Je taimerai toujours.
Claire, les jambes chancelantes, réussit à peine à atteindre son immeuble, sappuyant contre les murs pour ne pas se laisser tomber. Sa tête lui tournait tellement que des taches noires dansaient devant ses yeux. En cherchant fébrilement ses clés au fond de son sac, elle se maudissait silencieusement pour avoir cédé à la panique dans le cabinet du médecin. Mais comment garder son calme dans ces circonstances ?
Le docteur Moreau, posant les clichés de lIRM sur son bureau, avait parlé dune voix posée, presque indifférente :
« Madame Chartier, la situation est grave. Il sagit dun anévrisme. La paroi de votre vaisseau sanguin est aussi fine quun cheveu. Imaginez un ballon gonflable prêt à éclater. Le moindre stress, la moindre augmentation de la pression Lopération est à faire durgence. Attendre une prise en charge, cest jouer à la roulette russe. On ne sait pas si vous aurez ce temps. »
« Mais et si je règle la facture ? » balbutia Claire, agrippant nerveusement la lanière de son sac.
Le médecin énonça le montant. Une somme qui sonnait comme une sentence. Claire navait pas cet argent et savait quelle ne laurait jamais. Sa pauvreté après la mort de sa mère, les dettes, un modeste salaire de bibliothécaire Elle aurait pu vendre tout ce quelle avait, sans jamais atteindre une telle somme.
« Attendez que lhôpital vous recontacte, dit doucement le docteur Moreau. Et, surtout, restez calme. Du repos complet. »
« Du repos ? » Claire avait envie de crier. Mais elle sétait contentée dun signe de tête avant de quitter le cabinet, les jambes coupées.
Adossée à la porte de lancien appartement de son oncle Gérard, elle tentait de reprendre son souffle. Cet appartement, cétait le seul héritage reçu. Gérard, frère de son père, un original qui sétait muré dans sa solitude, lui avait laissé ce trois-pièces vétuste de la banlieue parisienne, encombré de souvenirs. Pour certains, cétait une mine dor dantiquités, pour elle, un souci de plus.
« Il va falloir tout trier, songea-t-elle, déambulant dans les pièces encombrées. Peut-être pourrais-je vendre un vieux buffet, la vaisselle Au moins de quoi payer le premier acompte à la clinique. »
Lidée dattendre la mort, immobile, quune « bulle » éclate dans sa tête la rendait folle. Elle avait besoin dagir. Peu importait quoi. Juste bouger.
Claire commença par le grand bureau en chêne du salon. Les tiroirs débordaient de papiers. Elle attrapa un sac poubelle et se mit au travail : quittances des années 90 ? Hop, au sac. Vieux relevés de compte ? Au sac. Mode demploi dun vieux fer à repasser disparu depuis vingt ans ? Au sac aussi.
Elle agissait mécaniquement, ne pensant à rien. La douleur dans son crâne sapaisait. Dans le dernier tiroir du bas, sous une pile de journaux jaunis, ses doigts heurtèrent quelque chose de dur. Elle tira une vieille chemise cartonnée, raccommodée par des rubans effilochés.
La curiosité lemporta sur la lassitude. Claire défit les liens. À lintérieur, un paquet de lettres soigneusement empilées. Pas denveloppes, juste des feuillets couverts dune écriture régulière, masculine, quelle reconnut aussitôt : celle de son oncle Gérard.
Elle prit la première lettre.
« Ma chère Solange,
Trois mois se sont écoulés depuis ton départ. Je narrive pas à my faire. Aujourdhui encore, je suis passé devant la Sorbonne, tout me rappelait toi. Le vide Jai été fier, stupide, un gamin. Jaurais dû tarrêter ce soir-là, après notre dispute. Je ne sais pas où tu es. Ta voisine ma dit que vous êtes parties, cest tout. Jécris dans le vide, sans pouvoir men empêcher. Cest tout ce qui me tient debout. Ton Gérard. »
Claire resta figée. Son oncle, quelle avait toujours imaginé froid et distant, révélait dans ces lignes une telle souffrance, une telle tendresse Elle lut une seconde lettre, puis une troisième. Elles étaient toutes datées de 1972. Lhistoire y revenait encore et encore : une rencontre, lamour, une dispute dérisoire (il avait refusé de demander la main de la jeune fille à ses parents par peur de lengagement), Solange partie avec sa famille vers une adresse inconnue. Ne sachant où lécrire, il noircissait des pages jamais envoyées, jurant daimer toute sa vie.
« Solange, je te chercherai. Si je ne te trouve pas, je naimerai toujours que toi. Toute ma vie. »
Il avait sans doute tenu promesse. Le vieux célibataire, mort dans la solitude.
Les larmes coulèrent sur les joues de Claire. Elle sentit monter en elle une pitié déchirante pour cet homme, et, avec elle, une idée qui simposa, un brin folle : et si Solange était encore en vie ? La retrouver. Lui dire quelle avait été aimée, quon ne lavait jamais oubliée.
Cela devenait un objectif une raison dagir, balayant son propre désespoir. Une chance deffacer une vieille erreur.
Son esprit semballa. Pas dadresse. Pas de nom de famille. Elle relut les lettres. Dans lune delles, un détail : « Tu te souviens du square près du lycée Louis-le-Grand ? Tu riais devant ces lions de pierre devant ton immeuble rue Saint-Jacques. »
Rue Saint-Jacques, lycée Louis-le-Grand. Claire sempara de son vieux téléphone, fit des recherches, repéra les façades dimmeubles en pierre sculptée. Mais ce nétait pas suffisant. Il fallait un prénom.
Elle fouilla lappartement à la recherche dun indice. Dans la chambre, dans la table de nuit, elle trouva un vieil album relié de cuir. On y voyait le jeune Gérard au visage ouvert, blond cendré. Et sur beaucoup de photos, une jeune fille aux deux longues tresses et au regard pétillant. Au dos dun cliché de groupe, lencre identifiait : « Promo E-2, Polytechnique, 1971. Solange M., Gérard, Paul. »
« Solange M. » Une initiale mais cétait déjà ça.
Elle commença des recherches sur internet, scrutant forums, bases de données, annuaires danciens élèves, tentant « Solange », « M », année de naissance entre 1950 et 1952, à Paris. Un espoir
Sur un forum danciens de Polytechnique, bingo ! Quelquun mentionnait : « Ma mère, Solange Martin (née Morel), diplômée en 1973 »
Morel. Solange Morel. Tout collait. Nom dépouse : Martin.
Claire chercha « Solange Martin », trouva vite une petite brève dans Le Parisien pour le 8 mars, avec sa photo. On y rendait hommage à une ancienne institutrice, cheveux blancs, un visage intelligent et doux. Claire retrouva aussitôt le même visage sur ses anciennes photos de jeunesse. La ressemblance, malgré les années, était indéniable.
Dans larticle, on mentionnait que Solange Martin vivait à Clarté-sur-Seine et participait activement au club des anciens.
Le cœur battant, Claire nota ladresse. Il lui fallait le numéro exact. Appelant la mairie, elle se présenta comme agente dune association souhaitant remettre un prix, et obtint le renseignement sans difficulté.
Claire prépara un sac, y glissa la chemise de lettres, une bouteille deau, et fonça à la gare routière. Le trajet lui parut interminable, langoisse alternant avec lespoir. Et si cette femme la rejetait ou la prenait pour une escroc ?
Clarté-sur-Seine accueillit Claire dans un calme bucolique au parfum de pommiers en fleurs. La maison au portail vert débordait de roses. Claire sarrêta, tremblante, et sonna.
Cest Solange Martin qui ouvrit. Plus âgée et frêle que sur les photos, elle garda une voix calme mais sur la défensive.
Oui ? demanda-t-elle.
Bonjour, madame Martin ? La voix de Claire, tremblante, la trahissait.
Cest moi. Vous êtes ?
Je mappelle Claire. Je suis la nièce de Gérard Chartier.
Le choc fut immédiat. La main de Solange sagrippa à la porte, ses traits se crispèrent, envahis de douleur.
Gérard ? murmura-t-elle à peine.
Gérard Chartier, il il est décédé. Il y a un mois.
Solange recula lentement, lui fit signe dentrer. Claire traversa la cour fleurie, rentra dans une maison simple et lumineuse. Solange sassit, tremblante.
Décédé Ses yeux fixaient le vide. Je par moments, je me demandais encore. Je lisais les nécrologies quelquefois. Mon Gérard
Ce « Mon Gérard » serra le cœur de Claire.
Il ne vous a jamais oubliée, murmura-t-elle.
Solange releva brusquement les yeux, comme blessée.
Vous nen savez rien !
Jai trouvé ceci, Claire tendit la chemise. Il vous écrivait. Tout ce temps. Elles étaient rangées dans son bureau.
Solange prit le dossier, louvrit avec précaution, défit les liens. Elle lut la première lettre, puis une deuxième. Les larmes coulèrent. Elle ne les essuya pas.
Quel idiot, gémit-elle à mi-voix. Pourquoi ? Pourquoi sest-il infligé cela ?
Il vous aimait, prononça simplement Claire. Il na jamais été marié.
Je sais, répondit Solange en relevant un visage trempé de larmes. Jai eu de ses nouvelles, il y a quinze ans, par une amie. On ma dit quil vivait seul, quil était resté célibataire. Jai eu honte. Peur.
Honte ? sétonna Claire.
Je suis partie à lépoque, me disant quil ne voulait pas de moi, de famille. Et puis Elle sarrêta, serrant la lettre entre ses doigts. Et puis jétais enceinte, Claire.
Claire eut le souffle coupé.
Pardon ?
Oui. Au deuxième mois, et je ne savais pas comment lui dire. Après notre dispute, jai eu peur quil prenne la fuite. Jai fui la première. Jai eu un fils.
Un silence de plomb sinstalla. Claire avait le vertige.
Gérard a un fils ? souffla-t-elle.
Solange hocha la tête, les yeux tournés vers le jardin.
Alexandre a grandi, cest quelquun de bien. Jai épousé un homme formidable, François, il a accepté mon enfant comme le sien. Mais Gérard il est resté là, elle serra le poing sur sa poitrine, ici, toute ma vie. Je ne lai jamais oublié. Et Alexandre a toujours su qui était son père biologique.
Claire, abasourdie, essayait dassimiler la nouvelle. Elle avait un cousin. Un parent de sang.
Et Alexandre ? Où est-il ?
Il est chirurgien, la fierté se mêlait à la tristesse dans la voix de Solange. Très réputé. Il a ouvert sa propre clinique sur Paris, « Clinique Saint-Michel », tu en as peut-être entendu parler spécialisée en chirurgie vasculaire.
Soudain, elle observa Claire dun œil vif et maternel.
Mon enfant, tu es toute pâle. Tu es malade ?
Ce « mon enfant » sonnait si vrai, si chaleureux que Claire se laissa aller à tout raconter dun bloc : ses vertiges, le diagnostic effrayant danévrisme, la somme impayable demandée par le médecin, son attente désespérée.
Solange écoutait sans linterrompre, son air devenant toujours plus déterminé. Quand Claire termina, en pleurs, elle se leva doucement, composa un numéro sur le téléphone du salon.
Alexandre ? Viens me voir tout de suite. Non, tout va bien, ne tinquiète pas. Mais il se passe quelque chose dextraordinaire. Il faut que tu rencontres ta sœur.
Une heure et demie plus tard, la rencontre eut lieu. Un homme grand, élancé, entra. Environ quarante-cinq ans, costume sobre mais élégant, yeux gris perçants et cheveux châtains, grisonnants aux tempes le portrait de feu Gérard jeune.
Maman, que se passe-t-il ? demanda-t-il calmement, linquiétude se lisant dans son regard. Il aperçut Claire.
Alexandre, voici Claire, la voix de Solange était claire, posée. La fille du frère de ton père. Ta cousine.
Alexandre sarrêta sur le seuil. Son regard passa du visage pâle de Claire à la chemise de lettres sur la table, puis revint vers sa mère.
Mon père Cétait bien Gérard Chartier ? articula-t-il, la gorge nouée.
Oui, confirma doucement Claire. Jai des photos de lui.
Elle lui montra les clichés sur son téléphone. Alexandre regarda longtemps, silencieux. Son visage demeurait impassible, mais ses poings se crispaient.
Il na jamais été marié ? murmura-t-il.
Non, répondit Claire, la voix brisée.
Il leva ses yeux vers elle, graves et pénétrants.
Maman ma dit que tu étais souffrante.
Claire hocha la tête, submergée par lémotion. Solange résuma son diagnostic.
Tu as les examens ? Les analyses ? demanda Alexandre, la voix soudain professionnelle.
Claire tendit son dossier médical. Alexandre sinstalla sous la lumière, parcourut chaque page avec concentration. Il referma enfin la chemise.
Tu dois être opérée sans attendre, dit-il simplement. Attendre, cest risquer ta vie.
Je sais, souffla Claire, mais pour largent
Demain, à neuf heures, sois à la clinique Saint-Michel, linterrompit-il. Je tenverrai ladresse. On fera tous les examens nécessaires, je topère après-demain.
Je ne pourrai pas payer tenta Claire, le visage en feu.
Alexandre plongea ses yeux dans les siens, une douceur fraternelle naissante dans le regard.
Claire, écoute bien. Jai tout ce quil faut : la clinique, les moyens. Tu es de ma famille, il marqua une pause, et pour la famille, il ny a pas de « facture ». Tu comprends ?
Claire ne pouvait quacquiescer en silence. Les larmes coulaient sans quelle sen rende compte. Ce nétait pas de la chance cétait un miracle. Un sauvetage offert par lamour dil y a près dun demi-siècle.
Solange sapprocha et la serra dans ses bras, avec la tendresse dune mère retrouvée.
Tout va sarranger, ma chérie. Puis elle se tourna vers son fils. Alexandre, elle restera ici après lopération ? Je men occuperai.
Bien sûr, maman. Il sourit, et ce sourire réchauffa tout.
En voyant son frère sérieux, et celle qui était désormais sa tante paisible, Claire sentit son angoisse se dissiper. Une certitude douce et nouvelle prenait sa place : elle nétait plus seule. La vie souvrait à elle.





