettiez de côté pour la voiture ! Texpliques ou pas ?

Jai fermé le robinet, mes mains dans mes gants en caoutchouc jaunes tremblaient. Jai pris le temps de les retirer, calmement, un gant après lautre. Cest mon cœur qui battait, mais pas dans la poitrine il me remontait en travers de la gorge.

Claude, tu peux mexpliquer : de quel argent tu parles ?

Ne fais pas celle qui ne comprend pas ! Maman a dit que tu as retiré une grosse somme. Cest quoi cette histoire ? Tu vas te justifier ou pas ?

Sur quel compte ?

Sur notre compte joint, Marie !

Calme-toi, Claude, écoute-moi un instant.

JE SUIS CALME !

Il a dit cela si fort que les verres dans légouttoir ont failli sentrechoquer. Je lai regardé ; il avait les pommettes rouges et le regard dur, fixe. Je reconnaissais ce regard, rarement utilisé, que je détestais profondément.

Je nai rien retiré de notre compte, je te le certifie.

Alors quest-ce quelle a vu, ma mère ?

Je me suis adossée à lévier. Dehors, un dimanche lumineux battait son plein; je pensais à changer les rideaux ou à déplacer la commode devant la fenêtre. Mais non, tout sarrête en une seconde.

Je crois que ta mère fait erreur, Claude.

Ma mère ne se trompe jamais !

Tout le monde se trompe, Claude.

Ne laccuse pas ! Elle disait avoir vu les chiffres sur le relevé !

Quel relevé ? Tu lui as montré notre relevé bancaire ?

Je regrettais déjà de lavoir dit. Ce sujet était sensible : Geneviève, la mère de Claude, simmisçait toujours dans nos affaires, et pour Claude cétait normal cétait sa mère après tout.

Je ne lui ai rien montré. Mais elle a appelé, jai juste raconté un peu.

Juste un peu.

Marie, ne change pas de sujet ! Pourquoi des virements à ton nom sur le téléphone de mon père ?

Cest là que jai compris. Jai soupiré, allant presque mécaniquement masseoir sur une chaise.

Viens tasseoir, quon en parle calmement.

Je préfère rester debout.

Comme tu veux. Écoute-moi. Papa a acheté une voiture le mois dernier. Tu le sais.

Quelle voiture ?

Je ten avais parlé, Claude. Papa voulait sacheter une vieille Peugeot pour aller au jardin familial. Il est tout seul là-bas, il ny a quun bus par jour, impossible de sen sortir sans voiture.

Et alors ?

Papa narrive pas à se servir dune appli bancaire. Il a la phobie des cartes Tu sais comme nos anciens sont avec tout ça. Il préfère lespèce, de peur de se faire arnaquer. Mais le vendeur demandait un virement. Papa ma confié largent en liquide, je lai déposé sur notre compte, et jai fait le virement pour lui. Voilà tout.

Claude restait muet.

Cet argent, Claude, cétait le sien. Pas le nôtre. Il ma donné les billets, jai fait le virement. Rien na été retiré dautre.

Alors pourquoi tu ne mas pas prévenu ?

Parce que cest laffaire de mon père, tu ne trouves pas? Dois-je te rendre compte de chaque geste de mon père ?

Tu dois me tenir au courant quand de largent transite sur notre compte commun !

Ce nest pas un inconnu, cest mon père !

Peu importe! Suis-je encore le chef de famille ou pas ici ?!

Cette phrase a suspendu le temps entre nous. Jai regardé Claude longuement, et brusquement, jai ressenti une fatigue complète. Pas celle du moment, mais de très loin, dil y a longtemps.

Oui, tu es mon mari. Mais là, tu as débarqué pour maccuser sans même me questionner. Tu mas jugée sur la croyance de ta mère. Et cest moi qui dois me justifier.

Je ne tai pas agressée.

Claude

Bon, jai peut-être élevé la voix

Tu as crié.

Il détourna la tête. Il regardait le frigo où pendait notre vieille photo de vacances, où nous étions si jeunes, en train de rire. Puis il fixa la fenêtre.

Daccord. Peut-être un peu.

Un peu, répétais-je doucement, sans ironie.

Marie, il faut me comprendre. Maman ma inquiété, jai réagi trop vite

Quest-ce quelle ta dit exactement ?

Que tu avais transféré une grosse somme, que cétait louche

Elle sait combien Papa a payé la voiture ?

Aucune idée.

Moi non plus. Mais elle le sait, visiblement. Tu las crue, et foncé.

Je ne lai pas crue, je voulais clarifier.

Je me levai, mapprochai de la fenêtre. Le printemps sannonçait; les bouleaux avaient repris un peu de vert, lair devait être bon dehors. Le chat de la voisine guettait, juché sur la palissade.

Claude, jaimerais te dire une chose, ne le prends pas mal.

Oui?

Ça me dérange que ta mère sache tout de notre compte. Je comprends, tu lui fais confiance, cest normal. Mais cest notre vie, la nôtre, pas la sienne. Quelle te répète ce genre de rumeur, ce nest pas normal.

Tu ne laimes pas.

Ce nest pas une question damour.

Bien sûr que si. Dès que quelque chose arrive, tu la montres du doigt.

Je fermais les yeux, un soupir.

Souviens-toi, il y a trois ans, elle ta appelé pour dire que je dépensais trop aux courses. Tu te rappelles ?

Oui vaguement

Elle a pris les tickets de caisse, les a additionnés. Puis ta dit que jachetais trop. Tu es venu me demander de réduire. Tu te souviens ?

Maman voulait aider, cest tout

Elle voulait surtout contrôler nos dépenses, Claude.

Tu ne lui rends pas justice.

Écoute, il y a aussi lan dernier. Je suis rentrée tard du travail et ta mère sest empressée de te sonner à dix heures pour insinuer : Mais quest-ce quelle fait dehors si tard ? Tu mas demandé, dun ton qui métait inconnu : Marie, tu étais vraiment au travail?

Claude se crispa.

Jai juste voulu savoir

Tu faisais confiance avant, Claude. Mais quand Maman insinue, tu doutes.

Marie

Et il y a eu ce jour où elle ma vue revenir avec Paul Dubois, le voisin qui ma simplement aidée à porter mes sacs. Depuis quinze ans, on vit cage descalier contre cage descalier. Elle ta appelé tout de suite ? Jai vu Marie avec un homme Tu mas ignorée trois jours pour ça.

Je ne pensais pas de mal

Tu as douté. Tu nas rien dit, mais tu las pensé.

Il se tourna, cherchant mon regard, désarmé. Plus de colère, de la confusion, une sorte dimpuissance sur le visage.

Marie

Je ne veux pas de scène. Je veux juste dire que ce nest ni la première ni la deuxième fois. À chaque fois, tu écoutes ta mère avant moi. Sans même réfléchir. Tu la crois.

Elle ne le fait pas par méchanceté.

Peut-être pas. Mais le résultat, cest le même : tu me regardes avec soupçon, et moi, je me justifie Jen ai assez, Claude. Vraiment.

Quest-ce que tu veux? Que je coupe les ponts?

Non. Je veux juste que tu commences par me demander, moi.

Je lai dit simplement, sans crier ni pleurer. Juste posé là, comme un galet.

Claude était là, silencieux, puis il baissa les yeux.

Je ne savais pas pour ton père.

Tu pouvais demander. Dire Marie, Maman dit ça, quest-ce quil en est ? Rien que ça.

Oui

Mais tu as débarqué en hurlant, comme si jétais déjà coupable.

Il ne répondit pas. La cuisine était silencieuse; seule le réfrigérateur ronronnait doucement. Dehors, la lumière était belle, indifférente à nos tourments.

Je le regardais, mon Claude, après presque vingt-six ans de vie commune. On avait élevé un fils, enterré un père, déménagé mille fois, traversé des années difficiles Je connaissais la moindre de ses rides, sa façon de respirer la nuit, sa manière de boire son café en tenant la tasse à deux mains. Je savais quil était bon, travailleur, quil maimait, je savais tout.

Et pourtant, on en arrivait là.

Va-t-en, Claude.

Il sursauta.

Quoi ?

Laisse-moi seule, sil te plaît. Jai besoin de réfléchir.

Marie, enfin

Sil te plaît.

Il attendit encore une seconde, puis sortit, refermant la porte doucement. Je lentendis traverser le couloir et aller dans le salon.

Je me retournai vers lévier. Jai repris lassiette, recommencé à la laver, les mains agissant sans que je ny pense. Je regardais dehors, ajoutant dans ma tête : il fallait que jappelle Isabelle Isabelle Moreau, au lycée, ma vieille amie qui savait toujours écouter sans donner de conseil.

Ou alors ne pas appeler, poser mon sac sur lépaule et partir. Respirer ailleurs. Parce quici, dans cette cuisine, avec ce frigo grinçant et ce soleil, où tout métait désormais devenu étranger, je suffoquais.

Je préparais mes affaires lentement. Mes gestes étaient hésitants. Jouvris larmoire, fixai longtemps les vêtements, pris un pull, puis un autre, celui quIsabelle trouvait joli. Soudain je me souvins que le chargeur était resté dans la cuisine.

Passer par la cuisine était difficile. Claude ny était pas, jentendais la télé du salon, puis plus rien. Je traversai en vitesse, attrapai le chargeur.

Où vas-tu ? la voix de Claude surgit de la porte du salon.

Chez Isabelle.

Pourquoi?

Cest nécessaire.

Marie, attends. Tu prends tout à cœur là, ce nest pas raisonnable…

Justement, cest de lémotion.

On devrait discuter ?

On vient de passer une demi-heure à parler, Claude. Je tai tout expliqué.

Mais vraiment discuter.

Je lai regardé, le sac dans la main, encore en pull dans lentrée.

Discuter après que tu aies hurlé?

Jai pas hurlé!

Claude.

Il ferma les yeux, se pinça larête du nez.

Daccord Marie, ne pars pas comme ça, ce nest pas la peine.

Les enfants ne partiraient pas, hein? jesquissai un sourire triste. Notre Simon, enfant, se refermait dans la salle de bains deux heures à chaque reproche. Les enfants font ça aussi.

Simon, cétait autre chose.

Bien sûr. Claude, je rentrerai ce soir. Ou demain matin. Je ne sais pas.

Je pris la poignée de la porte, il était là, perdu, massif, les tempes grisonnantes.

Marie Sil te plaît

Je suis sortie.

La porte se referma derrière moi. Claude resta planté dans l’entrée. Puis il alla dans le salon, sassit, se releva, sassit encore.

Son téléphone était sur la table. Il lobserva longtemps.

Deux messages non lus de sa mère : Alors, tu lui as parlé ? et Claude, réponds-moi !

Il prit le téléphone mais ne répondit pas tout de suite. Puis, finalement, il alla dans la cuisine, sarrêta devant la fenêtre. Les bouleaux bougeaient légèrement, le soleil basculait vers le soir. Le petit chien roux de la cour trottinait derrière la palissade.

Il composa un autre numéro.

Monsieur Pierre ? Cest Claude. Bonjour.

Ah ! Claude ! la voix de mon père était chaleureuse, un peu surprise. Quelle bonne surprise ! Tout va bien ?

Jai je voulais savoir La semaine dernière, vous avez acheté la voiture?

Oh oui, jai trouvé une vieille 205 pour pas cher; le vendeur était réglo. Grâce à Marie qui a réglé le virement. Tu me connais, je ny comprends rien à ces applications

Claude ne disait rien.

Claude, tu mécoutes ?

Oui Dis-moi Cétait bien votre argent?

Bien sûr ! sincèrement étonné. Jai donné le liquide à Marie, elle sest occupée du virement. Franchement, cette fille est formidable, elle règle tout en un clin dœil. Passe me voir, jai fait des tartes, avant que Marie découvre, sinon elle dira que je mets trop de sucre ! Il rit.

Je passerai, merci, Monsieur Pierre.

Pas de problème. À bientôt, on tattend.

Claude mit fin à lappel. Il posa le téléphone sur la table, méditatif. Puis il sassit, la tête dans les mains.

Idiot.

Juste un idiot.

Sa mère sétait inquiétée, il avait foncé, accablé Marie, qui navait rien fait de mal qui navait fait quaider son père, comme toujours, parce quelle était ainsi, incapable dabandonner qui que ce soit.

Et lui

Il pensait à Marie, debout devant lévier, retirant lentement ses gants jaunes, regard clair, voix posée, mais au fond si lasse.

Et les tickets de caisse: cétait vrai.

Et le silence de trois jours, aussi. Cétait la vérité. Trois jours, pendant lesquels sa mère lui avait suggéré que son voisin Paul navait pas aidé gratuitement. Et il avait laissé linsinuation miner le lien, avait fermé la porte du dialogue.

Il reprit le téléphone, composa le numéro de sa mère.

Claude ! Enfin ! Alors, tu lui as parlé ? Elle ta expliqué ?

Oui, Maman. Elle a expliqué.

Eh bien?

Cétait pour son père, qui a acheté une voiture. Cétait son argent, pas le nôtre. Monsieur Pierre me la confirmé. Tout va bien.

Silence.

Cela ne change rien, elle finit par dire, voix pincée. Tu dois être au courant de tout ce qui transite par votre compte.

Maman.

Attends, je minquiète pour toi, imagine quelle

Maman, doucement. Je dois te dire quelque chose dimportant, écoute sans minterrompre.

Vas-y.

Tu as eu tort. Tu mas appelé sans savoir, tu as tout déformé, et moi, au lieu de demander à Marie, je lai accusée. Elle est partie. Par ma faute, parce que je me suis comporté comme un imbécile.

Claude, je voulais juste

Maman. Il était calme, ferme. Tu fais ça trop souvent. À chaque rumeur, tu appelles, et jaccuse Marie. À chaque fois, cest la même histoire. Ce nest plus possible. Ma vie, cest avec Marie. Tu comprends?

Je voulais taider

Je sais. Mais il nest plus question que tu continues ainsi. Si tu as un doute à propos de Marie, tu mappelles pour me dire : Claude, renseigne-toi. Rien dautre. Pas ces exagérations, pas ces suspicions.

Tu es contre moi, alors.

Non, je ne suis ni contre toi, ni contre elle. Je suis pour nous deux, Marie et moi. Cest normal.

Nouveau long silence, le souffle de sa mère dans le combiné.

Jai tout dit, reprit-il. Je taime. On se rappelle dans quelques jours.

Il raccrocha. Son téléphone était silencieux désormais.

Peut-être rappellerait-elle, peut-être non. Elle était du genre rancunière. Mais il répéterait la même chose, si besoin, parce quil aurait dû dire tout cela depuis longtemps. Quil ne lait pas fait, cétait en partie de sa faute.

Il appela Marie.

Sonnerie. Messagerie.

Il rangea le téléphone. Se posta à la fenêtre. Les bouleaux étaient immobiles, le vent était tombé, pâles et printaniers. Le ciel était limpide, presque bleu marine.

Il attendit, puis enfila son manteau.

Isabelle Moreau ouvrit la porte, surprise dabord, mais comprit en regardant mon visage.

Entre, je vais faire du thé.

Sa cuisine sentait le biscuit vanillé, des rideaux à fleurs coupaient la lumière, le chat Léon somnolait sur le rebord. Je buvais sans parler, et Isabelle aussi se taisait. Elle savait quil fallait attendre.

Je suis épuisée, Isa, finis-je par dire.

Je men doutais.

Ce nest pas la dispute, cest tout le reste. Une dispute passe. Mais là, cest plus profond.

Quoi donc ?

Jai gardé la tasse entre mes mains, cherchant la chaleur.

Il ne me fait pas confiance, voilà tout. Après vingt-six ans, non, il ne croit plus en moi. Il lui suffit dun mot de sa mère, et je suis déjà suspecte.

Il te fait confiance, tenta-t-elle doucement. Mais sa mère

Oui, mais cest lui qui décide. Lui qui doit choisir dabord sa femme, ou découter sa mère. Et il choisit toujours Maman.

Isabelle resta silencieuse.

Je ne lui demande pas de renier sa mère, poursuivis-je. Elle peut venir, téléphoner, il peut laimer autant quil veut. Mais je voudrais juste quil commence par moi. Que ma version ait la priorité, pas celle de sa mère, pas ses cris.

Tu lui as dit?

Oui.

Et alors?

Je suis partie.

Isa soupira, reprit la théière.

Tu as eu raison. Laisse-le réfléchir.

Isa, jai peur.

De quoi donc ?

Jhésitai.

Que rien ne change, quil promette pour me rassurer, quaprès, au prochain appel de Maman, tout recommence. Je ne veux pas finir ma vie comme ça.

Les gens changent, Marie.

Certains, lentement. Je regardai dehors. Dautres, jamais. Comment savoir?

Isabelle ne répondit pas. Certains questionnements restent, en suspens, et il faut vivre avec.

Le chat Léon sétira. Une voiture passa sous la fenêtre.

Il faut que jy aille, soufflai-je enfin.

Où? Chez toi?

Oui. Jai des choses à régler.

Il ta appelé?

Je sortis mon téléphone. Un appel manqué, Claude.

Oui.

Tu vois.

Ce n’est pas encore gagné, dis-je sans conviction, puis jenfilai mon manteau.

Dans le tramway, je regardais par la fenêtre: la ville se réveillait du printemps, encore un peu sale de lhiver, mais vivante. Des gens avec des sacs, des enfants à vélo, un vieil homme nourrissant des moineaux.

Je pensai à mon père. Aller le voir bientôt, il faut. Avec sa voiture, il sera plus indépendant, cest bien. Pourvu que la santé tienne; cest tout ce quon demande à leur âge.

Je pensai à Simon, notre fils, parti vivre à Nantes, qui appelait rarement mais chaque appel était une bouffée damour. Il était bien, il avait une compagne, bientôt un enfant tout allait bien.

Je pensai aussi aux papiers peints. Jaunes pâles? Béiges? Peut-être beige, cest plus doux.

Station. Je descendis.

La porte de notre appartement était restée ouverte.

Étrange, Claude fermait toujours. Je suspendis mon manteau.

Claude ?

Je suis là, dit-il, une voix calme venue du salon.

Il était sur le canapé, pas devant la télé. Deux tasses étaient posées sur la table basse.

Il leva les yeux.

Tu es rentrée, dit-il.

Oui.

Jattendis dans lembrasure, il se leva, hésita, se rassit, se releva.

Marie, jai appelé ton père.

Je sais. Il ma prévenue.

Cest un chic type.

Oui.

Il ma proposé sa tarte aux pommes

Personne ne fait de meilleures tartes que lui.

Silence tendu. Je vins masseoir à lautre bout du canapé. Pris la tasse. Du café.

Tu as appelé ta mère ? je demandai.

Il hésita.

Oui.

Et alors ?

Je lui ai dit que ça suffisait. Que nous savions gérer.

Je le fixai.

Vraiment ?

Oui. Elle sest vexée, la voix froide. Tu la connais.

Oui.

Ça ira, dit-il, sans réelle conviction. Il fallait le dire.

Je tenais la tasse à deux mains, lobservant. Il était là, un peu recroquevillé, usé mais présent, et cest cela que jaimais pas lhomme parfait, mais celui qui reste.

Marie, je te demande pardon. Jai été bête. Jai foncé tête baissée après Maman. C’était mal.

Oui.

Je sais. Tu voulais refaire la déco, ce matin tu en parlais.

Claude.

Allons, on fera le salon comme tu veux. Et si tu veux, on ira à la mer cet été, comme tu lespérais.

Je nai pas besoin de vacances.

Je sais Je ne sais plus quoi faire.

Jai posé la tasse.

Jai seulement besoin quon me fasse confiance. Ce nest pas compliqué, Claude.

Je te fais confiance.

Aujourdhui tu as cru ta mère avant moi.

Il a regardé ses mains.

Jai eu tort aujourdhui.

Une fois nest rien. Ce qui fait peur, cest que ce nest pas la première.

Promis plus jamais.

Attends, Claude, ne promets pas. Je veux quon fasse un pacte.

Il me regarda.

Un pacte?

Je me tournai un peu.

La prochaine fois que ta mère dira quelque chose sur moi, tu viens et tu me demandes : Marie, cest vrai? Rien de plus. Je répondrai. On fait comme ça?

Il réfléchit un moment.

Daccord. Je peux.

On est daccord?

Oui.

On était côte à côte, presque à se frôler.

Le soir approchait. Les bouleaux, dehors, veillaient.

Tu sais bien quelle va persister, Geneviève. Elle boudra, puis recommencera.

Oui.

Comment vivras-tu ça?

Il misa sur lhonnêteté, c’était nouveau.

Jen sais rien encore. Je laime, mais elle exagère. Il faudra que je lui parle, face à face, lui expliquer.

Elle pleurera.

Elle pleurera, admit-il. Ça ne fera pas de moi un mauvais fils.

Je le regardai, puis détournai les yeux.

Tu comprends que rien ne se règle dun coup?

Je sais.

Et quelle me jugera encore à tort?

Peu importe. Cest toi et moi qui comptent, pas les commentaires.

Jai acquiescé doucement.

Le café était froid, mais jen bus une gorgée quand même.

Pour les papiers peints, je murmurais soudain.

Hein ?

Peut-être beige, ou jaune pâle, jhésite.

Il me regarda, esquissant un sourire discret.

Les deux sont beaux.

On ira voir en magasin samedi.

Daccord, quand tu voudras.

Je hochai la tête. La nuit tombait ; la lumière de la lampe réchauffait la pièce. Pas tout nétait parfait, je le savais. Sa mère pouvait rappeler demain et la tension remonter. Claude avait dit ce quil fallait ce soir, mais il faudrait quil le prouve Les paroles ne suffisent pas toujours.

Mais là, justement là, nous étions deux sur ce canapé. Et ce nétait pas rien.

Claude ?

Oui ?

Remplis-moi la tasse, encore du café, bien chaud.

Il ne répondit pas, prit la tasse, se leva. Jai entendu leau, la machine. Je le regardais, je regardais dehors.

La vie, cétait ça : ni joie totale, ni malheur absolu. Cette lassitude, ces phrases en suspens, ces blessures minuscules. Malgré tout, on restait ensemble.

Il revint, deux tasses fumantes à la main.

Merci, je dis.

De rien.

Il hésita, puis posa sa main par-dessus la mienne. Je ne la retirai pas.

Marie, tu disais viens demander, et je réponds. Juste ça, simplement?

Juste ça.

Et tu répondras ?

Oui.

Il acquiesça.

Ce nest pas compliqué, souffla-t-il.

Non, ce nest pas compliqué.

Une voiture passa, jets de phares sur les rideaux. Le café était brûlant, le meilleur du monde dun coup. Demain, il faudrait appeler Papa, lui demander si la Peugeot tient le choc.

Le choix du papier peint pourrait attendre dimanche.

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Je faisais la vaisselle quand mon mari a surgi en criant. Encore sa mère. Encore la méfiance. Stop.
Ferme ta bouche et pas un mot de plus sur les vacances, ma sœur arrive demain avec sa famille,” murmura le mari avec colère.