Mari idéal pour un week-end parfait

Mari du week-end

La boulette trônait au centre de lassiette. François la regardait et sentait son ventre trahir sa faim par de sourds gargouillements.

Hélène, je peux prendre un morceau de pain ? Jai faim.

François, le dîner sera prêt dans vingt minutes. Le poulet va refroidir.

Je ferai vite, juste une bouchée.

Tu ne peux donc pas patienter vingt minutes ? Jai tout organisé pour que le gratin soit prêt à 19h15 et le poulet à 19h20. Si tu grignotes maintenant, tu nauras plus faim tout à lheure.

François poussa un discret soupir et sinstalla à table. Hélène, debout devant le réfrigérateur, classait minutieusement les produits ramenés du supermarché : le lait à droite sur la seconde étagère, les fromages dans le tiroir du bas, les yaourts alignés par date, du plus court au plus loin devant.

Je peux au moins me servir un thé ?

Oui, mais une seule cuillère de sucre.

Hélène, jsuis un adulte.

Tu es adulte, mais avec des antécédents de diabète. Un seul morceau, François.

Il approcha la main du sucrier, mais Hélène fut plus rapide : elle prit sa tasse, versa le thé, ajouta précisément une cuillère de sucre, puis reposa la tasse devant lui.

Tiens, bois.

Il fixa la tasse, puis le dos dHélène retournée vers le frigo, puis but une gorgée. Le thé était trop clair, presque sans goût, et à peine sucré. Il ne fit pas un commentaire.

Dehors, la nuit tombait déjà sur Montrouge. Un mercredi doctobre, il fait nuit vite dans la banlieue parisienne, où les immeubles salignent serrés. Les lampadaires dans la cour sallumaient doucement, les voitures salignaient à leur place. Rien ne changeait jamais.

Ils avaient cinquante-sept et cinquante-cinq ans. Trente ans de vie commune. Lappartement était aussi propre quun bloc chirurgical, aussi silencieux quune salle municipale à laube.

***

Le samedi, chez eux, commençait à huit heures pile. Ce nest pas quils ne pouvaient pas dormir plus, mais cest dès huit heures que la liste des tâches débutait. Hélène la rédigeait le vendredi soir, dune écriture régulière sur un petit carnet à carreaux.

8h00. Petit-déjeuner.

8h30. Ménage humide.

10h00. Courses. Le Franprix de lavenue Jean-Jaurès. Produits ménagers à part.

12h00. Déjeuner.

13h00. Repos, une heure.

14h00. Visite chez tante Suzanne.

17h00. Retour à la maison.

17h30. Dîner.

18h30. Télé ou livre.

22h00. Coucher.

François connaissait ce programme par cœur. Il ne lavait même pas besoin de le lire, cétait le même depuis quinze ans, seuls ladresse de la visite ou le nom du supermarché variait parfois.

Il passait la serpillière dans le couloir, dun mur à lautre, et pensait à la pêche. Juste comme ça. Ça faisait huit ans quil nétait pas allé à la pêche. La dernière fois, cétait avec Michel Bernard de latelier, au lac dEnghien. Ils avaient attrapé trois perches et une carpe. Ils étaient restés sur la berge jusquà la nuit, fait une soupe de poisson dans une vieille casserole. Michel racontait des histoires, et ils riaient si fort que les mouettes sétaient envolées.

Il était rentré tard, de nuit. Hélène lattendait, éveillée.

Tu sais quelle heure il est ?

Je sais, Hélène. Je me suis attardé.

Jai appelé huit fois, ton dîner est dans le frigo. Maintenant il est sec.

Désolé.

Tu te rends compte de mes inquiétudes ?

Je suis désolé, Hélène.

Après ça, il nétait plus allé pêcher. Pas parce quelle lavait interdit. Cest juste que, chaque fois, il y avait autre chose à faire, et puis il avait cessé de proposer. Cétait plus simple.

François, tu rinces bien la serpillière ? Pas trop sèche, sinon ça fait des traces.

Il lessorait comme elle voulait, même sil ne voyait pas la différence. Le sol brillait. Hélène était fière de son foyer. Un jour il lavait entendue au téléphone : « Chez moi, on pourrait manger par terre ! » François sétait dit quil naurait jamais envie de manger par terre, même au sol le plus propre.

Les courses sétaient déroulées comme prévu. Le déjeuner aussi. Tante Suzanne leur avait servi une tarte aux pommes un peu brûlée dessous, et Hélène, poliment mais assez fort pour être entendue, avait dit : « Ma chère Suzanne, ton four doit chauffer de façon inégale ! » François en avait mangé trois parts, il les trouvait bonnes précisément à cause du brûlé.

Ils étaient rentrés à 17h20, dix minutes davance.

Hélène posa les sacs, mit la bouilloire en route et sortit du frigo un flan quelle avait préparé dans la matinée. Il était découpé pile en six parts égales.

François sassit à table, regarda la part de flan, et ressentit une petite panique. Non pas à cause du flan, mais de tout le reste. Parce quil savait exactement ce quil ferait demain. Et les jours après aussi.

Il termina son thé, son dessert, alla sasseoir devant la télévision.

***

Laspirateur est tombé en panne le mercredi soir. Il naspirait plus rien. François la démonté sur la table de la cuisine, repéra vite le problème : le filtre était bouché, et la brosse cassée à la fixation, un jeu denfant pour lui qui était technicien chez Schneider Electric depuis vingt-deux ans.

Hélène entra dans la cuisine et sarrêta sur le seuil.

Que fais-tu ?

Je le répare. Regarde, le filtre est bouché et la brosse cassée.

François, appelle donc un réparateur. Ce nest pas la peine.

Hélène, ça me prendra vingt minutes.

Tu as déjà « réparé » le fer à repasser deux fois. La première fois il ne sallumait plus, la seconde il na chauffé que dun côté.

Ce nest pas pareil. Cette fois cest simple.

François

Hélène, je suis ingénieur.

Ingénieur chez Schneider, pas électroménager. Ne fais pas de bêtises, sinon ça coûtera plus cher.

Quelque chose bougea en lui. Comme une pierre longtemps posée qui se décide à rouler. Il regarda laspirateur démonté, ses mains, puis son visage à elle, calme et sûr delle.

Je vais le réparer, Hélène.

François

Je. Vais. Le. Réparer.

Elle le fixa, surprise, puis agacée, puis elle partit, ne revenant plus.

Il passa une heure à tout remettre en place. Laspirateur refonctionna, encore mieux quavant. Il rangea les outils et le ralluma juste pour en écouter le ronronnement.

Hélène passa devant, regarda, hocha la tête, rien de plus.

Il se rendit compte quil aurait voulu au moins entendre un « Bravo ».

***

Cest en sortant du métro quil vit lannonce sur le panneau : « Réparation danciens appareils, appareils photo, chevalets, postes et autres. Sadresser ici. » Il restait dans lentrée leur vieux tourne-disque, un « Dual » acheté avant le mariage, qui ne marchait plus depuis des années. Hélène lui disait souvent de le jeter ; François répondait « plus tard » et le rangeait à nouveau.

Ce tourne-disque, il lavait acheté grâce à laide de son père, écouté Brassens et Ferrat dans sa chambre détudiant. Quand ils sétaient installés avec Hélène, elle rangea aussitôt les vinyles dans une boîte à la cave : « Ça prend la poussière. » De temps à autre, il ouvrait la cave pour toucher les vieux disques.

Il essaya dappeler le numéro affiché, sans réponse. Il décida de sy rendre, près du métro Saint-Jacques, dans une vieille maison à volet bleu, avec une grande porte massivement en bois.

Il monta au troisième étage. Longue attente derrière la porte. Puis, des pas, un bruit de chute, et une femme ouvrit la porte.

Elle devait avoir son âge, en tablier de lin tâché de peinture bleu et jaune. Les cheveux ramassés en chignon, une mèche verte sur la joue.

Bonjour ! Vous venez pour lannonce ?

Oui, on ma dit

Entrez, entrez ! Moi cest Madeleine. Attention, ya un chevalet dans lentrée.

François entra, sarrêta, surpris.

Cétait le bazar, mais celui de la création. Des toiles partout, les unes commencées, dautres recouvertes de couches, des pots de pinceaux sur le rebord de la fenêtre, des tubes écrasés, une vieille nappe tâchée. Sur le canapé, un gros chat roux lobservait dun air royal.

Ça sentait lhuile de lin, la peinture, le café et la vie.

Pardon pour le désordre, dit Madeleine. Je peignais ce matin.

Ça ne me dérange pas, répondit-il, sétonnant de le penser sincèrement.

Quest-ce quil faut réparer ?

Mon tourne-disque, « Dual ». Il ne tourne plus. Jai essayé, je crois que cest le moteur.

Ah, « Dual » ! Je connais. Vous avez changé la courroie ?

Oui, mais je crois que cest plus grave.

Vous lavez apporté ?

Non, je voulais voir avant. Je navais pas eu de réponse au téléphone.

Ne men parlez pas, jégare ce fichu combiné vingt fois par jour. Apportez-le, on verra. Mais en attendant Vous pouvez me donner un coup de main pour mon chevalet ? Je vous ferai un prix.

***

Le chevalet trônait sous la grande fenêtre. Il tenait miracle debout, trop de vis manquantes, la barre du haut ne tenait pas.

Regardez, montra Madeleine, la vis déraillée, là. Jai essayé de bricoler, ça bouge sans arrêt.

François sagenouilla, inspecta. Il demanda un tournevis. Madeleine revint avec trois modèles, évidemment perdue. Il choisit le bon, remplaça la vis par une trouvaille, proposa du ruban adhésif, fit tenir le tout.

Cest du provisoire. Il faudra une vis de 6, avec écrou, nimporte quel bricoleur vous dira ça.

Une vis de 6, répéta-t-elle, concentrée. Je peux noter ?

Levant la main, elle saisit le pinceau, écrivit en noir sur la nappe : « Vis 6mm + écrou ! »

François éclata de rire, dun rire soudain.

Vous allez jeter la nappe et oublier.

Non, non, je laffiche sur le frigo. Allons boire un thé, vous êtes mon sauveur. Jai des chaussons aux poireaux dhier.

Il voulut décliner il avait des choses à faire, Hélène il dit pourtant :

Avec plaisir.

***

Ils buvaient le thé dans la petite cuisine, vue sur cour, des pots de menthe et basilic alignés. Les chaussons étaient entassés à même lassiette, de guingois.

François en prit un. Il était rassit, mais délicieux, le poireau mélangé à lœuf, comme sa mère le faisait.

Cest très bon, dit-il.

Vraiment ? Je ne savais pas cuisiner avant. Ma fille ma appris avant de partir à Lille, pour ses études dhistoire de lart. Elle a vingt-deux ans. Mature, pas comme moi !

Vous vivez ici depuis longtemps ?

Vingt-cinq ans. Jy vivais en couple, divorcée depuis lan dernier. Maintenant, cest juste moi et César, le chat.

César, entendant son nom, redressa brièvement la tête avant de replonger dans sa sieste.

Vous en avez souffert ?

Du divorce ? Bien sûr, au début. Ensuite vous savez ? Cest comme marcher trop longtemps avec des chaussures trop petites ; on shabitue, mais quand on les enlève, on réalise seulement la douleur à laquelle on sétait faite.

François regarda par la fenêtre, pensif. Un arbre perdait ses dernières feuilles dorées.

Vous êtes ingénieur ? demanda Madeleine.

Oui, chez Schneider.

Cest passionnant ?

Un travail comme un autre. Jaimais la mécanique, bricoler en dehors. Et pêcher.

La pêche ? Racontez !

Il fut surpris. Dhabitude, on changeait de sujet. Hélène disait : « À quoi bon ? On attend, voilà tout. » Mais Madeleine le fixait, curieuse et sincère.

Je partais dès laube, avec mon père. Lodeur de la Marne, le calme On entend les poissons sauter contre les roseaux.

Elle posa la joue sur la main, attentive.

Plus tard, jy allais avec Michel un jour, on a attrapé une perche monstrueuse, on la croyait bûche.

Il parla longtemps. Trois heures passèrent, il ne sen était pas rendu compte.

Mon Dieu, il est tard, fit-il, il faut que je parte.

Merci, pour le chevalet et la pêche.

La pêche ?

Davoir partagé. Je vois leau.

Il repartit, pensant : « Depuis combien de temps personne navait écouté, juste écouté, ce que je disais ? »

***

Hélène était assise à la table en rentrant. Le dîner était là, froid, couvert dune assiette. Son regard indiquait quune discussion allait suivre.

Où étais-tu ?

Chez la réparatrice du tourne-disque. Une artiste, elle avait besoin daide avec un chevalet. Jai pris du retard.

Tu ne mas pas prévenue.

Je ne pensais pas rentrer si tard.

Javais tout prévu pour 19h. Mes boulettes sont froides. Elles sont resséchées à force dattendre.

François regarda lassiette, puis elle.

Pardon pour les boulettes.

Cest pas les boulettes ! Cest le fait que tu ne préviennes jamais. Le respect, cest la base !

Je comprends. Jai pas réfléchi.

Tu ne réfléchis jamais ! Comme mardi, le fromage à 12% au lieu de 20%, jai dû le jeter !

Il accrocha sa veste au portemanteau. Son extérieur paisible masquait une tension intérieure, insidieuse.

Jai mangé là-bas. Il y avait des chaussons.

Des chaussons.

Oui.

François, tu pars pour un « Dual » hors dâge et tu rentres à 21h, repu de chaussons. Tu te rends compte de ce que ça donne ?

Jai aidé une femme avec un chevalet. On a bu du thé. Elle est seule. Je lai aidée, cest tout.

Qui est cette femme ?

Elle sappelle Madeleine. Cinquante-quatre ans, prof à la Maison de la Culture, divorcée depuis un an.

Tu connais sa biographie.

On a parlé, Hélène. Cest tout.

Hélène rangea lassiette au frigo. Geste sec, méthodique.

Tu te réchaufferas si tu veux. Moi, je vais me coucher.

Elle quitta la cuisine. François resta seul. Au dehors, la pluie tombait, et il pensa que la pluie ne suivait jamais les horaires.

***

Ça se reproduisit. Il rapporta le « Dual », Madeleine lexamina, demanda deux jours. Il revint, la platine était réparée, elle connaissait un bon électromécanicien. De nouveau, ils burent le thé, cette fois il avait amené une tarte cerise.

Puis il revint sans raison. Officiellement, pour savoir si elle avait trouvé la bonne vis. Elle avait acheté du M4 par erreur. Il rit, elle rit aussi. Il avait apporté les deux tailles, au cas où.

À Hélène, il ne dit rien de précis. Parfois, il évoquait « latelier de réparation », sans plus. Peut-être cela lui suffisait‐il de le savoir à lheure au dîner.

Un soir, il revint encore tard. Ils avaient feuilleté un album de Cézanne, Madeleine lui expliquait la lumière. François ne sétait jamais intéressé à la peinture. Il découvrait.

Hélène lattendait.

Les boulettes

Hélène, écoute.

Son regard montrait de linquiétude, pas de la colère.

François, quest-ce qui tarrive ?

Rien. Je vois une amie, je rends service. Cest enrichissant.

Tu entends ce que tu dis ?

Oui. Il ny a rien Il sarrêta. On parle, cest tout.

On parle.

Oui.

François, on est ensemble depuis trente ans. Je gère cette maison, je surveille ta santé, notre argent, je suis directrice financière dans une boîte, je gère tout. Je pense à nous deux.

Je le sais, Hélène.

Alors pourquoi tu pars, au lieu de rester ?

Il ne trouva rien à répondre. Ou bien, il ne voulait pas le dire.

***

Il partit un vendredi soir. Deux chemises, un rasoir, un livre. Hélène était debout à la porte, en peignoir impeccable, confuse pour la première fois.

Où vas-tu ?

Jai besoin dêtre seul. De réfléchir.

François, cest absurde.

Ce lest peut-être. Jy vais.

Tu vas chez cette femme.

Jy vais réfléchir.

François !

Il ferma la valise. Se tourna vers elle. Elle restait droite, fragile.

Jappellerai.

Et il partit.

***

Madeleine ne posa pas de question. Quand il lui téléphona pour demander sil pouvait dormir chez elle quelques jours, elle répondit simplement « bien sûr, viens ».

Il dormit sur le canapé, au milieu des toiles. César venait ronronner à ses pieds la nuit. Madeleine préparait le café dans une petite cafetière, il laidait à éplucher les légumes, on parlait du temps, du café, du chat qui attaquait les plantes.

Hélène appelait beaucoup au début, puis moins. Il répondait parfois, elle disait :

Tu as pris ton médicament contre la tension ? Tu as pensé à la veste chaude ? Ton rendez-vous chez le généraliste est mardi.

Oui, Hélène.

Tu ne veux pas rentrer ? Quest-ce quil te manque ?

Je tappelle, Hélène.

Puis vinrent les messages de Tamara : « François, tout va de travers, Hélène est dévastée. » Son chef, Monsieur Muller, lappela également : « François, Hélène ma contacté, tu es vivant ? » Même le cousin dHélène, Benoît, sen mêla.

Il lisait ces messages et se disait que, fidèle à elle-même, Hélène coordonnait tout, mobilisait tout son entourage sauf cette fois, il sagissait de lui.

Comment tu vas ? demanda un soir Madeleine.

Bizarrement, répondit-il. Peur. Perdu.

Normal.

Tu sais, ce matin je nai pas su quoi mettre. Jai pris une chemise comme je voulais, bleu foncé. Dhabitude, cétait toujours blanc ou gris, elles étaient préparées la veille. Je nai plus choisi mes affaires depuis vingt ans.

Cétait elle qui gérait ?

Oui. Sinon, je me trompais, disait-elle.

Madeleine ne parla pas.

Elle maime, dit-il. Mais, à force, jai cessé complètement dêtre quelquun. Je suis devenu juste une case du programme.

***

Hélène débarqua un dimanche. Elle avait trouvé ladresse, Hélène avait toujours su organiser. François ouvrit, ils restèrent un instant sans rien dire.

Je peux entrer ? demanda-t-elle.

Il sécarta.

Hélène scruta le vestibule, y vit le désordre créatif, les chaussures dépareillées, une écharpe tachée, entrevit un coin de toile.

Madeleine entra à son tour. Elles se saluèrent.

Tu vas bien ? demanda Hélène.

Oui.

Tu prends tes cachets ?

Hélène

Je demande.

François finissait de trancher des concombres dans un saladier, en morceaux inégaux. Voir ces tranches de travers, ça la bouleversa.

Hélène, tu naurais pas dû venir.

François, jai donné trente ans de ma vie pour toi, sacrifie tout pour toi, tu comprends ça ?

Oui.

Alors, pourquoi ?

Madeleine, posément, intervint :

Excusez-moi. Je ne veux pas juger, mais la tendresse, cest quand lautre respire mieux avec vous. Si lautre étouffe, ce nest plus vraiment de la tendresse. Vous ne le laissiez pas respirer, Hélène.

Long silence.

Vous ne connaissez pas notre vie, répondit Hélène.

Non, admit Madeleine.

François prit la main dHélène. Elle ne lécarta pas.

Hélène. Je demande le divorce. Ce nest pas un manque damour. Je ne peux plus.

Hélène fixa leurs mains jointes, puis les détacha doucement, prit son sac, droite comme toujours.

Noublie pas tes cachets. Dans la boîte bleue, tiroir haut.

La porte se referma.

***

Le divorce prit six mois. Il lui laissa lappartement sans discuter. Il loua un petit studio près du métro Saint-Jacques, juste à côté de chez Madeleine, sans préméditation.

Sa vie évolua lentement, comme un vieil immeuble quon restaure, pierre par pierre.

Au début, il faisait des choses en apparence incohérentes. Il achetait le pain quil voulait, se plantait souvent, picorait debout dans la cuisine, se couchait à minuit après un vieux film, et se sentait comme un gamin.

Avec Madeleine, rien ne sinstalla du jour au lendemain. Ils se plaisaient, mais sans se précipiter. Comme sils savaient lun et lautre la valeur dun geste, dun temps dattente.

Au printemps, ils partirent à la pêche.

François loua deux cannes, Madeleine lemmena dans sa vieille 205 rouge, jusquà un petit étang près de Fontainebleau. Madeleine navait jamais pêché.

Ils sassirent au bord de leau. Il faisait froid, lherbe trempée. François oublia son thermos.

Jai oublié le café. Zut.

Tant pis, répondit Madeleine. Regarde le brouillard ! Cest sublime.

Il observa le ruban blanc sur leau, la lumière rose du matin.

Cest beau, oui.

Il pêcha une perche, petite. Madeleine sécria, rit, insista pour la relâcher.

Ils rentrèrent sans poisson, couverts de boue, après être tous les deux tombés au bord. Ils éclatèrent de rire si fort quils firent fuir tous les oiseaux.

Sa veste était fichue.

Ce nest rien ! dit Madeleine. Quelle matinée !

Il la regarda, ses mèches collées, ses yeux pétillants, son rire. Il pensa : voilà, cest ça, la liberté. La vraie vie pas un horaire, mais une chemise sale, un brouillard rose.

***

Ils se marièrent à lautomne, un an et demi après. Petit mariage, quelques amis, Michel Bernard de latelier, lamie de Madeleine, Irène, photographe improvisée, et César sur le canapé, royal et indifférent.

La vie avec Madeleine était vivante et parfois folle. Elle dépensait la moitié du budget en toiles, oubliait le pain. Lui démontait de vieux transistors chinés et encombrait la cuisine de pièces. Elle égarait ses clés tous les deux jours. Lui oubliait de fermer le robinet.

Ils se disputaient, parfois sérieusement. Mais personne ne tenait la liste des torts. Personne ne faisait de bilan. Après la dispute, lun mettait la bouilloire. Ce geste voulait dire : « daccord, on tourne la page ». Ils se retrouvaient et buvaient le café ensemble.

***

Hélène apprit le remarriage par Tamara. Les premiers mois après le départ de François, elle vivait en pilote automatique. Lappartement restait impeccable. Les dîners prêts à lheure. Elle travaillait toujours dans sa société, terminant les bilans, répondant au téléphone.

Mais le soir, lappartement était trop vaste, trop silencieux. Dans la cuisine, elle sortait deux tasses par réflexe, en rangeait une, et cela la blessait.

Sa cheffe un jour la garda après réunion.

Hélène, vous nêtes pas bien.

Ce nest rien.

Depuis deux mois, vous nêtes pas bien, je le vois. Cest familial, non ?

On est séparés.

Je men doutais. Jai vécu ça. Un conseil : ne commencez pas par tout nettoyer à fond. Commencez par vos émotions. Voyez quelquun. Pas une copine, un professionnel.

Hélène ne répliqua rien.

***

Elle trouva sa psychologue sur Internet. Une femme de quarante-cinq ans, cabinet à Nation. Trois séances de silence gêné, de réponses monosyllabiques, dimpression de devoir ôter ses vêtements en public.

Lors de la quatrième, la psychologue demanda :

Hélène, quand avez-vous eu peur pour vous-même, pas pour votre mari ?

Longue réflexion.

Quand il a fait sa valise. Quand jai compris quil partait et que je ne pouvais rien y changer. Que je navais plus le contrôle.

Pourquoi voulez-vous tout contrôler ?

Réflexion, derrière la fenêtre la neige tombait.

Parce que si je ne contrôle pas tout, tout sécroule. Ma mère disait toujours : « Hélène, tiens tout fermement sinon les hommes sen vont ». Elle la cru toute sa vie. Mais mon père est parti quand même.

Le silence du cabinet était doux, protecteur.

Donc, toute votre vie, vous avez eu peur que si vous relâchez, vous perdez ?

Oui.

Et que sest-il passé ?

Quand on serre trop, on perd quand même.

Douloureux à parler, mais soulageant.

***

Sur le conseil de Tamara, elle alla à la Maison de la Culture, pour voir une expo daquarelle. Il fallait bien sortir de cet appartement qui létouffait.

Lexposition était belle des paysages si transparents que le papier semblait respirer. Elle se tenait devant un tableau de rivière quand un homme, un peu plus âgé, au visage doux, sarrêta.

Cest drôle, chuchota-t-il, plus pour lui-même, ici, lartiste a laissé un coin blanc. Regardez. Cest ce qui fait toute la lumière !

Je navais pas vu, répondit Hélène.

Beaucoup ne le voient pas. Je mappelle Antoine.

Hélène.

Il était gauche, se prit le zip de sa veste dans la porte, batailla. Hélène laida à la réparer, sourit.

Merci, il rayonnait. Je devrais la changer, mais procrastination

Vous naimez pas les magasins ?

Non, vraiment pas !

Ils discutèrent dehors. Il donnait des cours de guitare, venait souvent aux expos.

Je serais ravi de vous revoir dimanche prochain !

Elle ne promit rien, mais y retourna la semaine suivante.

***

Avec Antoine, tout était différent. Il était veuf, buvait des litres de thé, jouait de la guitare le soir, oubliait les dates, pouvait disserter une heure sur pourquoi les platanes poussent en quinconce dans les vieux quartiers.

Dabord, Hélène voulut organiser sa vie : elle proposa un agenda, critiqua ses placards. Il lui prit doucement la main.

Hélène, jaime comme cest. Laisse donc comme ça.

Elle regarda la main, le placard en désordre, son visage paisible.

Pardon. Mauvaise habitude.

Pas mauvaise. Mais ici, cest ma cuisine.

Ce fut anodin, mais elle le retint. Elle remarqua quelle voulait toujours améliorer, contrôler, mais sarrêta de plus en plus.

La psychologue avait dit : « On ne peut contrôler que soi-même. Cest bien plus intéressant, finalement. »

Elle méditait souvent là-dessus.

Elle se mit à faire des gâteaux, chose impensable avant. Dhabitude, elle suivait les recettes au gramme près, mais un jour, Tamara lui donna une recette de tarte aux pommes, « avec cannelle, au goût ». « Au goût ? » pensa-t-elle, perplexe, sans mesure précise.

Elle eut la main lourde sur la cannelle. La tarte fut amère, mais lodeur la rendit heureuse, elle en mangea la moitié debout, brûlante.

Tu ty es mise à la pâtisserie ? sétonna Tamara.

Japprends, lança Hélène. Ça rate parfois, mais cest drôle.

Tamara lexamina.

Tu as changé, Hélène.

Sans doute.

Dehors, elle souriait au quartier, sans raison.

***

Ils se retrouvèrent deux ans après, au Parc Montsouris. François marchait bras dessus bras dessous avec Madeleine. Hélène, assise sur un banc, lisait, attendant Antoine qui apportait des viennoiseries.

Elle aperçut François en premier, toujours dans sa chemise bleu foncé. À côté de lui, Madeleine dans un grand manteau, riait à une histoire.

Elle ferma son livre. Il avisa Hélène, sapprocha.

Hélène. Bonjour.

Bonjour, François.

Madeleine resta un peu en retrait, délicate.

Tu as une bonne mine, dit-il sincèrement.

Toi aussi.

Ils se turent. Montsouris était calme, jonché de feuilles jaunes.

Comment vas-tu ? demanda-t-elle.

Bien. Nous partons dans un mois en voiture, au hasard, sans itinéraire précis. On verra au fur et à mesure.

Où ça ?

Je ne sais pas, cest le but.

Elle sourit, jeta un œil à Madeleine, qui paraissait absorbée par un arbre.

Et toi ? demanda François.

Bien. Je me mets à faire des tartes. Cest ironique, mais Le dernier a explosé au four, trop de levure, mais on la mangé.

Cest bien ça.

Je vis avec Antoine. Il enseigne la guitare. Très distrait. Japprends à ne pas corriger tout.

François la considéra.

Ce nest pas facile pour toi.

Non. Mais cest intéressant.

Antoine réapparut, deux cafés et un sachet de pains au chocolat.

Hélène ! Il y avait des croissants à la cannelle, alors jai pris les deux, je savais pas lequel tu préférais !

Elle éclata de rire. Un petit rire, léger, naturel.

François la regarda.

Tu souris, remarqua-t-il.

Oui, dit-elle, étonnée.

Madeleine sapprocha.

On vous laisse, murmura-t-elle gentiment.

Cest bon, répondit Hélène. Et cétait vrai.

Ils se dirent au revoir, simplement. Des sourires, une main levée, un geste tendre.

Hélène les regarda séloigner. Madeleine glissa un bras sous celui de François, ils marchaient dans le tapis de feuilles.

Antoine tendit les viennoiseries.

Prends, choisis.

Elle croqua dans le croissant à la cannelle. Il était tiède, friable.

Le parc bruissait de feuilles mortes, des enfants criaient au loin, des nuages traversaient le ciel.

Assise sur son banc, savourant le croissant Hélène pensa : « Jaurais pu ne jamais apprendre à aimer sans diriger. Je lai appris parce quil est parti. »

Antoine, déballant son pain au chocolat quil naimait pas, proposa :

Tu veux échanger ?

Elle prit le pain au chocolat.

Oui, je veux.

Et moi, jai compris que parfois, pour aimer et être aimé, il faut accepter de ne pas tenir toute la vie dans un carnet à carreaux.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

16 + one =