L’oncle de mon père est venu chez nous et nous a annoncé qu’il avait lui aussi droit à une part de l’héritage.

Il y a six mois, une catastrophe étrange est survenue dans ma famille : mon père s’est volatilisé dans la lumière pâle d’un matin pluvieux, comme s’il était aspiré par le vent frais de la rue de Rivoli.

Peu de temps après les funérailles, le frère de mon père, mon oncle Gérard, est apparu un dimanche comme sorti d’un tableau de Magritte. Il venait nous voir tellement rarement quon avait presque oublié son visage, avec ses moustaches tordues et son accent du sud. Même du vivant de mon père, leurs relations étaient givrées, ni disputes ni tendresses : chacun vivait à lécart comme deux solitudes sur les quais de Seine.

Comment sest déroulé votre voyage ? ai-je demandé, tandis que les tasses de thé semblaient flotter au-dessus de la table. Et pourquoi me tutoies-tu ? Parce que je suis ton oncle préféré ! répondit-il, sourire sucré au coin des lèvres, comme s’il portait un costume rayé pour un bal masqué.

Aucun message annonçant son arrivée, aucun coup de fil. Depuis lenterrement, silence radio, puis soudain, il débarque sans frapper, comme un fantôme sorti dun carnet oublié.

Pendant que nous dégustions le thé à la fleur d’oranger, mon oncle sest penché, les yeux brillants comme les lampadaires du boulevard Saint-Michel, et annonce : Comment allons-nous diviser lhéritage ? Nous trois, cest bien ça ? Il ny aura personne dautre ? Quel héritage ? dit ma mère, surprise, les cheveux ramassés comme des nuages.

Oui, il existait un héritage : un bel appartement avenue Foch, une vaste maison normande et deux voitures Citroën qui dormaient dans le garage. Ma mère voulait vendre la maison, quon me procure un appartement à Lyon, là où jétudiais. Mais javais limpression que les murs respiraient encore, alors jai refusé. Nous avons décidé de ne rien précipiter.

Quel héritage ? Mais la fortune que ma léguée mon frère ! protesta Gérard. Tu sais très bien, si Marthe et moi nétions pas là, tu aurais tout reçu. Donc, vous navez droit à rien ! Je suis pourtant son frère ! Cest mon droit ! Non, pas du tout ! La loi est pour nous ! Et si ce n’était pas juste ?

Gérard est rusé, il savait parfaitement que selon la loi française, il na aucun droit sur la succession. Alors il piqua notre conscience, cherchant dans nos regards quelque chose qui nexistait pas. En réalité, mes parents et Gérard nont jamais tissé de liens. Ce n’est pas son histoire, ni notre héritage.

Quand mon père a commencé à disparaître dans la brume, il ma clairement expliqué : tout ce que nous avions, moi et maman, devait nous revenir comme des plumes légères sur la terrasse. Jamais il na envisagé de partager nos souvenirs avec quiconque.

Et ta conscience, Gérard, elle tappelle ? Parce que nous non plus ! Tu sais bien que tu n’as jamais été proche de lui ! Cest comme une mauvaise comédie où lhomme épouse la femme et elle lui prend tout, tandis que parents, frères, sœurs et cousins n’ont que des miettes.

Gérard a tenté dactiver nos remords. Il nous pressait daccepter un partage à trois, comme si la justice flottait dans la fumée du thé. Adieu ! Nous ne discuterons plus de ça avec toi ! déclara ma mère.

Après son départ, nous avons fermé la maison à double tour et retrouvé notre appartement au cœur de Paris, là où la lumière danse sur les balcons en fer forgé. Nous connaissions bien le caractère de Gérard, assez pour deviner quil ne lâcherait pas prise, pas quand un tiers dun manoir normand, un tiers dun appartement et un tiers de deux voitures Citroën représentaient tant deuros, des sommes qui font tourner la tête.

Un jour, comme dans un rêve où les dossiers s’empilent sur la table, il nous a traîné en justice. Il espère décrocher la lune. Mais la loi est un jardin pour nous, pas pour lui. Que cherche-t-il à saisir dans ce paysage ?

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