Elle a donné naissance à des jumelles pour la cinquième fois consécutive : encore des filles, et cette fois encore, le prêtre est venu bénir la salle d’accouchement

Élodie fut hospitalisée à la maternité bien avant le terme : sa grossesse devenait complexe à mesure que les jours sétiraient comme du caoutchouc dans une chambre où flottait lodeur du pain chaud au petit matin. Les médecins, eux, planant dans leurs blouses blanches telles des mouettes sur la Manche, refusaient de risquer quoi que ce soit : elle attendait non pas un enfant, mais deux, comme si ce rêve voulait absolument doubler sa mise. On lui proposa une césarienne planifiée, mais Élodie, obstinée, espérait ardemment donner la vie par elle-même, alors on accepta dattendre, le temps semblant se dissoudre dans le bleu nuit des couloirs. Il y aurait toujours bien assez de temps pour courir à la salle dopération, se rassuraient-ils en silence.

Pour ajouter encore une note détrangeté à la scène, Élodie et son mari, Luc, avaient préparé un contrat de naissance en duo ; les obstétriciens, eux, naiment guère quon introduise des inconnus dans leur théâtre de lumière froide. Le travail dÉlodie commença tard le soir, alors que la lune courait derrière les vitres embuées : son mari fut prévenu sans délai et arriva comme porté par un courant dair, en vingt minutes à peine. On les guida à la section prénatale, où les horloges clignotaient dabsurdes heures, inertes. Élodie nen était pas à sa première expérience : elle obéissait, calme, comme une alouette dans un champ normand, et à quatre heures du matin, alors que les murs chuchotaient de vieux contes, leur premier enfant poussa un cri aigu et pénétrant.

La sage-femme, figure maternelle surgie dun tableau impressionniste, félicita Élodie pour la naissance de sa première fille. Mais au lieu des exclamations joyeuses habituelles, Luc dessina un sourire figé comme une statue sur la Place des Vosges, puis se retourna vers sa femme, lair absent. Dix minutes plus tard, la seconde petite fleur vit le jour encore une fille, venue en glissant sur un rayon de lune. Élodie rayonnait de bonheur, tandis que son mari, étrangement, se mit à pleurer doucement, pas vraiment démotion, plutôt dun rêve déjoué.

Nous étions pris dans la torpeur fantastique de la scène, mais Élodie nous fit un signe apaisant : « Ny faites pas attention, ça lui passera. Cest la même histoire à chaque naissance voilà maintenant cinq sœurs, nos filles. Luc rêvait dun garçon, au moins un, mais le destin en a décidé autrement. Pourtant, il adore ses filles, vous verrez, tout ira bien », murmura-t-elle dune voix feutrée comme une chanson denfance.

Et effectivement, lorsque nous vîmes le lendemain sous les fenêtres de la maternité, une ribambelle de petites filles aux prénoms fleuris, menées par leur père radouci, lançant des ballons bariolés vers le ciel de Paris, criant à leur mère quelles laimaient, nous sûmes que le rêve familiare continuerait, dans ses méandres étranges et tendres, quelque part entre le réel et le merveilleux. Et pourtant, dans ce matin un peu flou, une tendresse particulière flottait pour ce père, debout au milieu des ballons, rêvant sans doute encore de ce garçon, ailleurs, dans un autre rêve.

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