Du sarrasin à la place des truffes
Vendredi 23 octobre, Paris, 20h05
Je suis resté debout devant la gazinière, observant la manière dont mon velouté de truffes, pourtant préparé avec amour pour mon risotto aux cèpes, se séparait avec humeur dans la sauteuse. Deux heures defforts envolées au lieu dune sauce onctueuse et parfumée, je voyais le beurre flotter en surface tandis que la base épaisse sagglutinait au fond, comme pour me narguer.
Jai baissé le feu, puis recommencé, intégrant méthodiquement des dés de beurre bien froid en cercles lents et réguliers. Mes mains se souvenaient delles-mêmes du geste. La brume doctobre épaississait dehors, les lumières sallumaient sur la rue du Faubourg Saint-Antoine ; les autos glissaient en bas en crissant doucement sur lasphalte trempé. Un soir parisien comme tant dautres.
Claire, tu en as pour longtemps ? Jai rien avalé depuis quatorze heures.
Paul, planté dans lencadrement. Toujours ainsi : les mains dans les poches, il nentre jamais, comme si la cuisine était une terre hostile. Son visage arborait cette expression que je nai jamais su nommer en vingt-trois ans. Pas de limpatience ; autre chose.
Encore vingt minutes, ai-je répondu sans me retourner. La sauce fait son caprice.
Vingt minutes. Très bien.
Il a disparu. Je lai entendu saffaler sur le canapé du salon, télé allumée à plein volume, puis presque aussitôt coupée. Un autre signal, que je connaissais désormais par cœur.
Finalement, la sauce a pris forme. Pas parfaite, mais presque. Le risotto létait : fondant, ni trop ni trop peu. Jai présenté le tout sur une grande assiette, terminé avec quelques copeaux de truffe noire dénichés deux jours plus tôt sur le marché de Bastille, à un prix que jaurais jadis estimé exagéré pour un seul déjeuner avec une amie.
Jai dressé la table et allumé deux chandelles pas par romantisme, mais parce ce quà la lumière des bougies, les plats paraissent plus nobles. Même moi, je paraissais moins fatigué, mes cernes disparaissaient à moitié.
Paul sest assis, a attrapé sa fourchette et observé longuement lassiette.
Longuement.
Encore du risotto, a-t-il fini par lâcher.
Tu avais demandé un plat aux champignons.
Oui, aux champignons. Pas nécessairement du risotto. Jen ai déjà pris chez Serge la semaine dernière, dans son restau. Là-bas, il y avait un vrai chef, tu vois. Cest difficile à comparer.
Jai pris place en face. Fourchette en main.
Essaie donc dabord.
Il a goûté. Lentement, avec lair de mener une expertise.
Le riz est un peu trop cuit.
Il est comme il doit être. Al dente.
Selon toi, oui. Bon.
Nous avons mangé en silence. Il regardait son assiette avec son éternelle expression indéchiffrable. Paris glissait dehors, ignorant tout de ce risotto.
La sauce est assez grasse, a-t-il ajouté presque à la fin.
Je me suis tu.
Je te dis la vérité, parce que je pense que si tu veux progresser, il faut accepter la critique, pas tauto-congratuler.
Je tai rien demandé, ai-je murmuré.
Il na pas insisté.
Puis il est parti voir le match. Moi, je rangeais la table, faisais la vaisselle, raclais les restes de ce velouté de truffes acheté au prix dun parfum de marque, que javais refait trois fois pour obtenir la consistance désirée. Cétait la recette dun livre de techniques françaises, trouvé lors dun stage à latelier Ferrandi pour 80 euros. Javais emporté la sauce dans un contenant spécial à travers tout Paris pour éviter quelle ne vire.
Grasse.
Jai posé mes mains sur lévier, observé leau séchapper, puis éteint la cuisine et gagné la chambre.
Une soirée ordinaire.
***
Le samedi, Françoise ma belle-mère est arrivée à 15h. Toujours le même rituel : un coup de fil, quarante minutes avant, ce qui me laissait le temps de ranger le salon et de préparer un gâteau pour le thé. Elle faisait partie de ces femmes qui sentent lanarchie dun regard, mais qui ne relèveraient jamais rien, se contentant de faire virevolter leurs yeux sur les rebords.
À soixante-dix-huit ans, elle restait menue, droite, la silhouette fière quauraient enviée bien des femmes plus jeunes. Elle vivait seule à Ménilmontant depuis que son mari était parti il y a six ans. Paul lui avait souvent demandé de venir vivre chez nous, mais elle résistait. Je ne la pressais jamais, et nous le savions lune comme lautre, sans en parler.
Ce samedi-là, elle avait le teint plus pâle que dordinaire. Je lai perçu tout de suite en lui ouvrant la porte.
Entrez, Françoise. Jai préparé un gâteau aux noix.
Merci Claire. Paul est là ?
Non, il est chez Serge. Il rentre ce soir.
Elle a hoché la tête et sest tout de suite dirigée vers la cuisine dhabitude, cétait le salon quelle préférait, notre fauteuil près de la fenêtre.
Jai servi le thé, découpé le gâteau, et nous nous sommes assises.
Comment vous sentez-vous ? ai-je demandé.
Ça va. Un peu de tension, rien de grave.
Elle a croqué dans le gâteau.
Cest très bon, a-t-elle dit, si simplement et chaleureusement que jen ai eu la gorge serrée.
Nous avons bu le thé, en silence. Les arbres tremblaient au-dehors, nus déjà en cette fin doctobre.
Claire, je voudrais vous poser une question. Promettez-moi de ne pas être vexée ?
Jessaierai.
Elle a planté son regard dans le mien, longuement.
Vous vous rappelez que vous étiez architecte dintérieur ?
Je nattendais pas la question.
Évidemment.
Une excellente architecte, non ?
Cest ce quon disait.
Je sais, jai vu vos projets. Vous souvenez-vous de ce grand appartement refait pour cette famille de médecins, rue Saint-Sulpice ? Jy suis allée un jour. Cétait magnifique. Jai pensé : voilà quelquun qui sait voir lespace.
Je la regardais, déconcerté.
Où voulez-vous en venir ?
Elle posa sa tasse avec soin, dun geste de ceux qui ont appris à ne jamais faire de bruit de trop.
Je suis désolée, murmura-t-elle à voix basse.
Je ne savais quoi répondre. Françoise ne disait jamais ce genre de mots. Elle appartenait à ce monde davant, où lon tait lessentiel.
Jaurais dû vous dire cela bien plus tôt, sans doute il y a dix ans quand vous avez abandonné votre métier. Mais je me suis tue. Je me suis dit : ce nest pas mes affaires. Peut-être est-ce ce que vous vouliez, et cétait bien ainsi.
Elle observa ses mains fines et noueuses.
Paul na jamais aimé la cuisine compliquée.
Je crus mal entendre.
Pardon ?
Jamais. Depuis jeune, son estomac est fragile, Claire. Le gastro-entérologue de la famille lui a dit depuis plus de trente ans : de la cuisine simple, des soupes, des viandes bouillies, de la purée, du sarrasin-bœuf, cest son plat préféré depuis tout petit. Côtelette simple, sarrasin au beurre. Il pourrait en manger tous les jours.
Un grand silence. Le frigo ronronnait, lointain.
Alors pourquoi ai-je commencé, ma voix déraillant.
Pourquoi tous ces discours sur le foie gras, les truffes, sur la sauce pas assez soyeuse ? Cétait pour le spectacle.
Françoise me fixa. Ce nétait ni la colère ni la pitié dans son regard. Quelque chose de bien plus ancré, plus vaste.
Il aimait te regarder tagiter. Te voir dépenser du temps, de largent, toute ton énergie, et attendre son verdict. Il aimait te dire que ce nétait pas assez. Cela lui donnait ce sentiment de supériorité.
Jai reposé ma tasse, lentement.
Vous vous rendez compte de ce que vous dites ?
Oui. Jy ai beaucoup réfléchi avant de venir ce samedi. Je sais ce que je dis.
Vous avez gardé cela dix ans.
Trente-huit, pour tout dire. Depuis que Jacques ma fait vivre la même chose.
Jacques, son défunt mari, père de Paul. Je ne lai connu quun peu ; il est mort un an après notre mariage. Je me souviens de lui comme dun homme imposant, sociable.
Lui aussi était gourmet, articula-t-elle, avec cette tristesse tempérée qui était devenue sa marque. Moi aussi je cuisinais, jessayais de bien faire, et jentendais toujours efficace « Trop riche, trop sec », jamais satisfaite Jusquau jour où je lai surpris chez sa mère en Bourgogne, avalant trois assiettes de sarrasin, heureux, en silence. Sans critique, sans exigence, simplement heureux.
Je restais là, à écouter. Une fine pluie sétait mise à tomber.
Jai compris alors, mais je ne suis pas partie. Autre époque. Paul a grandi en voyant cela fonctionner, la manière dexister par la critique, comme sil avait hérité cet outil. Il la utilisé à son tour.
Donc il faisait exprès ? Ce nétait déjà plus une question.
Je ne pense pas que ce soit un calcul à chaque instant. Les gens vivent comme ils ont appris, Claire. Par habitude, héritage, peur de manquer.
Je me suis levé, pour regarder la pluie derrière la fenêtre, sur la rue Charonne, anonyme, couverte de passants pressés sous leur parapluie.
Dix ans.
Dix ans de stages culinaires, du classique au haut niveau, puis des modules de gastronomie française et italienne. De lectures, de vidéos, déchanges sur les forums de cuisine. De marchés pour trouver le bon produit, la bonne bouteille. Je me réveillais parfois la nuit, certain davoir compris une astuce pour une sauce enfin aboutie.
Je croyais avoir trouvé une vocation après ma carrière darchitecte. Une voie, quand la première sétait refermée.
Mais il mangeait son sarrasin, intérieurement.
Pourquoi me dire tout cela maintenant ?
Parce que je suis vieille, répondit Françoise simplement. Et toi, tu es jeune. Cinquante-deux ans, cest presque un commencement, Claire.
Je me suis retourné ; son regard ne fuyait pas le mien. Cétait important.
Je me sens coupable. En partie seulement. Jai élevé mon fils comme ça. Je ne lui ai pas appris autre chose. Peut-être que je peux te dire au moins la vérité.
Jai repris ma tasse.
Il ne changera pas.
Nous avons fini le thé presque en silence. Elle remit son manteau, je laidai pour les boutons ses doigts lui jouaient des tours parfois.
Ce gâteau aux noix cest le meilleur que tu maies jamais fait.
Merci.
Simple. Familial. Le plus réussi.
Elle est partie. Je suis resté debout dans lentrée, scrutant la tringle sur laquelle pendaient les vestes de Paul.
***
Les deux semaines suivantes, jai continué à cuisiner par habitude. Terrines de canard, bisque de homard pour laquelle il avait fallu traverser la moitié de Paris , desserts aux techniques japonaises apprises lors dun stage printanier.
Paul mangeait. Critiquait. Je me taisais.
Mais une vitre sétait glissée entre moi et cette routine. Je me voyais en mouvement : zestant un citron, ajoutant du safran, apportant lassiette et attendant. Toujours ce rituel : il prenait la fourchette, je scrutais son visage avant quil ne parle.
Cette fois, jai vu ce qui méchappait auparavant.
Du plaisir.
Non pas pour le plat. Mais pour lattente. Pour la minute où son mot faisait que je me rétractais. Ce micro-sourire, comme un enfant prêt à tirer sur une ficelle.
Je repensais à mes projets dautrefois. À mon bureau partagé rue Oberkampf avec deux autres architectes. Nous buvions un mauvais café, discutions des heures couleurs et matériaux.
Paul disait que ce nétait pas sérieux. Quil fallait choisir : la famille ou les chantiers. Quil gagnait assez. Que ce métier nétait pas féminin. Alors, javais choisi la famille. Quarante-deux ans. Je me disais que je pourrais revenir.
Dix ans ont passé.
Un soir, jai écrit à Sophie Dubois, une ancienne collègue, qui dirige désormais une petite agence. De temps en temps, nous échangions de brefs messages pour les fêtes.
« Salut Sophie, ça te dit quon se retrouve bientôt ? »
Trente minutes plus tard elle répondait :
« Mais OUI ! Un siècle que jattends ! Demain café ? »
***
On sest retrouvés café Odéon, boulevard Saint-Germain. Sophie avait raccourci ses cheveux et laissé paraître quelques fils dargent qui lui allaient bien.
Tu as bonne mine, ma-t-elle lancée.
Tu mens très mal, jai répliqué en riant.
On a commandé deux cafés. Je ne savais pas comment aborder le sujet, alors jai regardé la rue sanimer.
Tu as du boulot pour moi ?
Elle ma étudiée.
Tu es sérieuse ? Après tout ce temps ?
Oui, je sais. Mais jai tout intégré encore.
Moment de silence. Elle jouait avec sa tasse.
Jai un gros projet de maison, à Fontainebleau. Il faudrait un cerveau et des mains en plus. Mais tu feras stagiaire dabord. Il faudra réapprendre : les logiciels ont changé, les clients aussi.
Repartir de zéro, jai répondu. Mais je suis prêt.
Et le salaire ?
On sarrangera. Dis-moi, comme pour un stage.
Elle a réfléchi. Puis :
Ok. Viens lundi matin.
Et jy suis allé. Trois semaines, chaque jour à neuf heures, départ à dix-huit ou dix-neuf heures. Je réapprenais les nouveaux outils, me souvenais de lessentiel. Parfois des erreurs stupides, mais quelque chose revenait. Comme faire du vélo.
Chez moi, désormais, je cuisinais du sarrasin.
La première fois, cétait presque drôle. Je suis rentré tard, vidé. Rien que l’envie de me coucher. Jai ouvert le frigo : les ingrédients sophistiqués achetés pour un plat jamais fait. Jai refermé la porte, attrapé un paquet de sarrasin, une conserve de ragout, et du beurre.
Jai fait cuire le sarrasin, lai mélangé au ragout, ajouté une noix de beurre. Jai posé lassiette devant Paul.
Il a étudié le plat comme un puzzle.
Cest quoi ça ?
Sarrasin et ragout de bœuf.
Je vois bien Tu vas bien ?
Juste fatigué. Demain je ferai autre chose.
Il sest installé, a pris la cuillère, mangé en silence. Pas un commentaire.
Je lai regardé, pensant à la scène décrite par Françoise : la campagne, trois assiettes de sarrasin, du beurre, rien à redire, seulement heureux dêtre là.
Paul a terminé et sest levé sans mot. Ni bien ni mal.
Cétait déjà une réponse.
***
La discussion est arrivée deux semaines plus tard. Je rentrais du bureau, songeur, pensant aux couleurs à accorder dans une entrée à Boulogne. Jai enlevé mes chaussures, le bruit de la téléfiltrait du salon.
Tu traînes où comme ça ? Il est vingt heures !
Je travaille.
Encore ta copine Dubois.
Cest mon boulot, Paul.
Il a éteint la télé, puis sest retourné.
Claire, on sétait mis daccord. Pas question de disparaître comme ça. Il y a la maison, la famille. Il ny a rien dans le frigo.
Il y a des œufs, des pommes de terre, du jambon. Suffit de sy mettre.
Il ma regardé, comme si je lui parlais une langue inconnue.
Tu te moques de moi, cest ça ?
Non. Je te dis ce quil y a.
Où sont passées tes truffes ? Les sauces ? Tu te souviens que tu sais cuisiner correctement ?
Jai posé mon sac, retiré mon manteau.
Paul, jaimerais parler calmement. Tes prêt ?
Parler de quoi ?
De nous. De ces dernières années, de ce qui se passe ici.
Il sest raidi légèrement. Je voyais lhabitude du débat : épaules en avant, regards plissés.
Cest toi qui reste à la maison.
Je ne reste plus. Je ne le ferai plus.
Donc tu décides seule. En me mettant devant le fait accompli.
Jessaie de parler maintenant.
Il a fait les cent pas, est allé jusquà la fenêtre, puis sest rassis.
Claire tu exagéres. On avait notre routine. Tu cuisinais, je commentais. Cétait notre petit monde, tu comprends ? Le nôtre.
Le tien.
Bah voilà. Elle ta influencée, ta mère, hein ? Je le savais, elle est venue, elle ta retournée.
Je lai regardé. Vingt-trois ans ensemble dans cet appartement hérité de ses parents, que je navais jamais su aménager selon mes désirs alors que jétais architecte. Tout avait toujours été à lui : la hauteur, les meubles, les tons. Je nai jamais rien changé, alors que je voyais le potentiel.
Ta mère m’a simplement dit la vérité.
Laquelle ? Quelle aime les histoires à dormir debout ?
Que tu préfères la cuisine simple. Que ton estomac et que tu as toujours aimé le sarrasin.
Pause.
Courte. Mais réelle.
Cest des bêtises, ça
Tu las mangé sans rechigner, lautre soir.
Javais faim !
Paul. Arrête. Prends une seconde.
Il a relevé les yeux.
Je ne suis pas là pour me quereller. Je veux juste savoir : est-ce que tu es prêt à changer ? À vivre autrement ?
Quelque chose a clignoté dans ses yeux. Presque vrai.
Autrement, cest quoi ?
Comme des partenaires. Tu travailles. Je travaille. On alterne entre cuisine simple et sophistiquée, sans que ça serve à rabaisser. On se parle franchement.
Long silence.
Je ne voulais pas rabaisser, dit-il doucement. Moi, je dis juste ce que je pense. Je suis un homme honnête.
Paul.
Quoi ?
Tu es honnête, mais tu as feint de mépriser le sarrasin pendant que moi, je gaspillais des fortunes pour des truffes.
Silence.
Cétait malhonnête.
Il na rien répondu, a gagné la chambre et a clos la porte doucement. Même pas un claquement, non : trop puéril. Simplement fermé.
Jai fait revenir des pommes de terre, dîné seul dans la petite cuisine, puis suis resté longtemps avec mon mug de thé, écoutant ses pas dans la chambre.
***
Les mois suivants, tout a fondu, sans drame cinématographique. Chaque jour, un fragment de cette mécanique usée sécroulait.
Paul a testé loffense, lattente de réconciliation. Jai persisté à cuisiner des plats simples : soupe, purée, steak, œufs. Jai continué à aller travailler. Rentrer. Vivre.
Il y a eu une tentative de tendresse : des tulipes de novembre, ramassées près du métro. Il a proposé un restaurant. Jai accepté. Je croyais à ce moment-là quil y aurait un avenir.
Le lendemain, il a regretté que je naie pas préparé un plat spécial pour la venue de ses amis. Simple question, rien dalarmant. Mais jy lisais désormais le réflexe mécanique.
Ensuite, sont venus les vrais heurts : cris, grandes leçons sur largent investi, la maison, la liberté de suivre mes passions. Tout était facturé. Jai gardé mon calme :
Je ne suis pas une usine, Paul. Je suis une personne. Un investissement sur lhumain ne rend pas comme un livret A.
Il na pas compris.
Françoise appelait chaque semaine, sobrement. Parfois juste pour « tiens bon » ou « tu es courageux ». Un jour, elle a soufflé :
Il ten veut, non ?
Un peu.
Laisse-le en colère. Mais retiens : je suis de ton côté, enfin. Cest une première dans ma vie.
Je comprenais parfaitement.
En décembre, Sophie ma offert mon premier vrai projet. Un appartement à Montrouge. Je nai pas dormi de deux nuits. Peur de ne plus savoir faire.
Mais en réalité, javais juste perdu confiance.
La cliente, une jeune femme dune trentaine dannées, a franchi le seuil du salon refait et sest immobilisée.
Vous êtes un magicien, souffla-t-elle.
Je me suis souvenu de cette joie la vraie.
***
En février, jai compris quavec Paul, il ny aurait pas dissue. Pas pour manque deffort. Javais laissé du temps, tendu la main, évité les ruptures brutales. Mais il ne voulait pas dun renouveau. Seulement du retour à lancien : la Claire qui attendait son commentaire devant les fourneaux.
Cest ainsi quon reconnaît un manipulateur sentimental, sans violence ni cris. Juste en assistant, jour après jour, à lérosion de sa valeur propre.
Jai demandé le divorce en mars.
Dabord, il ny a pas cru. Puis, la persuasion. Puis, la colère. Puis, le vide. Françoise a essayé de lui parler ; leur discussion a laissé Paul complètement défait.
Lappartement lui appartenait. Je le savais depuis le début. Jai trouvé refuge chez mon amie Nathalie, une chambre libre, trois mois. En juin, jai pris un petit appartement à Belleville. Deux pièces, vue dégagée sur des toits parisiens, simple mais vivant.
Jy ai fait les travaux moi-même. Chaque détail métait précieux, comme une victoire retrouvée. Je savais ce que je voulais, au fond.
***
Un an est passé.
Cest le printemps. Jai cinquante-trois ans. De ma cuisine, jobserve le frémissement de petites fleurs blanches dans les arbres du boulevard. Le café mijote lentement, simplement. De bons grains, mais pas de cérémonial.
Sophie ma proposé de devenir associée de lagence en janvier. Jai repris confiance ; je dirige deux projets. Je dors paisiblement. Je me réveille parfois, non dangoisse, mais emballé par un chantier, une idée de lumière ou despace. Ce sont les signes de linspiration, pas de lanxiété.
Françoise continue ses appels hebdomadaires. Récemment, je lui ai apporté un gâteau. Nous avons discuté longuement. Elle évoquait ses années de silence. Je me demandais ce que ces transmissions inconscientes de mère en fils, de couples en couples peuvent briser quand elles ne sont pas adressées. Elle na pas eu la force de stopper le cycle, mais elle ma donné le courage de dire « non ».
Paul vit toujours avenue Ledru-Rollin. Parfois, on sécrit sèchement, pour des papiers. Jai entendu dire quil suivait un atelier culinaire. Peut-être a-t-il vraiment changé. Les gens changent quand le public disparaît.
Je ne pense pas souvent à lui. Mais parfois, devant un bocal de truffes chez Monoprix, jai un pincement, ni tout à fait amer, ni tout à fait drôle. Cest dix ans de ma vie. On ne les efface pas dun coup.
Mais je ny reste plus coincé.
Antoine, je lai rencontré en septembre. Il était client, veuf, souhaitait égayer son appartement depuis la perte de sa femme un cancer soudain. Il a demandé à garder ses photos et voulait juste « quelque chose de plus lumineux, qui respire ».
Je lai compris tout de suite.
Il a cinquante-quatre ans, ingénieur en structure ; il construit des ponts. Moi, des espaces. Cela me paraissait logique.
Il est calme pas réservé, juste posé. Il me regarde dans les yeux, rit vraiment quand cest drôle. Jamais de surjeu, juste sincère.
À la deuxième réunion, il ma proposé un café. Puis une balade. Puis encore un café, puis un film français. Nous sommes ensemble depuis quelques mois. Rien ne presse, on sait ce que cest de tout recommencer.
Il vient les vendredis.
***
Aujourdhui, cest vendredi.
Je suis rentré vers 18 heures, les sacs de courses pleins. Javais acheté des hauts de cuisse de poulet, pommes de terre, carottes, oignon, aneth, de la crème.
Avec tout cela, jimprovise un gratin familial : pommes de terre en couches, poulet en dés, légumes, crème, au four. Laneth à la sortie. Simple, sans recherche.
En me changeant, jai humé ces odeurs franches, entêtantes ; le poulet, loignon doré. Odeur denfance, parfum de la cuisine chez ma grand-mère. Je ny avais pas repensé depuis vingt ans.
À 19 heures, linterphone a sonné. Antoine est monté, un sac à la main dont émergeait une bouteille de vin.
Salut, dit-il.
Salut. Ça sent fort, non ?
Il sourit.
Hmmm la pomme de terre, non ?
Oui, gratin ce soir. Encore une demi-heure.
Parfait, dit-il. Il dépose son manteau. Jai pris une bouteille et ça.
Il sortit une boîte de chocolats, banale, du supermarché. Du chocolat au lait, avec des noisettes, pas du tout élégant.
Il paraît que tu aimes ça aux noisettes, non ?
Jai saisi la boîte.
Comment tu le sais déjà ?
Tu las dit en septembre, en passant devant la pâtisserie.
Je suis resté, la boîte en main, ému.
Tu retiens ce genre de chose
Jessaie, dit-il simplement.
Nous sommes allés en cuisine. Jai vérifié le gratin dans le four, Antoine a débouché le vin. Il sest assis sur le tabouret de la cuisine.
Ce projet, sur lîle Saint-Louis, il avance ?
Le client est difficile, tout, tout de suite, sans payer trop.
Un classique, non ?
Oui, mais je men tire. Cinq mètres de hauteur sous plafond, je nallais pas gâcher cela.
Il acquiesça et mobserva en silence.
Claire, dit-il.
Mmh ?
Tu es heureuse, là ? Pas en général. Là tout de suite.
Jai relevé la tête.
Là toute suite ? Oui. Vraiment.
Alors cest parfait, conclut-il, sans rien de plus.
Le gratin était prêt. Je lai laissé reposer, ajouté laneth. On a mangé, sans cérémonie, à la lumière neutre de la cuisine.
Cest beau, déclara Antoine.
Cest quun gratin.
Il sent bon, il a belle allure. Tu cuisines toujours aussi joli, toi ?
Jai ri.
Jamais essayé de rater, tiens.
Nous avons dégusté. Il a repris une part, tendant juste son assiette. Nous avons conversé de tout : son boulot, la visite chez sa fille à Lyon en mai, mon envie de prendre lair cet été, peu importe où. Il a suggéré la Bretagne, « plus calme que la Côte ».
Thé. Chocolats simples.
Au dehors, Paris printanier, odeur de pluie sur la pierre. Les arbres en bas sont pleins de petites fleurs blanches.
Jai pensé : cest cela que je veux. Pas une fête, pas un exploit. Juste un soir. Quelquun de vivant, sincère, et un repas dont lodeur rappelle lenfance. Aucun mot à attendre.
Je repense parfois à ces années de truffes et bisques. À tous ces efforts pour entendre un mot sec. Jai de la peine, oui, mais pas longtemps. Sappesantir sur ses regrets, cest un luxe que je ne maccorde plus.
Jai lu : « Lestime de soi nest pas un don, cest un chantier mouvant. » Je le crois vraiment. Elle se rebâtit parfois à cinquante-deux ans dans le bureau dune amie, quand on apprend un nouveau logiciel et quon persévère. On recommence à voir lespace.
Les « frontières personnelles » : cest un terme à la mode, mais jen comprends lessence maintenant. Ce nest pas un mur, cest une conscience : voici moi, ici commence lautre. Voilà tout.
Le bonheur, cest peut-être aussi simple : faire ce quon sait, être entouré de gens qui vous voient, cuisiner ce quon aime, ne rien attendre dautre.
Tu penses à quoi ? demanda Antoine.
Je lai regardé, le visage tranquille, sa tasse.
Je pense à mon gratin.
Il a ri.
Ça vaut le coup dy réfléchir.
Sûr. Encore du thé ?
Volontiers.
Jai servi le thé. Jai regardé les branches fleuries.
Antoine ?
Yeah ?
Tu marrêteras jamais si un jour jai la main lourde sur le sel ?
Il releva les yeux, sérieux.
Tu nas pas trop salé ce soir. Cétait parfait.
Mais le jour où ça arrive ?
Il a réfléchi une seconde.
Je dirai simplement : « La prochaine fois, un peu moins » et je finirai mon assiette.
Jai hoché la tête.
Bonne réponse.
Je fais de mon mieux, répondit-il. Puis il attrapa la dernière noisette en chocolat. Cest la dernière. Tu permets ?
Vas-y.
Dehors, les fleurs balançaient dans le souffle du soir, Paris murmurait doucement, indifférente aux plats, aux truffes, aux années qui passent. La ville vivait. Et moi aussi, je vivais. Le thé était chaud, lodeur du gratin flottait encore, et sur le rebord, mon nouveau petit ficus prenait la lumière du jour.
Juste pour la couleur.
Et cest ainsi désormais que je vis.




