La sortie de la tante

La sortie de la «tatie»

Tu ne vas pas porter ça, dis donc fit Victor, sans même se retourner. Il était devant le miroir de lentrée, en train de rajuster sa cravate bleu nuit, en pure soie, achetée le mois dernier pour un prix dont Camille navait eu connaissance que par hasard, en cherchant le reçu du lave-vaisselle. Je suis sérieux.

Victor, cest le dixième anniversaire de ta société. Dix ans. Et je suis ta femme.

Justement. Là, enfin, il la regarda, et dans ses yeux il y avait cette chose, ce déclic, qui lui coupa la respiration. Ce nétait pas de la tendresse. Cétait de la reconnaissance. Camille connaissait ce regard. Il y avait longtemps quelle le voyait, même si elle navait pas voulu le nommer. Tu es ma femme. Cest pour ça que je te demande de rester à la maison.

Pourquoi ?

Il soupira, lentement, avec cette touche dagacement qui voulait dire : « Tu poses des questions idiotes et je perds du temps à y répondre. »

Camille. Il y aura des partenaires, tu comprends ? Des gens importants. La presse, peut-être.

Et alors ?

Tu Il chercha ses mots. Puis il le dit. Tu fais « tatie ». Tu comprends ? Une bonne tatie, dans ta robe bleue à boutons. Là-bas, il y aura des femmes autrement élégantes.

Camille était plantée dans lencadrement de la cuisine, un torchon usé dans les mains. Elle fixait Victor et tentait de comprendre à quel moment cétait devenu normal dentendre ce genre de propos, quand on ne sent même plus le besoin de les expliquer.

Tu y vas avec Léa ?

Il ne broncha pas. Cétait ça, le plus inquiétant. Pas de colère, pas de gêne. Un simple regard droit.

Léa est mon assistante. Elle soccupe de lorganisation.

Victor…

Camille, commence pas.

Je voulais juste savoir.

Non, tu veux insinuer. Il enfila sa veste avec ce geste élégant auquel elle était habituée. Jen ai marre de tes sous-entendus.

Camille posa le torchon sur laccoudoir du fauteuil, calmement, malgré le léger tremblement de ses mains quelle tenta de masquer.

Très bien, Victor. Daccord.

Voilà qui est raisonnable. Il jeta un œil satisfait au miroir. Les enfants sont là ?

Jeanne est chez son amie. Julien est à la fac, il revient vers vingt heures.

Préviens-le dêtre discret ce soir : je rentrerai tard.

La porte claqua. Camille resta un moment debout, dans lentrée, entourée par ce parfum de cologne autrefois rassurant, à présent étranger, presque trop luxueux.

Elle rejoignit la cuisine et mit la bouilloire à chauffer. Elle laissa la vapeur sélever, pensant à lhomme quelle avait épousé il y a vingt-trois ans, un homme qui aimait son rire, disait quil sonnait comme de petites cloches. À lépoque ça la gênait.

Leau bouillait. Camille versa leau dans la tasse, laissa infuser longuement le sachet en regardant la vague sombre se diffuser.

« Tatie ». Il venait de la traiter de « tatie ».

Elle avait cinquante-deux ans. Pas cent, pas quatre-vingts. Cinquante-deux, et franchement, elle sen sortait pas mal. Pas un mannequin, bien sûr, mais pas ce que Victor venait de faire croire avec un mot pareil. Elle prenait soin delle, ses cheveux châtains navaient presque pas de grisaille, elle gardait la main pour la cuisine, pour coudre, pour consoler un enfant au beau milieu de la nuit, ou trier la paperasse de Victor quand il a lancé sa boîte « Keystone » et sest retrouvé perdu dans ses comptes.

Qui laidait, alors, hein ? Qui passait les nuits sur ses dossiers ?

« Tatie ». Tu parles.

Elle ne pleurait pas. Les larmes étaient là, coincées sous la cage thoracique, mais ne venaient pas. Peut-être parce que ce genre de discussion nétait pas une première. La première fois, ça avait été il y a trois ans : « Tu pourrais faire un effort sur ta façon de thabiller », avait-il dit. Ça lavait blessée. Puis elle sy était faite. Puis elle a fini par acquiescer. Et voilà quaujourdhui, elle se retrouvait seule dans sa cuisine, alors que son mari partait à la fête de sa boîte, avec Léa vingt-huit ans, probablement aucun rôti dans le four, ni vieux torchon, ni vingt-trois ans de vie commune.

Le soir tombait doucement derrière la fenêtre. Un crépuscule de mai, tiède, parfumé de glycine. Camille finit son thé, nettoya sa tasse et partit chercher quelque chose dans larmoire.

Tout au fond, derrière les manteaux dhiver, dormait une robe. Un velours prune, achetée trois ans auparavant en soldes aux Galeries Lafayette, jamais portée en dehors de lappartement. Victor, layant vue, avait fait la moue : « Tu ne vas pas sortir avec ça, si ? Trop voyant pour ton âge. Vulgaire. » Camille avait rangé la robe dans un sac, voulu la donner. Jamais osé.

Elle la sortit. Lissa le tissu. Le velours était doux et chaud sous la main. Camille appliqua la robe contre elle et se regarda dans la glace.

Non. Pas une « tatie ».

Un bruit de clés séleva depuis lentrée. Julien. Elle lentendit ôter ses chaussures, balancer sa veste sur un fauteuil, puis venir jusquà la cuisine.

Mman, y a à manger ?

Il reste des boulettes au frigo. Tu peux les réchauffer.

Pourquoi tu tiens cette robe ?

Camille tourna la tête. Julien, grand, les pommettes de son père mais ses yeux à elle, gris, un peu fatigués. Première année de fac, il accusait le coup : courbé, comme lesté dun poids invisible.

Jessaie, cest tout.

Elle est belle. Il fila à la cuisine, sortit une casserole. Tu comptes la mettre où ?

Camille resta un instant silencieuse.

Je sais pas. Peut-être nulle part.

Julien réapparut avec son assiette, se laissa tomber à table et la jaugea dun regard plus adulte que son âge.

Papa est à la fête ?

Oui.

Tout seul ?

Pas de réponse. Camille suspendit la robe au dossier de la chaise.

Julien

Mman, on est pas dupes. Il dit ça doucement, sans colère, posément. Jeanne aussi. On a compris depuis longtemps.

Cette fois, les larmes étaient là. Pas en torrent, non, plutôt coincées dans la gorge, et Camille passa un moment à respirer, les yeux perdus dans la nuit derrière la vitre.

Comment tu sais ?

Je les ai vus ensemble au Printemps, au mois de mars. Il ma pas remarqué. Au début je me suis dit, cest pour le boulot. Mais cétait évident que non.

Tu mas rien dit.

Quest-ce que tu aurais fait ?

Bonne question. Quest-ce quelle aurait fait ? Fait semblant de rien. Comme elle le faisait depuis trois ans, entre doutes et mauvaises excuses, se persuadant quelle simaginait des trucs. La psychologie des femmes après cinquante ans, la peur de la vérité, cest tout un chapitre…

Je sais pas, admit-elle.

Moi non plus. Il redressa la tête. Tes belle, maman, dans cette robe. Vraiment.

Camille le contempla. Ce gamin à qui elle avait appris à faire ses lacets, raconté des histoires, glissé des goûters dans le sac pour lécole. Dix-neuf ans. Déjà adulte. Et il voyait beaucoup plus de choses quelle aurait voulu.

Merci, souffla-t-elle.

Après le dîner, Camille appela Jeanne. La gamine arriva vers dix heures, déboula dans lappart avec son sac fluo et une odeur inconnue, héritée dune étreinte damie.

Maman, tas une drôle de tête. Jeanne, du haut de ses quinze ans, la regardait avec la précision féroce des adolescentes. Tas vu papa ?

Viens tasseoir. On va discuter.

Elles sassirent, Camille raconta. Pas tout, mais assez : ce quavait dit Victor, la robe, Léa. Ça suffisait et les visages des enfants confirmaient, ils avaient compris depuis longtemps.

Jeanne écoutait en mordillant sa lèvre, réflexe denfance, signe quelle avalait sa douleur, tentait de retenir ses larmes.

Papa ta appelée « tatie » ? répéta-t-elle.

Oui.

Cest Elle secoua la tête, en quête du mot juste. Cest injuste.

Injuste, approuva Camille.

Tu vas sortir un jour ? Vraiment sortir ?

Camille jeta un œil à la robe toujours posée sur la chaise.

Je sais pas. Pas encore.

Cette nuit-là, elle dormit mal. Allongée sur sa moitié du grand lit, elle pensait. À ce qui avait été. Vingt-trois ans. Toute sa jeunesse donnée à cette maison, à ces enfants, à cet homme. Elle avait quitté son boulot à la naissance de Julien. Avant, elle travaillait dans un atelier de couture réputé, en plein cœur de Lyon, elle était lune des meilleures mains, la patronne, Madame Delmas, la tenait en estime, disait quelle avait de lor dans les doigts. Puis Victor avait dit : « Pourquoi continuer à bosser ? Je subvins aux besoins. » Camille y avait cru. Pourquoi douter ? À ce moment-là, cétait vrai, et elle sétait dit : cest ça, la belle vie.

La belle vie. Elle se tourna, fixant le plafond obscur.

Quest-ce quelle sait faire aujourdhui ? Coudre. Cuisiner. Tenir une maison. Devenir invisible. Ça, elle maîtrisait.

Non. Il fallait arrêter ces pensées. Elle savait coudre, et ce nétait pas rien. Vingt ans dexpérience, avec ou sans trous, même sans diplôme, car elle continuait à coudre pour elle, pour les enfants, pour la voisine Madame Lièvre qui affirmait que les robes de Camille valaient mieux que celles des magasins.

Les pensées tournaient en boucle. Elle sombra, se réveilla, sombra encore. Vers deux heures et demie du matin, la porte claqua. Victor rentra. Elle entendit leau qui coulait dans la salle de bains. Puis il vint se glisser contre elle, sans un mot, déjà assoupit après quelques minutes.

Camille resta éveillée longtemps.

Le matin, il partit tôt, navalant quun café.

Je vais être pris cette semaine, ne mattends pas ce soir.

La porte. Le silence.

Camille se servit un café, s’installa près de la fenêtre. Il pleuvait finement dehors, les feuilles de glycine brillaient sous la pluie. Elle buvait sans se presser, presque froide sétonnant elle-même : parfois, la douleur, à force, se mue en autre chose, une sorte de calme, dur et clair.

La réception était prévue pour vendredi. On nétait que mardi.

Trois jours.

Camille prit son portable, envoya un message à Martine. Martine Louis était lancienne comptable de Keystone, partie ailleurs mais avec qui Camille avait noué une vraie amitié ; elles se retrouvaient pour des cafés, papotaient, sépaulaient.

« Martine, tu peux quon se voie aujourdhui ? »

La réponse arriva vite : « Bien sûr. 15h, Café lAtelier ? »

« Parfait », répondit Camille.

Elles se retrouvèrent dans ce petit bistrot deux rues plus loin. Martine, stricte en tailleur gris, coupe courte, regard attentif, lécouta sans rien dire. Elle ne broncha quau mot « tatie ».

Il ta vraiment appelée comme ça ?…

Mot pour mot.

Et Léa ? Tu ten doutais depuis longtemps ?

Je men doutais, Julien a confirmé hier.

Martine tourna sa tasse entre les mains.

Camille. Je vais te dire un truc, ten veux pas, hein ?

Vas-y.

Je savais. Martine la fixa droit dans les yeux. Du temps de Keystone. Ça fait deux ans. Je les ai vus ensemble plusieurs fois. Jai hésité à te le dire. Puis non, je me suis dit, ce nest pas mon affaire, vous régleriez ça vous-mêmes. Jai eu tort. Pardon.

Camille marqua une pause.

Cest pas grave, Martine. Peu importe.

Tu comptes faire quoi ?

Camille releva la tête.

Aller à cette soirée.

Martine la regarda, sonda son visage.

Avec les enfants ?

Oui.

Tu sais que ça va pas plaire, hein ?

Je sais.

Tu es consciente quil va sénerver.

Je sais.

Martine resta silencieuse un instant.

Très bien. Dis-moi ce quil te faut.

Camille eut un mince sourire, le premier depuis deux jours.

Jaurais surtout besoin de quelquun pour me coiffer. Toute seule, jy arriverai pas.

Le jeudi soir, Jeanne installée derrière elle devant la coiffeuse, passait doucement la brosse dans ses cheveux. Chaque mèche était disciplinée avec précaution. Camille sétait teintée la veille, juste un léger reflet pour masquer les nuances inégales de lhiver.

Tas pas trop peur, maman ? demanda Jeanne.

Un peu.

Papa va râler.

Sûrement.

Tu diras quoi ?

Rien. Camille se regardait dans la glace. Je vais juste entrer dans la salle.

Jeanne fixa la dernière barrette et recula pour juger le résultat.

Tu es belle, maman. Vraiment. Tu las toujours été, cest toi qui loublies.

Camille se tourna et serra fort sa fille contre elle. Jeanne, surprise, répondit à létreinte.

La robe prune lattendait sur le lit. Camille lenfila sans se presser. Ferma la fermeture éclair derrière, aidée par Jeanne. Nouveau regard au miroir.

Une étrangère la fixait. Non, pas une inconnue juste une ancienne présence, celle davant quelle commence à renoncer.

Elle se maquilla elle-même. À peine. Juste ce quil fallait : un peu de mascara, une touche de rouge brun terre, son préféré dautrefois. Boucles doreilles en onyx noir, cadeau de sa mère.

Maman, le taxi arrive, appela Julien de lentrée.

Jarrive.

Elle prit sa petite pochette noire, vieille mais bien entretenue. Elle passa lentrée humblement.

Julien observa sa mère un instant.

Wahou.

Wahou, confirma Jeanne qui suivait derrière.

Camille enfila son trench. Ses mains tremblaient un peu. Elle le sentit et délibérément ralentit ses gestes.

On y va, déclara-t-elle.

Lhôtel « LÉtoile du Nord » nétait pas le palace du siècle mais tenait bien son rang. Victor lavait choisi pour la grandeur de la salle, les hauts plafonds, le traiteur inclus. Camille ny était venue quune fois, huit ans plus tôt, à un mariage. Elle se souvenait du marbre du hall et de ce grand lustre.

Uber les déposa devant la porte. Camille sortit la première, inspira lair du soir, encore doux, chargé du parfum des tilleuls en fleurs tout près.

Maman, murmura Julien, on reste avec toi.

Je sais. Elle pressa la main de Jeanne. On entre.

Dans le hall, les derniers invités pressaient le pas, badge nominatif accroché. Camille avança, droite. Un jeune employé savança vers eux.

Bonsoir, vous venez pour la fête Keystone ?

Oui. Camille releva le menton. Je suis la femme de Victor Lenoir. Et voici nos enfants.

Un instant dhésitation, puis lemployé sinclina.

Deuxième étage, salle Opale.

La salle Opale était pleine. De beaux habits partout, parfum, petits fours, quelques rires sonores, une musique discrète. Arrivée sur le seuil, Camille sentit une poignée de regards converger. Elle était lintruse, elle le sentait, mais rien dinsupportable juste cette prise de conscience dêtre à part. Ceux-là connaissaient Victor, sa vie récente, peut-être même Léa. Personne ne connaissait vraiment sa femme.

Tu vois papa ? demanda Jeanne.

Pas encore. Camille balaya la pièce du regard. Il va arriver.

Victor était au fond de la salle, près dune table ronde garnie de petits fours. Il parlait à deux messieurs en costume sombre ; lun deux, Camille le reconnut : Georges-Marie Mercier, vieil associé de Keystone, imposant, cheveux blancs, regard lourd. Victor le respectait, ou plutôt le craignait difficile à dire.

À côté de Victor, il y avait Léa.

Camille la vit pour la première fois. Jeune, grande, dans une robe bleu roi très ajustée, brushing parfait. Jolie. Camille le nota sans amertume juste comme on note la météo. Jolie fille. Vingt-huit ans. Sa main effleurait lavant-bras de Victor avec une familiarité sans mot.

Là, cest lui, dit Jeanne dune voix étonnamment stable. Et la dame en bleu, cest Léa.

Camille avança.

Elle traversa la salle, posément. Quelques têtes se retournèrent. Elle ne prêtait attention à personne, ses yeux rivés sur la table du fond.

Victor la remarqua à trois mètres. Son visage se transforma : bouche entrouverte, puis serrée, regard froid.

Camille, lâcha-t-il très bas. Quest-ce que tu fais là ?

Je fête les dix ans de ta société, répondit-elle, tout aussi calmement. Cest une date qui compte, non ?

Georges-Marie la salua, entre surprise et chaleur.

Madame Lenoir ? Eh bien, cela fait un bail ! Vous êtes resplendissante.

Bonsoir, Georges-Marie, dit-elle avec un vrai sourire. Vous aussi.

Léa recula dun demi-pas, retirant discrètement sa main du bras de Victor.

Alors, Jeanne, qui se trouvait un peu en retrait, fit un pas devant. Quinze ans, yeux sombres, nuque droite. Elle fixait Léa de ce regard honnête, perçant, insupportable aux adultes.

Papa, demanda-t-elle sans hausser la voix mais distinctement, pourquoi tu venais dembrasser cette dame ? Ce nest pas maman.

On aurait baissé dun cran la musique autour deux. Les conversations sarrêtèrent, quelques regards se tournèrent (une femme en perles resta bouche bée).

Victor devint pâle, malgré son bronzage.

Jeanne… cest pour le travail, je texpliquerai…

Papa, je suis pas idiote. Avec Julien, on sait depuis belle lurette.

Julien était juste derrière sa sœur, silencieux. Il dévisageait son père.

Georges-Marie toussota, posa son verre.

Victor, fit-il, sur ce ton qui pose la frontière entre vie privée et business. On se reparlera plus tard.

Il salua Camille à lancienne, dune légère révérence, puis partit. Les deux autres le suivirent.

Léa murmura :

Je… vais voir pour le service traiteur.

Et disparut.

Victor et Camille restaient seuls, entourés de leurs enfants. Il la fixait dun air quelle pensait être de la lassitude, mais voyait maintenant différemment : cétait de la panique. Il ne savait plus quoi faire.

Camille, tu te rends compte de ce que tu viens de faire ?

Je suis venue à la fête de ton entreprise, répondit-elle. Dix ans, cest pas rien.

Elle se saisit au passage dune coupe de champagne sur un plateau. Les bulles senvolaient en cordons réguliers.

Tu aurais pu rester à la maison. Je te lavais demandé.

Jaurais pu, admit Camille. Mais je nai pas voulu.

Elle le regarda alors, et le puzzle se compléta. Ni triomphe, ni rancœur. Juste la lucidité. Cet homme après vingt-trois ans à préparer ses repas, laver ses chemises, élever ses enfants et croire en lui était en face delle, avec ses boutons de manchette de luxe, sa cravate hors de prix, et elle ne ressentait plus rien, sinon un immense gâchis de temps.

Je vais porter un toast à ta société, dit-elle. Puis je men vais. Les enfants sont fatigués.

Elle se tourna vers eux.

On y va, murmura-t-elle.

Ils quittèrent la salle, et Camille sentit des regards dans son dos, tous différents : curiosité, compassion, jugement. Quimporte. Non, ça importait, mais moins que la douleur déjà vécue.

Dans le hall, Julien lui prit le bras.

Franchement, bravo, maman.

Jai juste été là, répondit-elle.

Voilà. Et pour une fois, cest toi la plus forte.

À la maison, elle rangea doucement la robe, se démaquilla, se coucha. Pour la première fois depuis longtemps, elle dormit profondément, dune seule traite, jusquà neuf heures.

La suite vint lentement, inévitable comme la fonte des neiges au printemps. Pas tout de suite, non, étale, au fil des deux semaines suivant la réception. Camille apprit les nouvelles par Martine, par Jeanne, par hasard. Georges-Marie refusa de signer le contrat du nouveau projet immobilier. Pas officiellement, mais en passant par un tiers, il prétexta du temps à réfléchir. Pour lui, la famille cétait sacré, et ce quil avait vu lavait choqué pas lexistence dune maîtresse, ça arrive. Non. Le fait de lavoir amenée à la réception officielle à la place de la femme légitime. Manque de respect pour la maison. Pour la tradition. Georges-Marie nacceptait pas ça.

Dautres suivirent. Dans le business, la réputation sécroule vite. Le conseil d’administration de Keystone posa des questions gênantes sur certains contrats récents. On se rendit compte que Victor avait contourné quelques procédures. Ce nétait plus une histoire de robe ni de Léa, mais parfois, tout sentraîne.

Léa disparut discrètement trois semaines après la fête. Sans esclandre, simple démission. Victor était déboussolé.

Un soir, il est rentré, sest assis à table. Camille lui a servi son assiette et a quitté la pièce. Il resta longtemps seul. Elle lentendait soupirer.

Le soir, il lappela.

Camille. Faut quon parle.

Oui. Mais dis-moi dabord : tu veux parler, ou tu veux que je técoute sans rien dire ?

Il ne comprit pas la différence, puis, peut-être, sentit. Baissa les yeux.

Pardon, souffla-t-il.

Camille sassit calmement, les mains posées sur ses genoux, stables. Elle songea : trop tard. Non pas par colère, mais parce que le pardon exige la présence de quelque chose de vivant. Qui nexistait plus entre eux perdu depuis longtemps, quelque part entre les années et ce fichu mot « tatie ».

Jentends, dit-elle seulement.

Ce nétait pas un pardon, il le savait.

Un mois plus tard, cest elle qui lança le sujet du divorce. Calmement, appuyée par une avocate recommandée par Martine. Lappartement fut partagé. Les enfants restèrent avec Camille. Victor accepta, sans discuter pour la première fois.

Au même moment, Camille ouvrit un atelier. Un petit espace, deux pièces, dans le quartier voisin. Elle hésita longtemps : la pâtisserie serait plus simple, mais ses mains réclamaient laiguille et le tissu. Madame Delmas, sa cheffe davant, à la retraite mais ravie, lui dit : « Camille, ça aurait dû arriver il y a dix ans. »

Cétait vrai, un peu amer aussi. Elle ny avait jamais songé, avant.

Les premiers mois furent difficiles. Peu de clients, finances serrées, Camille bossait du matin au soir, rentrait courbaturée, les doigts tachés de craie. Jeanne passait après lécole, faisait ses devoirs dans un coin, mangeait un sandwich et posait parfois des questions sur les tissus. Un vrai flair pour les couleurs, chez elle, inattendu à quinze ans.

Julien traversait sa propre crise. Victor tenta quelques rapprochements, linvitant à sortir, sans succès. Un soir, Julien confia :

Il veut que je le comprenne.

Et toi ?

Je pige pas comment un homme peut avoir honte de sa femme. Tes normale, maman, vraiment normale.

Merci, mon grand.

Non, je suis sérieux.

Je sais.

Court silence.

Jai des soucis avec Pauline en ce moment, ma copine.

Camille releva la tête.

Elle dit que, vu tout ça, elle sait pas si je ferai un bon père. Quelle a peur que lhistoire se répète.

Ce nest pas ton histoire, Julien.

Je sais. Mais elle, non.

Camille réflechit.

Laisse-lui du temps. Quelle tobserve. Les mots ne suffiront pas, il faut du temps.

Il hocha la tête, peu rassuré. Cette histoire dura, complicée, Camille surveillait en silence, inquiète sans simmiscer. Elle avait compris, tardivement, que les enfants ont besoin de leur propre espace pour apprendre seuls.

Latelier grandit doucement. Un an plus tard, des clientes fidèles. Un an et demi, des commandes de robes de mariée les plus complexes, les mieux payées. Camille prit une apprentie, la jeune Hélène, habile et au caractère solide. Elles sentendaient à demi-mot, par-dessus les tissus.

Martine passait parfois, elles buvaient du thé au milieu des bobines et parlaient santé, enfants, essentiel.

Tu sais ce que jaime chez toi ? fit Martine Tu ne gardes pas ta colère.

Parfois si, admit Camille.

Non, tu bougonnes, cest tout. La colère détruit, les bouderies filent.

Camille admit.

À dix-sept ans, Jeanne affirma son envie de devenir styliste. Pas de déclaration grandiloquente, elle arriva avec un dossier de croquis sous le bras et le posa devant sa mère. Camille étudia longtemps. Il y avait là-dedans du vivant, du maladroit, mais une vraie vision.

Cest toi, affirma Camille.

Tu ny vois pas dinconvénients ?

Non. Cest toi qui sais.

Jeanne esquissa un sourire, sincère, lumineux.

Maman, tas changé.

Ah oui ?

Avant, tu demandais toujours : « Et papa, il va penser quoi ? Les gens, ils diront quoi ? » Maintenant, non.

Camille la fixa.

Il ma fallu du temps.

Cest pas trop tard. Jeanne rassembla les dessins. Tu vas bien, maman.

Cétait le plus beau compliment reçu depuis longtemps. Mieux quun mot damour : « tu vas bien » sans fausse note, sans détour.

Victor, elle ne le croisait que rarement. Parfois il venait chercher les enfants, ramener des affaires oubliées. Parait-il que Keystone avait changé de direction ; il ny était plus quun gestionnaire lambda, responsable des fournisseurs. Une chute. Mais Camille ne sappesantit pas : elle avait autre chose à faire.

Lété de la troisième année après le divorce fut doux, long. Latelier déménagea dans un local plus grand, léquipe passa à trois couturières. Le soir, Camille sirotait son thé sur le petit balcon de son nouvel appartement loué seule, autre cap franchi , contemplant le coucher de soleil. Pas chaque soir, non, souvent les papiers lappelaient. Mais parfois, à rien faire, elle découvrait ce sentiment calme : ça va. Pas le bonheur comme dans les livres, mais un bien, tranquille, un peu fatigué, mais bien réel.

Cet automne-là, Victor passa.

Elle le vit de la vitrine, alors quelle planchait sur un croquis, thé à la main. Il hésitait devant la porte. Il semblait avoir vieilli. Pas seulement vieilli dans le temps, mais usé, comme les hommes qui ont perdu leur assurance. Épaules basses, costume en bon état mais démodé.

Elle alla elle-même le chercher.

Victor souffla-t-elle. Entre.

Ils sassirent dans le petit salon, dédié aux clientes. Deux chaises, une table, un bouquet sec. Camille prépara le thé, lui tendit une tasse.

Comment tu vas ? demanda-t-il.

Bien. Beaucoup de travail. Ça marche.

Jai entendu. Il la fixa. Bravo.

Elle garda la tasse entre ses mains, par habitude.

Camille Il hésita. Jai réfléchi.

Tu as réfléchi, répéta-t-elle, sans jugement.

Je me suis trompé. À bien des égards. Je le vois maintenant.

Victor.

Attends. Il releva les yeux. Je veux le dire. Tu as été une épouse formidable. Tu tenais la maison. Tu élevais les enfants. Je ne lai pas assez vu, ou alors je croyais que cétait normal. Que tout le monde vivait comme ça. Il se tut. Je le regrette.

Camille lobserva. Cet homme, ni jeune ni sûr, qui était à la fois celui quelle avait épousé, celui qui avait prononcé « tatie », et celui resté muet après le départ de Léa. Cétait tout lui, tout à la fois. Elle le comprenait.

Jentends, dit-elle.

Je me suis demandé Il sinterrompit. Non, cest idiot.

Vas-y, Victor.

Je me demandais si pas recommencer, non, mais se voir, discuter. Je suis seul, Camille. Vraiment seul.

Silence.

Camille posa doucement sa tasse, regarda dehors : ciel gris, feuilles mortes, vélo accroché à un lampadaire. Puis elle le fixa dans les yeux.

Victor, je ne ten veux plus. Sincèrement. Cest passé. Jai juste du chagrin pour les années. Pas pour toi, pour les années. Cest tout.

Camille

Laisse-moi finir. Elle prononça calmement. Tu nes pas seul. Il te reste les enfants. Ils viennent. Tu le vois. Ils resteront tes enfants. Pause. Mais moi, je ne peux pas être celle que tu cherches ici. Je ne sais pas vraiment ce que cest la conversation, lhabitude, la peur du vide , mais je ne peux pas.

Pourquoi ?

Elle prit le temps. Pas pour blesser, mais pour répondre juste.

Parce que je suis enfin devenue moi-même. Ça ma coûté trop. Je nai pas envie de revenir en arrière.

Il resta longtemps silencieux, contemplant sa tasse vide. Puis il acquiesça, lentement.

Je comprends.

Je sais.

Et les enfants ?

Cest à toi de jouer, maintenant. Ils seront là si tu viens honnêtement. Julien a souffert, mais il est disponible si tu lui parles vraiment.

Victor se leva. Rajusta son veston, un geste connu, familier. Tant dannées à observer ce geste.

Cette robe te va bien, lança-t-il soudain.

Camille baissa les yeux. Ce nétait pas la robe prune aujourdhui, mais une bleue, toute simple, col rond. Elle lavait cousue elle-même lhiver dernier.

Merci, souffla-t-elle.

Il sen alla. Elle entendit la porte du magasin souvrir puis se refermer.

Camille resta assise quelques instants, dans la fraîcheur calme du petit salon, au milieu des bouquets séchés, des tasses refroidies et des croquis sur la table.

Elle se leva, emporta sa tasse, la rinça, puis reprit son crayon au-dessus du dessin.

Hélène, lassistante, passa la tête dans lentrebâillement.

Madame Lenoir, la prochaine cliente vous attend.

Très bien, Hélène. Dites-lui que jarrive dans une minute.

Hélène hocha la tête et referma doucement la porte.

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La sortie de la tante
Ce que tu abrèges, tu ne le rattraperas jamais