La douce Grouchenka : une héroïne envoûtante au cœur des passions russes

Poirette

Il était une fois un vieux père qui avait trois filles. Deux dentre elles, Éloïse et Gisèle, étaient renommées dans tout le pays pour leur beauté éblouissante, au point que les passants sarrêtaient, bouche bée, à leur vue. Mais la cadette, Poirette, était petite, frêle, et légèrement bossue. Seuls ses grands yeux lumineux illuminaient son visage. Elle avait du mal à travailler dans les champs et peinait à suivre le rythme de ses sœurs à la maison; tout lui semblait lourd.

Éloïse et Gisèle navaient de cesse de recevoir la visite de jeunes prétendants: les soupirants faisaient la queue sous le préau, alors que personne ne voulait poser le moindre regard sur la benjamine, Poirette. Les aînées déclaraient ainsi :
Tant que Poirette naura pas trouvé mari, jamais nous ne partirons de la maison !

Les jours passaient, aucun prétendant ne se présentait pour Poirette. On lhabillait, on poudrait ses joues, mais tout cela savérait inutile. Les amies commençaient à se moquer :
À force dattendre pour Poirette, cest vous qui resterez vieilles filles !

Poirette entendait ces paroles et son cœur se serrait non pour elle-même, mais pour ses chères sœurs. Un soir, le chagrin la submergea :
Je ne peux plus peser sur le bonheur des autres ! Mieux vaut partir, quelles puissent enfin faire leur vie

Attendant que tout le monde soit endormi, elle mit dans un baluchon ses affaires, rabattit son fichu sur sa tête et glissa hors de la maison, en plein clair de lune.

Toute la nuit, Poirette marcha, guidée par les rayons argentés sur la route blanche. Son courage ne la quittait pas, mais arrivée à lorée de la forêt, un frisson dinquiétude la saisit : et si un loup veillait, tapis dans lombre ? Pourtant, elle poursuivit son chemin sur les sentiers forestiers.

Laube se levait quand la fatigue la gagna, bien que la ville fût encore loin. Elle décida de se reposer à labri dun noisetier, posa sa besace en guise doreiller, senveloppa dans son foulard et sendormit. Elle ne savait plus si elle avait dormi longtemps ou brièvement, mais elle fut réveillée par le son régulier dune hache frappant non loin. Elle se redressa, aux aguets, juste à temps pour voir un grand arbre sec seffondrer près delle. Terrifiée, Poirette voulut senfuir mais aperçut un vieil homme sapprocher : petit, robuste malgré lâge, la barbe aussi blanche que la farine, et tenant une hache dans ses mains rugueuses.

Poirette eut plus peur encore, mais le vieil homme la rassura dune voix douce :
Naie crainte, ma petite fille, je ne te ferai aucun mal.

Qui êtes-vous, grand-père ? lança Poirette dune voix tremblante. Vous avez failli massommer !

On mappelle le garde forestier, répondit-il, et jhabite tout près. Je coupe du bois sec pour lhiver. Mais toi, que fais-tu seule dans la forêt ?

Poirette lui raconta ses peines. Le vieil homme lécouta attentivement, caressa sa barbe réfléchissant longuement, puis dit :
Tu sembles avoir bon cœur, et beaucoup de tendresse. Reste donc chez moi, dans ma maisonnette; tu seras ma petite-fille. Quand tu voudras partir, je temmènerai moi-même à la ville.

Poirette accepta avec gratitude de rester chez le garde forestier. Ils vécurent tous deux en harmonie. Le vieux soccupait de la forêt le jour, Poirette tenait la maison, et jamais elle ne manquait à la tâche, car il y avait peu de travail.

Le vieil homme était joyeux, plein de sagesse et dhistoires étonnantes à raconter, qui enchantaient la jeune fille. Peu à peu, il lui montra lusage des herbes et des racines, enseigna la cueillette des baies, expliqua quand et comment les ramasser et les sécher, comment préparer des baumes et décoctions pour soigner les maux. Poirette apprit énormément auprès du garde forestier, qui partagea tous ses secrets.

Le temps vint où le vieillard sentit ses forces labandonner. Poirette, en larmes, veillait à son chevet. Il lui dit :
Ne pleure pas, ma petite. Il est temps pour moi de quitter ce monde, ainsi va la vie. Quand je partirai, enterre-moi puis retourne chez toi. Je tai transmis tout ce que je savais. Jai servi la forêt, toi, sers les hommes.

Le vieux mourut, Poirette le pleura longtemps, linhuma dignement puis se mit en route pour son village natal.

Quand elle atteignit la bourgade, ses sœurs étaient déjà mariées à deux frères, vivant ensemble dans une vaste demeure. Éloïse et Gisèle accueillirent Poirette avec étonnement et joie, heureuses de la retrouver saine et sauve. Elles lui donnèrent une coquette chambre, et Poirette vécut avec elles, leur rendant de nombreux services. Elle savait comment fertiliser les terres, guérir tous les maux, débarrasser le jardin des mauvaises herbes : tout ce quelle avait appris du vieux garde forestier ! Grâce à elle, les récoltes étaient abondantes, le bétail robuste, et la maisonnée en bonne santé. Tous prospéraient et vivaient heureux.

La rumeur se propagea bientôt, et les habitants du village venaient demander conseil à Poirette. Elle aidait chacun, ne réclamant jamais dargent. Certains, reconnaissants, lui offraient quelques œufs, un ruban, dautres, trop pauvres ou malades, ne payaient rien, mais Poirette les aidait de bon cœur.

Dans le même village vivait une vieille femme nommée Mère Tournemire, une sorcière redoutée. Elle possédait mille savoirs, mais les gens la craignaient pour sa méchanceté. Depuis que Poirette aidait les villageois, tous allaient chez la jeune fille, et la chaumière de Mère Tournemire était désormais évitée. Elle en conçut une grande jalousie, réfléchit longuement à une ruse et finit par se présenter chez Poirette :

Bonjour, Perlette Ameline, ma colombe! haleta la vieille.

Bonjour, grand-mère, répondit Poirette poliment.

Je viens demander ton aide, ma jolie. Ma main me fait un mal terrible, je ny tiens plus

Assieds-toi, grand-mère, que je regarde ta main.

Poirette lui fit prendre place et examina la main.

Es-tu certaine que cest bien cette main qui te fait souffrir? Peut-être as-tu confondu, laisse-moi voir lautre

Celle-ci ! sanglota la vieille. Le mal me tord tous les doigts, je ne peux ni manger ni boire.

Poirette secoua la tête.

Grand-mère, je ne sens aucune douleur dans tes mains.

Comment ça, aucune ! sexclama Mère Tournemire. Regarde comme mes doigts sont tordus !

Poirette nen démordait pas :
Tu peux dire ce que tu veux, grand-mère, mais je ne sens aucune douleur dans ta main.

Bon, bon, concéda soudain la vieille, en se levant. Il faut croire que discuter avec toi ma soulagée Merci Perlette Ameline, merci beaucoup ! Je toffre ce miroir, ma belle. Tu es jeune, tu aimeras bien te regarder.

Merci, grand-mère, répondit Poirette avec chaleur. Puisse ta bonté te revenir au centuple ! Un mot doux est plus fort quun mot dur.

Mais la sorcière avait murmuré maints sortilèges sur ce miroir

Les jours filaient, et peu à peu, la bosse de Poirette semblait disparaître. Les gens murmuraient, ébahis, voilà quelle se redressait, ne boitait presque plus ! Elle se regardait dans le miroir de la vieille femme et sen réjouissait. Mais voyant que ses maléfices navaient eu aucun effet, Mère Tournemire revint chez Poirette, se plaignant cette fois de douleurs dans le dos et les jambes. Mais lironie du sort voulait que la sorcière souffrît véritablement.

Poirette lui donna des herbes avec des instructions de préparation, et la vieille lui tendit alors un peigne sculpté :
Une jolie fille doit prendre soin de sa chevelure, prends ce peigne, tu es belle et tu dois en jouir!

Poirette prit le peigne avec un sourire :
Merci, grand-mère. Tu es vraiment attentionnée! Je te souhaite tout le bien que tu mas souhaité.

Encore quelque temps passa, et Poirette rayonnait plus que jamais. Ses joues étaient fleuries, sa chevelure plus épaisse, sa silhouette pleine de vigueur. Mais la sorcière, elle, déclinait : mains semblables à des branches desséchées, dos recourbé, jambes paralysées. Allongée, elle ne pouvait même plus se lever, soupirant et gémissant. Elle fit appeler Poirette.

Éloïse et Gisèle tentèrent de len empêcher :
Ny va pas, sœur, cette vieille est une sorcière, il ne se trame rien de bon sous son toit !

Ne vous inquiétez pas, le matin porte conseil ! répondit Poirette.

Elle se leva à laube, se lava le visage à leau claire, revêtit une robe neuve, remplit un panier de présents : miel sauvage, pommes dorées, herbes odorantes et médicinales.

Ses sœurs ladmirèrent :
Tu es splendide, Poirette! Est-ce ta robe ou la magie qui te métamorphose ?

Poirette se rendit à la chaumière de la vieille. Mais au moment de saisir la petite porte, celle-ci claqua sous ses doigts, impossible à ouvrir.

Grand-mère! cria-t-elle, ouvre-moi ! Je ne peux franchir ta barrière.

À lintérieur, cétait comme un charivari: des bruits de pas, de la vaisselle heurtée, des voix étranges chuchotant :
Ne la laisse pas entrer! Ses sorts ne prennent pas, le mal fuit devant elle, ses mots changent le mal en bien !

Poirette insista une deuxième fois :
Grand-mère, comment vas-tu? Je viens prendre de tes nouvelles mais ne puis entrer chez toi.

Nulle réponse, mais la cacophonie redoubla, un âne brayait, un chien aboyait, une vache meuglait. Le tintamarre dans la cheminée menaçait de faire sécrouler la maison!

Les villageois, intrigués, accouraient, jamais ils navaient vu pareille scène: la chaumière de Mère Tournemire tremblait de toutes ses poutres. Poirette frappa une troisième fois :
Grand-mère, jai apporté des douceurs : un peu de miel sauvage, de belles pommes, des herbes odorantes

Elle posa son panier par-dessus la barrière. Soudain, un épais nuage de fumée noire jaillit de la cheminée, des corbeaux senvolèrent des fenêtres, la chaumière noircit comme du charbon, puis seffondra sans feu ni bruit, ne laissant quune poignée de cendres.

Voilà la méchanceté qui a consumé la maison de Tournemire ! remarquèrent les gens. Elle voulait nuire par magie à Poirette, mais la pureté de son âme la protégée, et le mal est retourné à celle qui en était la source.

Dès lors, Poirette fut plus radieuse et resplendissante encore. Un beau jour, un garçon du village vint la demander en mariage, et ils vécurent heureux, sans jamais de querelles. Éloïse et Gisèle étaient enchantées pour leur chère sœur.

À lemplacement de l’ancienne maison de la sorcière, là où Poirette avait posé ses présents, des framboisiers sauvages envahirent le terrain. Les fruits étaient gros, doux, nombreux. Les villageois venaient y cueillir des paniers entiers, si bien que lendroit perdit toute mauvaise réputation. On raconte même que grâce à cette abondance, la bourgade fut ensuite baptisée Framboisière.

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La douce Grouchenka : une héroïne envoûtante au cœur des passions russes
Éveil à tempsElle réalisa alors que son choix avait changé le cours de sa vie, et un sourire apaisant effaça ses derniers doutes.