Il y a bien longtemps, alors que je nétais encore quun jeune homme plein dillusions, je me souviens de la période où tout semblait léger avec mon ex-femme, Margaux. Nous en étions à lépoque des chocolats fins et des bouquets de pivoines, persuadés que notre amour était de ceux quon décrit dans les romans. Mais lorsquon apprit, jeunes et maladroits, que Margaux attendait un enfant, et que nos familles nous poussèrent à nous marier, le conte de fées seffrita bien vite.
La tendresse du début laissa place aux petites disputes, dabord rares, puis bien trop fréquentes, au point que la semaine nen manquait jamais. Ce nétait pas suffisant pour divorcer, dautant que notre fils Gabriel était arrivé parmi nous, mais assez pour que la routine se teinte dagacement.
Heureusement, à cette époque, jétais employé chez Renault à Boulogne-Billancourt, et Margaux restait à la maison avec notre fils. Cette séparation quotidienne nous offrait une respiration nécessaire. Tant que nous ne croisions pas trop souvent nos chemins, et que je pouvais gâter Gabriel lors de mes rares heures libres, la situation tenait à peu près debout. Cest, je crois, ce qui nous mena à envisager un second enfant lorsque Gabriel eut quatre ans.
Larrivée de notre fille, Élodie, sembla rapprocher Margaux et moi pour un temps ; nous avions limpression que la vie de famille prenait enfin un sens. Occuper nos journées à veiller sur les enfants, à partager les préoccupations de parents, avait le don deffacer nos griefs.
Le temps passa ainsi, et un troisième enfant, Paul, agrandit la famille. Jacceptai davantage de responsabilités au travail et Margaux était daccord : nous navions jamais appris à faire des réserves, chaque sou gagné en francs français partait parfois dans un jouet ou une douceur pour les enfants, dans lespoir quils ne se sentent jamais réduits par nos moyens modestes. Margaux aussi avait droit à ses attentions, même si, apparemment, ce nétait pas suffisant.
Les années filèrent. Un matin, alors que Gabriel avait onze ans et Paul tout juste quatre, Margaux me présenta des papiers de divorce. Sans aucun remords, elle mannonça quelle aimait un autre homme. Je nai pas été foudroyé de chagrin au fond, je nétais pas surpris quelle ait trouvé quelquun dautre, la monotonie de nos vies avait dû lui peser : entre lécole, la promenade au parc Monceau, et les enfants, il lui restait quelques instants à elle. Tandis que je mépuisais à latelier, seul à penser famille et lendemain.
Mais ce qui me heurta, ce fut sa volonté soudaine de me confier la garde des enfants. Margaux, qui avait toujours tout fait pour eux, semblait à présent épuisée, prête à menacer de les abandonner à la DASS de Paris si elle devait « traîner » nos trois enfants dans sa nouvelle vie conjugale. Elle rêvait dun nouvel enfant avec son compagnon, ne voulait plus des nôtres.
Jen repense aujourdhui avec distance. Tant dannées ont passé depuis que la maison de Fontenay-aux-Roses a été vide du rire des enfants, et de la voix de Margaux. Mais la France, ses rues pavées, ses cafés, ses éclats de soleil sur la Seine, me rappellent sans cesse cette histoire et la drôle dironie de nos vies.







