Les Épis d’Or

LES ÉPIS DE BLÉ

Il y a environ vingt-cinq ans, quand jétais encore jeune et naïve, mon médecin de quartier malgré toutes mes protestations ma assignée au service de médecine interne à lhôpital.

À cette époque, javais vingt-trois ans et mon mari, Antoine, en avait vingt-six. Antoine était ingénieur dans un bureau détudes, pendant que je finissais mes études à la fac. Nous étions mariés depuis deux ans et, par choix, les bébés navaient pas encore pointé le bout de leur nez : les grenouillères, ce n’était pas pour tout de suite.

Je me croyais une épouse exemplaire, presque impeccable, alors que chez Antoine, chaque jour, je dénichais de nouveaux « défauts » comme dans un miroir bien malveillant ! Je trouvais quil passait beaucoup (trop !) de temps à bichonner sa vieille mobylette plutôt que de soccuper de moi. Jétais persuadée de pouvoir forger Antoine à ma guise, deffacer tout ce qui me dérangeait chez lui. Ah, quelle ingénue ! En fait, cétait plutôt moi qui avais des ajustements à faire.

Après une session universitaire stressante à souhait, mon estomac a décrété la grève : aigreurs, nausées, impossible davaler quoi que ce soit.

Ma petite, me dit le docteur Armand Lefebvre, lunettes à monture épaisse glissant sur le nez argenté, il faut préserver sa santé jeune, tout comme on garde une jolie robe neuve ! Ne va pas à lencontre de mes prescriptions, ma chère Églantine. Un bon séjour à lhôpital te fera le plus grand bien. Allez, file, prends ce papier et va te faire admettre !

Essuyant mes larmes en chemin, jallais donc minscrire au service hospitalier, la dignité en option.

Nous étions quatre dans la chambre : deux femmes dune cinquantaine dannées, une petite mamie dâge indéfinissable portant un foulard à pois, et moi, la pièce rapportée. On appelait la vieille dame Madeleine Durand, et jai oublié depuis longtemps le nom des deux autres.

J’étais dune humeur massacrante et la terre entière surtout mon époux avait droit à ma rancœur : je le soupçonnais alors fermement dattendre (avec espoir !) quon me « débarrasse » de la circulation, vu quil n’avait même pas insisté pour que je sois traitée à domicile.

Recroquevillée sur mon lit grinçant, le nez au mur, repliée sur mon spleen, je ruminais contre le monde entier.

Prends tes fameuses conserves, tes bocaux, jen veux pas, lançais-je à Antoine, chaque fois quil débarquait avec des sacs remplis de victuailles.

Mais, Églantine, disait-il avec douceur, le médecin a dit que le poisson vapeur, cest parfait pour toi. Essaie, au moins, jy ai mis tout mon cœur ! Et les pommes de terre, juste une cuillère ?…

Même pas en rêve ! Manges-les, ou donne-les aux chats errants de la rue. Mais franchement, même eux refuseraient, cest une offense à toute la gastronomie française !

Antoine soupirait et partait la mine déconfite. Par pur sadisme conjugal, je me sentais obligée de lui balancer quelque méchanceté pour la route.

Ne reviens plus me voir ! rajoutais-je à chaque fois.

Mais Antoine persistait à venir matin et soir, le roi de la constance, déposant à chaque aube un nouveau plat chaud sur ma table de chevet, minutieusement emballé dans une vieille serviette en flanelle, pour que le repas reste moelleux et tiède… Moi, je restais insensible à tant de patience et de tendresse.

Comment faisait-il pour cuisiner tout ça, avec son métier et ses trajets ? Aujourdhui, je réalise le poids de sa dévotion, mais à lépoque, mes tourments égoïstes prenaient toute la place.

Aucun traitement n’avait deffet sur moi : piqûres, cachets, perfusions… rien, je me desséchais à vue dœil, maigrissais à en faire peur, des valoches sous les yeux dignes dune rock star insomniaque. Après une batterie dexamens, le verdict tomba : gastrite chronique. Pas si grave, me direz-vous ? Pour moi, ce fut un vrai crash test existentiel.

Après chaque soin, je restais sur mon lit et fixais le néant. Personne ne sapprochait (étonnant ?), mon aura était si toxique quon aurait cru que javais volé la collection de parfums de ma voisine. Je le savais, mais incapable de me ressaisir.

Un soir, les deux quinquas sabsentèrent pour la nuit et je me retrouvai seule avec Madeleine Durand.

Tu ne dors pas, ma puce ? me demanda-t-elle doucement.

Non, répondis-je, les entrailles à vif.

Tu sais, Églantine, moi je viens ici trois fois par an, pour la routine. Même diagnostic que toi, la gastrite bien française, que je gère très bien chez moi, mais bon, se faire coucou à lhôpital, parfois, ça change.

Epargnez-moi, je vous en prie, la conférence sur lart de bien manger, grommelai-je, je connais la leçon par cœur, inutile duser votre salive.

Non, tu ne comprends pas, répondit-elle sereinement. Je ne cherche pas à t’embêter. Mais tu mas rappelée… moi, il y a cinquante-cinq ans. Toute hérissée, pleine d’idées arrêtées.

Pour la première fois, jai commencé à écouter. Madeleine, courbée comme une baguette oubliée dans un placard, petite, bossue, semblait sortie dun conte de Perrault. Mais de ses yeux dun bleu de porcelaine émanait une lumière émouvante. Elle semblait briller de lintérieur.

Je lavais remarquée, entourée de visiteurs, infirmières ou patients, tous venant lui confier leurs secrets, repartir lair changé, parfois en pleurs, le plus souvent le sourire aux lèvres. Parfois, les malades guéris lui offraient des petites douceurs : un paquet de biscuits, une bouteille de lait, du chocolat, un pot de compote, voire des bonbons de vrai enfant. Madeleine les remerciait, les couvrait de son foulard et essuyait discrètement ses larmes.

Tu veux une histoire, Églantine ? murmura-t-elle alors, avec cette moue amusée qui ne touchait pas ses yeux tristes. Je vais ten raconter une : la mienne, pour changer.

Tout à coup, j’eus honte de ma goujaterie. Son visage, ridé de mille souvenirs, prit lexpression dune gamine apeurée.

Excusez-moi dêtre aussi désagréable, Madeleine… Parlez-moi, sil vous plaît.

Mais mange un peu de ce velouté aux boulettes, tiens. Ça réchauffe lâme, répliqua-t-elle en me passant un bocal bien ficelé.

Par politesse (et curiosité), jacceptai. Je pris une cuillère, mapprêtais à faire la grimace, mais surprise : à la première bouchée, mon estomac sapaisa ! Jen engloutis presque la moitié. Presque bon, ce truc…

Alors, difficile ? Tu as bien mangé ? demanda-t-elle en souriant.

Oui, vraiment, un début de miracle

Allez, pas trop dun coup ! Ton ventre na pas lhabitude quon le respecte ! Mange un peu, souvent. Et surtout, respecte les autres, surtout ton mari. Il taime, le pauvre, ne le repousse pas. Bref, revenons à ma promesse. Prête pour mon histoire ?

Elle trempa un croûton dans son thé et poursuivit :

Jai grandi dans une famille nombreuse, sept enfants, si tu veux savoir. Laîné, Clément, est mort tout petit de la tuberculose ; la petite dernière, Marguerite, sest éteinte du typhus alors que javais sept ans. Papa était ouvrier à la SNCF, maman tenait la maison et cousait pour tout le quartier. Jadorais lire et jétais bonne élève. Après le Bac, jai fait lÉcole Normale, pour devenir institutrice à la campagne. Revenue au pays, jai vu défiler les prétendants, tous recalés par mon esprit critique.

Beurk, lançais-je à ma mère, Pierre ? Un garçon décurie ? Jamais de la vie ! Toujours les mains sales, et lodeur de foin mouillé Quant à Henri le voisin, il boit comme un trou, Lucien joue de laccordéon au bal et court les jupes, et Charles le berger ne sait même pas lire ! Maman soupirait, mais narrivait pas à me raisonner.

Un jour, on envoya au village de Louviers (oui, cest de là que je viens, hein !) un jeune directeur décole, venu tout droit de Paris. Grand, élégant, yeux azur Mon cœur a bondi. Les enfants le respectaient : calme, pédagogue, il aidait les cancrons après la journée, et gratis !

On sest mariés, évidemment.

Attention, ma fille, arrêtait pas de me dire maman, sois douce, arrête de vouloir tout contrôler. Il est bien, ton mari, ne fais pas la difficile !

Mais bien sûr, je nen faisais quà ma tête.

Avec mon époux, Paul-Émile, nous enseignions tous les deux au village. Trois ans plus tard, notre première fille, Victoire, est née. Fragile, souvent malade, elle avait une malformation cardiaque. Victoire est morte à onze ans, juste avant la guerre. Ma deuxième fille, Valentine, le portrait craché de son père, était une vraie perle, belle et adroite !

Paul-Émile partait souvent à Rouen pour des réunions et me ramenait toujours des tissus maman me cousait alors de belles robes. Jétais la plus élégante du coin, mais rien ne me convenait jamais assez ! « Tissu trop terne, motif trop discret ! » Je trouvais toujours à redire, pauvre Paul-Émile

En 1933, ce fut la grande disette. On partageait nos réserves en trente parts, calcul précis, pour tenir le mois. Tu me croiras ou pas, Églantine, mais je garde encore les pépins de melon ou de pastèque pour ne rien jeter. À quatre, parfois, on ne mangeait que deux pommes de terre, une poignée de riz, une carotte, quelques pépins, une cuillère de saindoux et un verre de farine complète par jour Tout était planqué, sinon on aurait tout mangé dun coup comme certains voisins et crevé de faim.

Derrière le village se trouvait un grand champ de blé, surveillé nuit et jour. La tentation daller glaner quelques épis était grande, mais la peur de finir en prison pour vol de biens communs était plus grande encore.

Un soir, affamés et désespérés, Paul-Émile et moi tentons le coup. Les enfants couchés, on file, discrets comme deux chats, ramasser quelques épis.

À peine avions-nous commencé quon a entendu le bruit inquiétant dun attelage : cétait le garde-champêtre ! On a tout laissé tomber pour se planquer dans les buissons du cimetière. Par miracle, il ne nous a pas vus.

En rentrant, jai réalisé que javais perdu ma jupe dans la manœuvre. Avec tous mes os à la surface, la jupe avait glissé sans que je men aperçoive, probablement quand je secouais les épis…

À la maison, j’ai éclaté en sanglots. Si jamais quelquun retrouvait ma jupe dans le champ et tout le monde savait que cétait la mienne les gendarmes ne tarderaient pas à venir me chercher !

Entre mes pleurs et ceux des enfants, nous formions un joli concert pathétique.

Assez, tout le monde ! dit Paul-Émile, ferme mais doux. Au lit. Un point cest tout. Je retrouverai ta jupe, Madeleine, avant que le village ne séveille.

Je nai pas dormi de la nuit. Au matin, Paul-Émile est revenu fier comme Artaban avec la jupe. Il mavait sauvée de la prison.

Après ça, jai changé mon fusil dépaule, terminé de considérer mon mari comme un parent pauvre de la noblesse locale. Lépreuve mavait rendue humble.

Et ensuite ? demandai-je, captivée.

Ensuite ? On a tiré le diable par la queue, mais on a survécu, grâce à Dieu. Puis, la guerre a éclaté en 1940. Paul-Émile est parti volontaire au front. Je suis restée seule avec Valentine. Les Allemands sont arrivés à Louviers Ils ont brûlé notre maison, et

La voix de Madeleine se brisa.

Ils ils ont fait du mal à Valentine. Elle na pas survécu à tant dhorreur. Jétais enceinte à ce moment-là : lenfant nest jamais né. Jaurais eu un fils.

Elle pleurait à chaudes larmes. Je me levai pour la prendre dans mes bras.

Nous sommes restées ainsi longtemps, sans rien dire, à partager nos silences au cœur de la nuit.

Au lever du soleil, elle ajouta :

En 1943, jai reçu le papier officiel : Paul-Émile disparu au front, probablement mort. Après la guerre, jai erré de village en village, de poste décole en pension de fortune. Finalement, à la retraite, ma nièce ma recueillie dans sa chambrette parisienne. Ici, à lhôpital, je me fais soigner, je laisse Tamara (ma nièce) souffler un peu, et je mets de côté quelques euros pour lui acheter du chocolat. Elle rit comme une enfant, cest mon diamant à moi. Toujours elle me gronde de me ruiner pour elle.

Comment une femme si frêle peut-elle porter tant de lumière et de bonté ? Elle a tant souffert et pourtant elle console encore les autres. Moi, à côté, j’ai tout pour être heureuse un mari aimant, une famille en bonne santé et pourtant jétais spécialiste du « jamais content ».

Ma santé sest améliorée. Jai recommencé à manger, les douleurs ont disparu. Un an plus tard, Antoine et moi sommes devenus parents dun petit Michel, puis, quatre ans après, dune petite fille que nous avons appelée Madeleine.

Je peux le dire : un voile est tombé de mes yeux. Jai enfin compris que javais un mari en or, doué, attentionné et patient. Il a fallu que je change, moi, pas lui !

Quand la colère me guette, je repense à lhistoire des épis et à la patience dAntoine, et jessaie moi aussi daider les autres cest ça, le vrai bonheur !

Parfois, je me demande si mon estomac nétait pas malade simplement à cause de mon fichu caractère… Quen pensez-vous ?

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