Plus une épouse
Paul, dis, Paul. Tu as pris ta tension ce matin ? Tu as pensé à ton comprimé ? Marianne jette un œil dans le salon, essuyant ses mains sur son tablier.
Oh là là, Marianne, tu ne vas pas encore recommencer avec ta tension ! grogne-t-il, sans décoller les yeux de son téléphone. Jai une réunion dans une heure. Où est ma chemise bleue, celle en coton ? Tu las repassée ?
Mais je ten ai repassé trois hier, tu mas dit que celle-là devait aller au pressing, il y avait une tache
Tu mélanges toujours tout ! On ne peut rien te confier. Bon, donne-moi nimporte quelle alors. Et fais le thé plus fort cette fois. Ton truc à la camomille, jen peux plus, jai limpression davaler du pré.
Les épaules de Marianne se tendent, mais elle ne dit rien et sen va vers la cuisine.
Dehors, novembre sest installé, humide et gris. Limmeuble de neuf étages den face naffiche que des fenêtres noires, sauf à deux endroits où la lumière perce. Marianne Leroy, 56 ans, est debout devant la vieille bouilloire cabossée. Elle voulait la remplacer au printemps. Nen a pas eu le temps. Tant pis.
Elle verse le thé dans la tasse, fort comme il aime, ni camomille, ni menthe. Prend une assiette avec les tartines préparées à six heures : pain, beurre et fromage, deux tranches, sans croûtes, parce quil digère mal. Elle coupe une tomate, même si elles nont plus aucun goût en novembre, mais au moins il y a des vitamines. Elle pose le tout sur un plateau et retourne dans le salon.
Paul Leroy, 58 ans, est assis dans le fauteuil, rivé à son portable. Il est devenu chef de service il y a trois mois. Avant, il était ingénieur comme depuis vingt ans. Mais après que Monsieur Simon est parti à la retraite, le plus ancien du bureau, Paul, a hérité du poste. Une augmentation de 180 euros, un bureau à lui, et, apparemment, un tout autre regard sur le monde et sur lui-même.
Mets ça là, il fait un signe sans lever les yeux.
Marianne dépose le plateau, hésite un instant.
Paul, quand même, prends ton médicament. Tu disais hier que tu avais mal à la tête.
Jai dit que javais mal à la tête. Aujourdhui, non. Voilà, laisse-moi, jai des coups de fil à passer.
Elle séloigne. Se plante dans lentrée devant le porte-manteau : son manteau dhiver, sa veste matelassée, un vieux parapluie tordu par le vent. Elle ne sait plus quoi faire de ses mains ni delle-même, alors elle retourne frotter le rebord de la fenêtre dans la cuisine.
Cela fait trois semaines que tout est comme ça. Depuis que Paul a été promu et quil est parti à un séminaire près de Rambouillet. Quand il est revenu, il nétait plus vraiment le même : plus droit, une coiffure toute neuve, et dans le regard autre chose, une distance. Elle sétait réjouie dabord, croyant son mari ragaillardi. Mais très vite, elle a vu le reste.
Il sest mis à critiquer sa cuisine. Avant, il mangeait sans faire dhistoires, à présent il trouve la soupe trop salée, les boulettes trop sèches, et le mélange rizthon, « cest pour les étudiants, pas pour un cadre ». Elle lui a demandé dun air incrédule, et il la regardée comme une idiote avant de lancer :
Marianne, à un moment il faut passer à autre chose. De la vraie cuisine, du poisson au four, des salades dignes de ce nom, pas la salade piémontaise une fois par an.
Alors, elle a cuisiné du poisson, et les salades aussi. Il na rien dit, a mangé. Elle a cru quil était satisfait. Le lendemain, il est rentré sombre, et il a comparé : chez son collègue Gérard, rencontré au séminaire, la femme « ne travaille pas, ne fait que soccuper de son foyer, et elle a lallure dune vraie dame ».
Elle na rien rétorqué. Elle aurait pu. Par exemple rappeler que, elle non plus, elle ne travaille plus depuis que la direction a supprimé la comptabilité, il y a quatre ans. Quelle se lève avant lui, sendort après. Quelle gère la maison, prend ses rendez-vous médicaux, fait la queue à la pharmacie, vérifie quil prenne bien ses pilules, amène et récupère ses pneus hiver chez linstallateur vu quil est « trop occupé ». Elle aurait pu tout détailler, mais elle a eu le réflexe de se taire.
Il y a deux jours, un événement la forcée à ne plus se taire.
Paul est rentré à vingt heures. Marianne terminait un bouillon de poulet allégé, deuxième cuisson, comme prescrit pour son cholestérol. Il mijotait depuis deux heures. Lodeur de persil et de carotte emplissait la cuisine.
Tu en as mis du temps, a-t-elle demandé, tête hors de la cuisine.
Retardé, lance-t-il, balançant ses chaussures nimporte où.
Le dîner est prêt. Mets-toi à table.
Il jette un œil à la marmite, grimace.
Encore du poulet.
Paul, cest pour ton cholestérol, le médecin
Je sais bien. Mais on dirait que je mange « à la clinique » chez moi.
Elle sert la soupe, coupe le pain. Il mange en silence, laisse lassiette traîner, part. Elle range, nettoie, passe un coup de chiffon. Avant daller le voir pour proposer un peu de compote.
Il est dans le fauteuil, absorbé par son téléphone. Il y a du rose à lécran, mais elle na pas le temps de voir quoi. Il protège lécran.
Tu veux de la compote, Paul ?
Il lève les yeux, la fixe longuement. Comme sil jaugeait.
Non, tranche-t-il. Et soudain : Marianne, regarde-toi donc.
Elle ne comprend pas tout de suite.
Quoi ?
Je te dis, regarde-toi. Cest quand la dernière fois que tu es allée chez le coiffeur ? Tes cheveux pendent et cette vieille robe de chambre à carreaux On dirait une grand-mère de la campagne.
Le robinet fuit dans la cuisine. Dans lappartement dà côté, une télé bourdonne.
Paul, murmure-t-elle.
Quoi, Paul ? Je te dis la vérité. Maintenant, jai des cocktails, des réunions. Les gens viennent, la femme doit avoir de lallure, pas ça.
Les gens viennent ? répète-t-elle lentement. Qui vient ? Cela fait trois mois quon na reçu personne.
Parce que jai honte ! Sa voix monte dun cran. Le mot tombe comme une enclume dans un puits. Chez Gérard, sa femme, elle a de la gueule. Bien entretenue. Stylée. Toi Tu as grossi, tu traînes ta robe, jamais de couleur dans les cheveux
Paul Cest rare quelle emploie son prénom entier. Tu auras bientôt soixante ans. Moi, cinquante-six. On n’est plus des gamins.
Justement ! Il bondit de son fauteuil, lair davoir prononcé un argument imbattable. Justement, il faut se surveiller ! Je me suis inscrit à la salle, jy vais. Et toi, tu restes là
Je reste ici Elle répète calmement, surprise de cette froideur dans sa propre voix. Daccord, Paul. Jai compris.
Elle quitte la pièce, referme doucement la porte. Va dans la cuisine, range le pain, éteint la lumière. Tout se fait mécaniquement. Mais au fond, quelque chose bouge. Pas cassé. Juste déplacé, comme un meuble quon pousse. Déroutant, mais nécessaire.
Cette nuit-là, elle ne dort pas. Elle reste sur sa moitié du lit, fixe le plafond, lentend déjà ronfler. Elle pense.
À ces dix dernières années, à ce mode « assistance » dans lequel elle vit : préparer, laver, faire les courses, gérer ses médecins. Pas de voiture : ils l’ont vendue il y a trois ans à cause de sa tension. Alors elle le transporte en taxi, paie directement de sa carte. Contrôle toutes ses ordonnances : lantihypertenseur, la statine, le complément cher pour les articulations. Note dans son carnet ce quil faut racheter, va toujours en avance à la pharmacie. Le médecin a dit : pas dinterruption pour ces traitements.
Et maintenant, il la trouve indigne de lui. La femme de Gérard, cest mieux.
Marianne réfléchit. À une heure du matin, lidée lui arrive, claire et simple : assez.
Non pas « partir », ni « divorcer », ni « faire un scandale ». Juste : assez de donner ce qui nest pas vu, assez dêtre une ressource, un robinet deau chaude. Quil se débrouille.
Le matin, elle se lève à la même heure. Prépare son thé préféré à elle, à la camomille. Sinstalle avec son téléphone. Va sur le site de ce grand salon de coiffure du centre commercial près du métro, là où elle ne va jamais car la coupe de cheveux commence à 60 . Prend rendez-vous pour mercredi. Ensuite, elle trouve un cours gratuit de marche nordique au parc voisin, les mardis et jeudis matins. Ajoute à lagenda.
Quand Paul entre dans la cuisine à sept heures, une seule tasse lattend sur le comptoir. Le pain est dans la boîte, le beurre dans le frigo. Il se débrouillera.
Et le petit-déjeuner ? Il sétonne, fait le tour de la pièce.
Le pain est là, le fromage au frigo répond-elle, sans lever les yeux de son portable.
Il hésite. Prépare son thé, coupe son pain, mange debout devant le frigo, part travailler sans un mot.
Elle regarde la porte se refermer sur lui. Un certain soulagement la surprend.
Le mercredi, elle file chez le coiffeur. La jeune coiffeuse, côté rasé, douze créoles à chaque oreille, inspecte ses cheveux.
Vous navez pas fait de couleur depuis longtemps ?
Trois ans, avoue Marianne. Toujours reporté.
Vous avez bien laissé pousser. On va refaire une coloration, un balayage doux, ça donnera de la lumière. Et une coupe.
Deux heures et demie plus tard, elle se découvre, non pas rajeunie, mais vivante, ressemblant à la version delle-même quelle avait oubliée.
Elle a dépensé 180 . Ensuite, elle passe sacheter une crème, pas la basique en pharmacie, mais une vraie, “pour peaux matures”, 40 . Sur le moment, elle trouve ça cher, mais pense à la femme de Gérard et paye.
Paul remarque sa nouvelle tête le soir. Ne dit rien.
Elle nattendait rien.
La semaine suivante, ses pilules sont finies. Avant, Marianne vérifiait ses boîtes, anticipait le stock. Là, elle pose simplement le blister vide sur sa table de nuit. Quil gère.
Paul rentre, passe devant sans rien voir. Elle ne dit plus rien.
Le lendemain, cest lui qui découvre la boîte vide.
Marianne ! Les pilules sont finies !
Oui, je sais crie-t-elle depuis la cuisine.
Tu ne les as pas rachetées ?
Tu es un grand garçon, Paul. Tu peux aller à la pharmacie.
Long silence.
Moi, jai du boulot.
Moi aussi.
Quels « boulots », elle ne précise pas. Mais enfin, elle en a : le mardi et jeudi, elle suit la marche nordique au parc, et a rencontré deux femmes, Simone et Régine. Simone, surveillante dans un collège, rit si fort que les pigeons fuient. Régine, calme, déjà retraitée, gardant son petit-fils. Elles font le tour du parc avec leurs bâtons, discutent, respirent lair. Marianne découvre ce plaisir dont elle ne soupçonnait pas lexistence.
Paul finit par aller chercher ses comprimés. Il revient, air soucieux, pose la boîte en silence. Elle ne commente pas.
Ces jours-là, elle prend le téléphone pour appeler Annick, son amie de lancien service de comptabilité.
Annick, libre samedi ?
Pourquoi ?
On sortirait, un film, un café.
Ça va, Marianne ? Annick sétonne : elles nont pas mis les pieds dans un café ensemble depuis quatre ans.
Mieux que dhabitude, répond Marianne.
Elles se retrouvent près du métro. Annick sexclame en voyant sa coiffure :
Mais quelle métamorphose ! Tu as fait quoi ?
Je suis allée chez le coiffeur.
Eh bien, il était temps ! Je me disais que tu devrais Et voilà, enfin !
« Enfin », cest maintenant, sourit Marianne. Elles sinstallent au café.
Latté pour chacune, part de tarte, table près de la vitre. Dehors, les premières neiges tombent, fondent aussitôt sur le trottoir.
Raconte, dit Annick.
Et Marianne déroule tout : la promotion, le séminaire, le ton transformé, le « regarde-toi », la honte, la comparaison. Le tout calmement, sans larme, comme si elle racontait la vie dune autre.
Annick écoute, touille son café.
Et alors, tu as décidé quoi ?
Je nai rien « décidé ». Jai juste arrêté de faire ce quil ne voit pas. Ce nest pas un coup bas, cest juste : plus besoin.
Plus besoin, répète Annick. Tu as raison.
Je ne sais pas si jai raison. Mais je ne peux plus faire autrement.
Annick hoche la tête, prend une bouchée de tarte.
Il sen rend compte au moins ?
Il remarque que je ne cours plus chercher ses médicaments, ni repasser sa chemise tous les jours. Hier, il a pris la première froissée quil a trouvée et est parti sans un mot.
Et alors, pas de scène ?
Non. Il ne sait plus comment réagir. Il a lhabitude que je me taise à tout. Là, je me tais différemment.
Annick lobserve.
Tu envisages de divorcer ?
Jy pense. Mais pas tout de suite. Dabord, je veux savoir qui je suis sans tout ça. Sans ses pilules, ses chemises, ses plats. Je me suis perdue de vue depuis trop dannées.
Elles restent un moment, reprennent un café. La nuit tombe, la neige sintensifie. Elles se quittent sur le quai du métro, Annick lancant : « Appelle-moi. Et samedi prochain, on y retourne ? » « Avec plaisir », répond Marianne.
Dans le métro, elle réalise que cela faisait six ans quelles navaient pas vécu un moment comme ça. Toujours trop de tâches, toujours la santé de Paul, ses impératifs, son pot-au-feu.
Chez elle, Paul regarde la télé. Sur la table, une tasse et une assiette de brouillade, quil a manifestement préparée seul. Avant, elle se serait ruée pour laver. Là, elle laisse.
Tu étais où ? demande-t-il sans se tourner.
Avec Annick.
Tu rentres tard.
Oui.
Elle file à la salle de bain, applique sa nouvelle crème. Se regarde dans le miroir : cinquante-six ans, visage mûr, mais vivant. Les rides au coin des yeux, la bouche marquée. Les cheveux lumineux du balayage. Femme, plus jeune dans lallure quelle ne laurait cru.
Décembre est là, le froid mord réellement. Marianne soffre de vraies bottes fourrées en cuir, pas celles en plastique bon marché portées trois hivers. Elle dépense 225 , sans regret.
La routine du foyer évolue. Elle cuisine toujours, mais non plus en fonction de son régime : pot-au-feu bien gras, pommes de terre au poulet, parfois des raviolis du commerce. Elle laisse de côté les boulettes vapeur diététiques. Il sait ce quil doit manger, au médecin de le convaincre, elle ne sen mêle plus.
Les chemises passent dans la lessive avec le reste, plus de lavage séparé, plus dattention spéciale au repassage. Autrefois, elle préservait leur forme, repassait minutieusement. À présent, fini.
Il sen rend compte. Reste silencieux. Parfois, il lâche une pique :
Encore des raviolis ?
Oui, répond-elle calmement.
Tu ne cuisines plus du tout ?
Jai fait de la soupe hier. Un rôti dimanche.
Il part, grognon, incapable pourtant de dire : « Pourquoi tu tournes plus autour de moi ? » Ce serait trop franc même pour lui.
Marianne continue la marche nordique, se lie avec Simone, qui recommande une bonne gynéco ; cela fait des années quelle voulait faire un point. Elle prend rendez-vous. Sinscrit à un atelier daquarelle gratuit à la médiathèque le mercredi. Pas par passion du dessin, juste pourquoi pas ? Deux heures sans courir, à ne penser quà la feuille et au pinceau.
Mi-décembre, Paul commence à rentrer tard du travail. Avant, cela aurait généré chez elle langoisse, des appels, lassiette refroidissant. Là, elle mange seule, dort dès quelle le souhaite. Il arrive à neuf, dix heures. Un jour à onze heures et demie. Elle ne demande rien. Il nexplique rien.
Elle se doute bientôt quil y a quelquun. Pas à cause de son téléphone. Un soir, il rentre parfumé dune odeur sucrée, entêtante, inconnue des bureaux ou des restaurants. Elle comprend.
Étrangement, aucune douleur. Elle sattendait à souffrir, mais non. Juste une curiosité un peu lasse, et une sensation difficile à nommer puis elle trouve : délivrance de la responsabilité. Sil part, ce sera son choix à lui.
Elle ne dit rien. Dort bien.
Cela dure trois semaines. Il continue à sabsenter, répond à certains appels dans la salle de bain. Un soir, elle capte un nom à travers la porte : « tu sais, Hélène, samedi» Hélène. Bien.
Ces trois semaines, elle repense à sa vie : trente-deux ans avec cet homme, un fils, Antoine, qui vit à Lyon avec sa famille. Autrefois, Paul était différent : blagueur, partait à la pêche avec Antoine. Impossible de dater quand il a changé, cest venu doucement, comme leau qui envahit un sous-sol.
Elle pense aussi à tout ce quelle a sacrifié, à sêtre oubliée, pas quen apparence. Ses goûts, ses envies, la musique, les voyages tout sest éteint dans la soupe et les pilules.
Les ateliers daquarelle lui révèlent quelque chose dessentiel. Elle peint une pomme, une fleur, un paysage depuis la médiathèque. Lors dun cours en janvier, lanimatrice, Madame Aubry, cinquante-deux ans, observe :
Vous avez lœil, Marianne. Jaime vos couleurs.
Ce compliment, offert au détour dun atelier, pèse plus pour elle quaucune parole prononcée par Paul depuis bien longtemps.
En janvier, laffaire Hélène prend fin. Elle l’apprend à la façon dont Paul rentre, plus las, le regard ailleurs, il ne répond plus au téléphone dans la salle de bain. Plus de parfum sucré. Il tousse souvent.
Il mange la soupe sans mot. Croise Marianne dans la cuisine, sassoit, mentionne vaguement : « Il fait très froid aujourdhui. Oui, moins douze prévu. Ah. » Puis il repart.
Ce qui sest passé, elle le comprendra via Jacques, un ami commun, qui lui demande pour la maison de campagne et laisse tomber au passage : « Jai ouï dire que ton Paul avait une amourette ? Eh bien, la demoiselle la vite largué, on dirait ! » Marianne confirme dun mot, Jacques rit, change de sujet.
Elle imagine la scène : Hélène croyait sans doute à un cadre supérieur, la belle vie, des restaurants et trouve un homme de cinquante-huit ans, hypertendu, obsédé par ses tisanes et ses chemises repassées. Difficile à supporter très longtemps.
Elle ne le plaint pas. Elle se sent comme après une rage de dents qui cesse brusquement : aucune euphorie, juste la délivrance du mal.
En février, ses ennuis de santé saggravent : il prend ses comprimés nimporte comment, oublie, se trompe. Elle retrouve les boîtes mélangées, parfois deux à la fois. Le médecin lavait pourtant prévenu.
Sa tension grimpe. Il pâlit, se plaint de vertiges, dort mal. Un matin, il dit :
Jai la tête qui tourne.
Va voir le médecin, dit-elle simplement.
Tu peux me prendre rendez-vous ?
Appelle la secrétaire, le numéro est sur ta carte Vitale. Cest marqué.
Il la regarde. Elle boit son thé, paisible.
Je ne sais plus comment faire, là.
Paul, tu es chef de service. Tu ten sortiras bien.
Finalement il prend rendez-vous lui-même. Revient avec une ordonnance supplémentaire.
Tiens, pose-t-il sur la table.
Ok, répond-elle.
Tu pourras lacheter ?
Je vais côté pharmacie demain. Donne-moi largent.
Il la dévisage. Avant, elle anticipait tout, payait, notait. Là, elle le laisse prendre en charge.
Il donne largent, elle achète les médocs, les pose sans explication, sans nouveau planning.
Mars amène le redoux. La neige vire à la gadoue, de leau goutte des toits, des enfants tapent dans les flaques. Marianne sort pour marcher, sans bâtons, juste pour le plaisir. Soffre une veste de mi-saison ajustée, beige clair, rien à voir avec ses anciens manteaux informes. Elle se regarde dans la cabine et se dit que ça fait bien longtemps quelle ne sest rien acheté pour elle.
Ce même mois, Antoine vient avec Camille, sa femme, pour quelques jours. Il a quarante ans, la carrure de son père jeune, mais le tempérament doux. Camille est gentille, paisible. Ils apportent un pot de miel et des chocolats.
Au dîner, Marianne prépare pommes de terre rôties, hareng en salade, et un pâté en croûte selon la recette de sa mère. Paul est réservé. Antoine bavarde boulot, Camille sintéresse aux ateliers daquarelle.
Tu peins, maman ?
Japprends. À laquarelle.
Tu nous montreras ?
Elle montre les feuillets. Antoine observe sérieusement, Camille assure que cest beau.
Tu as rajeuni, maman. Sincèrement.
Juste un passage chez le coiffeur, sourit-elle.
Elle remarque Antoine scrutant Paul, qui mange en silence. Quelque chose a changé entre eux, Antoine sent quil y a un malaise, ne dit rien devant Camille.
Le lendemain, profitant dun moment tranquille, Antoine rejoint Marianne en cuisine.
Maman, ça va chez vous ?
Pourquoi ?
Je sais pas Papa est bizarre, tout éteint. Il est malade ?
Il a des soucis de tension. Il suit seul son traitement, il est assez grand.
Antoine hoche la tête, joue avec la pâte.
Vous nêtes pas fâchés ?
Non, dit-elle honnêtement. Ils vivent parallèlement, voilà.
Si jamais, parle-moi, maman
Tout va bien, Antoine. Vraiment.
Les invités partent le dimanche. Le silence retombe sur lappartement. Marianne range la vaisselle, nettoie, Paul regarde la télé.
Très tard, il entre dans la cuisine, se sert un verre deau, reste près de la fenêtre.
Antoine va bien, hein ?
Oui.
Et les enfants Il sinterrompt.
Oui.
Il finit son verre, sen va. Elle regarde la nuit, les lampadaires, la dernière neige de lannée.
Début avril, Paul fait une crise dhypertension. Pas dramatique : au réveil il titube, doit sasseoir dun coup dans le couloir. Il appelle Marianne.
Marianne, je me sens mal.
Elle observe son visage rouge, luisant.
Viens dans la chambre, laide à sallonger. Prend la tension : 18.5/11. Pas top.
Prends ton Captopril, il est dans la table de nuit. Reste couché. On revérifie dans une demi-heure.
Tu fais quoi ?
Je suis dans la cuisine.
Elle va préparer le thé. Lentend chercher sa pilule. Après une heure, ça baisse à 16/9. Supportable.
Tu restes couché.
Je dois bosser
Dis que tu es malade. Tu ne bouges pas aujourdhui.
Il obéit. Elle lui apporte du thé, quelques tartines. Non quil ait réclamé. Simplement elle ne veut pas regarder quelquun souffrir sans rien faire.
Il fixe le plafond.
Marianne
Oui ?
Je Jai été idiot ces derniers mois, non ?
Il ne reçoit pas de réponse immédiate. Elle sassied sur le bord du lit.
Oui, Paul. Idiot.
Bon La promotion Ça mest monté à la tête. Je me suis cru arrivé.
Tu y es arrivé. Chef de service.
Oui il hésite. Et toi, tu es restée là Il sinterrompt. Cest pas ce que je voulais dire.
Je sais, murmure-t-elle.
Elle repart en cuisine, emporte la tasse. Ce nest pas la réconciliation. Pas de scène, ni grand discours. Il dit quil a été idiot, elle concède, cest tout.
Avril passe, mai arrive. Marianne continue la marche, laquarelle. Simone linvite au théâtre, elles choisissent ensemble de bonnes places. Une première depuis dix ans. Sièges dorchestre, un verre de jus dorange à lentracte. Sur scène, des gens racontent les histoires des autres. Cest précieux.
Elle a cinquante-six ans. Elle comprend que ce nest pas la fin ; simplement autre chose commence.
Leur vie à deux continue, parallèle. Il ne critique plus le repas, névoque plus la femme de Gérard. Parfois, ils parlent normalement, juste du quotidien. Parfois, ils restent dans la même pièce : il regarde la télé, elle lit un roman suggéré par Simone. Tout est calme, simplement, elle ne ressent plus aucune dette.
Un jour, il lui demande de lui commander ses médicaments sur internet cest moins cher.
Je ne sais pas comment on fait, Marianne.
Cest facile : tu tapes le nom, tu ajoutes au panier, tu choisis la pharmacie du coin.
Tu sais mieux que moi.
Oui, mais tu vas apprendre.
Il sy met : tâtonne, demande une fois, elle explique, il achète en ligne.
Elle réalise que cest ça, aussi, aider : ne plus faire à la place de lautre ce quil peut faire.
En juin, la chaleur sinstalle. Elle soffre une robe dété, légère, fleurie. Se regarde : pas une grand-mère de campagne, une femme qui a choisi une robe qui lui plaît.
Les couples âgés vivent différemment : certains en guerre ouverte, dautres en amitié fusionnelle, dautres dans lindifférence glacée. Avec Paul, cest autre chose : pas une guerre, ni un vrai foyer, pas non plus lindifférence. Plutôt deux solitudes côte à côte.
Elle ne sait que dire du futur. Parfois elle repense à la question dAnnick sur le divorce. Elle nécarte pas, mais ne se précipite pas. Il faut dabord se trouver soi-même.
Lété avance. Elle part deux semaines à Lyon chez Antoine seule. Paul reste pour « le travail ». Elle prépare une trousse, coud un coussin pour sa petite-fille, a appris sur YouTube. Elle part.
Quinze jours avec Antoine, Camille, les enfants. Les plus beaux depuis longtemps. Elle fait la cuisine, lit des histoires, donne le bain : une fatigue heureuse, qui se donne et soublie aussitôt.
Antoine la questionne sur la maison. Elle répond sans ruser : la vie « normale mais difficile ». Il comprend, ne simmisce pas. Un bon fils, vraiment.
Au retour, elle est bronzée, apaisée. Paul laccueille dans lentrée : « Te voilà. » Il laide avec la valise. Cest peu, mais cest déjà ça.
Août est lourd. Marianne installe un ventilateur dans la chambre, soffre un melon entier, le partage avec Paul. Il dit merci. Un vrai merci, après si longtemps.
Septembre vient, le froid du matin, les grands platanes qui bruissent dehors, jaunes. Le vendredi soir, Paul rentre peu après vingt heures, le visage terreux, se meut lentement. Elle lit dans la cuisine.
Marianne Je ne me sens pas bien.
Que se passe-t-il ?
Je crois que cest la tension. Jai la tête, et ici il pose une main sur sa poitrine ça serre.
Elle sapproche, le considère.
Depuis quand ?
Depuis midi. Je pensais que ça passerait.
Tu as pris ta pilule ?
À quinze heures. Ça na rien fait.
Assieds-toi.
Il obéit. Elle amène le tensiomètre. 19/11, pire quen avril.
Paul, dit-elle calmement. Cest grave. Il faut appeler les urgences.
Non, attends, si je reprends un comprimé
Non. 19, cette douleur, ce nest pas le moment dessayer. Appelle le médecin.
Tu veux bien téléphoner ?
Là, elle sarrête, tensiomètre en main, le regarde.
Elle le voit : la face grise, les yeux perdus, la main crispée sur la poitrine. Un homme qui a peur, qui souffre.
Mais elle voit autre chose encore : toute une année à être transparente pour lui, les mots qui ne partent pas. Quil sest détourné depuis bien avant quelle ne cesse de se soucier de lui.
Alors elle sait ce quelle va faire et ce quelle ne fera pas.
Paul, dit-elle délicatement. Tu as ton téléphone. Tu connais le numéro du SAMU.
Il la regarde, perplexe.
Hein ?
Appelle le 15. Donne ladresse, explique que cest pour ta tension et une douleur dans la poitrine. Ils viendront.
Marianne il y a, dans son regard, un appel enfantin. Tu ne viens pas avec moi ?
Je tai aidé : jai pris ta tension, je tai dit dappeler. Le reste, cest toi.
Mais
Paul, elle pose le tensiomètre, tu vas appeler. Tu es adulte, chef de service. Tu vas y arriver.
Elle quitte la cuisine, traverse le couloir, ferme doucement la porte de la chambre derrière elle.
Un moment passe. Puis, depuis la cuisine, elle entend, faible et tremblant :
Allô. Oui, le SAMU. Ladresse
Elle se sert une tisane. Camomille, sa préférée. Coupe en main, elle passe devant lui, assis, parlant au téléphone. Il la regarde du coin de lœil. Elle va à la fenêtre, observe la nuit tombée.
La cour est vide. Sous le réverbère, lasphalte brille, les feuilles des platanes, détrempées, saccumulent déjà. Aucun bruit sur le banc.
Il raccroche. Silence.
Ils arrivent, dit-il.
Très bien.
Tu tu ne viens pas à lhôpital avec moi ?
Elle se retourne. Son visage terreux, main sur la poitrine, les yeux évidés de peur. Il lui fait de la peine, sincèrement, sans ressentiment, ni triomphe.
Non, Paul, dit-elle doucement. Les médecins soccuperont de toi.
Marianne
Ils savent faire leur métier.
Elle prend sa tisane et repart, refermant la porte. Elle sassoit à la fenêtre : cette fois, elle voit lautre côté, les lumières de limmeuble den face, le platane dénudé, les poignées de lumière dans la nuit. Dans la cuisine, des bruits feutrés, puis plus rien, puis le son de lascenseur.
Les secours arrivent vingt minutes plus tard. Elle perçoit la porte qui souvre, des voix pressées, des pas, des mots pros : « tension », « ECG », « observation ». Il répond, contrit, comme un enfant.
On demande : Votre épouse est là ?
Il répond : Oui. Mais elle ne vient pas.
Silence. Le médecin, neutre : Bien. Habillez-vous, on y va.
La porte claque. Lascenseur. Silence.







