« N’aimerais-tu pas avoir une fille ? Je peux être ta fille, si tu le veux. » La jeune fille est arrivée seule dans notre famille

Il y a quinze ans, jai fait un rêve étrange qui me hante encore. Je déambulais dans les couloirs feutrés dun vieil orphelinat à Lyon, les tapisseries en velours absorbant le bruissement de mes pas. Une petite fille, aux yeux dun vert émeraude presque irréel, mobservait depuis lembrasure dune porte entrouverte, silencieuse comme une apparition. Après de longues minutes où le temps semblait sêtre arrêté, elle ma soudain demandé, dune voix douce mais directe :

Est-ce que vous avez une fille ?
Non, ai-je répondu, un peu prise au dépourvu.

Elle a poussé un soupir léger, son regard plongeant dans le vide comme si elle suivait une pensée très ancienne, puis elle a murmuré, triste :

Ça ne vous plairait pas den avoir une ?

Ses mots flottaient dans lair, épais comme la brume au matin sur la Saône. Tandis que jessayais de comprendre ce quelle voulait dire, elle a repris, résolue :

Je peux être votre fille. Si, bien sûr vous le souhaitez.

Mon esprit sest alors mis à vagabonder loin de toute logique. Chez moi à Dijon, javais un fils déjà grand, vingt ans tout ronds, et jamais je navais songé à agrandir la famille. Pourtant, cette phrase « Une fille, ce nest jamais de trop. » et ces yeux immenses, presque féeriques, bouleversaient mes certitudes.

Depuis toujours, au fond dun tiroir de mes rêves, attendait le désir dune fille. Une petite princesse avec qui choisir des robes à volants, des rubans pastel, des poupées aux joues roses, samuser devant la coiffeuse, échanger des secrets légers comme des bulles de savon. Mais la vie mavait offert un garçon, et je navais jamais osé défier le destin une seconde fois. Jai douté étais-je prête, maintenant, à élever une fille ? Ce rêve nétait-il quune chimère qui devait rester suspendue ?
Bien sûr que oui ai-je prononcé, portée par létrangeté du moment.

Alors, la petite, qui se nommait Clémence, sest jetée contre moi, menveloppant dans une étreinte qui paraissait durer depuis la nuit des temps, comme si nous avions toujours été réunies dès son premier souffle.

À travers cette étreinte flottait tout lamour quelle avait emmagasiné pendant ses années à lorphelinat. Clémence venait davoir cinq ans. Elle était arrivée là à vingt mois, après quun accident de voiture sur lautoroute Bison Futé, impliquant sept âmes, avait emporté ses parents. Depuis lors, elle rêvait dun foyer, son attente prolongée par les aléas de ladministration française, si souvent perdue dans ses formulaires et ses délais.

Les jours suivants, jai vu une joie inouïe illuminer son visage, comme si chaque nom de la famille quelle découvrait était une étoile nouvelle à mémoriser dans sa constellation secrète. Tout le monde à la maison, à Besançon ou à Paris, est tombé sous son charme. Elle rayonnait dune tendresse rare ; mon mari, dabord réticent, sest laissé attendrir dès le premier regard. Clémence nous appelait déjà maman et papa, et jamais mon mari naurait imaginé se séparer delle.

Pour Clémence, tout paraissait couler de source, comme dans un conte où les obstacles sestompent. Rapidement, elle rattrapa ses camarades, et lorsqu’elle entra au CP, son intelligence brillante et son esprit logique étonnèrent même la maîtresse. Dernièrement, elle sest inventée une nouvelle passion : écrire des poèmes, des vers étranges qui semblent déborder du rêve et de la vie elle-même. Elle est devenue lenfant chérie de tous.

Parfois, je me demande si ce jour à lorphelinat nétait pas simplement un rêve, si étrange et doux ; pourtant chaque matin, le destin semble me murmurer à loreille que cétait bien réel. Pour cela, je remercie la fortune, ou la lune peut-être, qui ma guidée à Clémence, ce jour-là, avenue Victor Hugo et qui a fait de ma vie une histoire presque incroyable, pleine de tendresse et de mystère.

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