Il était une fois un homme qui travaillait dans notre entreprise. Il sappelait Antoine. Il dirigeait lun des départements dans notre grand bureau parisien. On ne pouvait pas dire quil était mal payé loin de là ! Il avait une belle Peugeot brillante, shabillait dans les boutiques chics du Marais, et arborait toujours une apparence impeccable, à la moustache près. Pourtant, Antoine avait un défaut bizarre, presque irréel, comme un rêve qui tourne un peu au vinaigre : il économisait sur tout surtout sur la nourriture.
Dans les couloirs vacillants du bureau, en pleine pause, on pouvait le voir glisser lentement à travers les allées, flottant presque, flairant lair comme un renard affamé ou un personnage de dessin animé oublié. Il sinstallait soudain à des tables où traînaient des quiches, des croissants, des morceaux de camembert ou de poulet rôti, et sans être invité, il se servait comme si la nourriture s’était matérialisée pour lui.
Et il lançait, de son ton jovial mais étrange :
Oh ! Quel parfum divin par ici !
Ou encore :
La vache, vous avez des ailes de poulet Il faut absolument que jen goûte une !
Son expression favorite restait un mystérieux :
Quavons-nous là ?
Sa main, agile comme celle dun magicien, attrapait aussitôt la plus belle bouchée. Jamais il ne participait pour offrir un cadeau lors des anniversaires des collègues ; il se contentait de participer aux chants et de se régaler lors des goûters, comme si tout cela ne le concernait absolument pas.
Les collègues, un matin brumeux, remarquèrent quAntoine branchait sans cesse son téléphone à la prise du bureau pour éviter dutiliser son propre électricité, et il ne quittait jamais les lieux tant quil navait pas rassasié toutes ses envies, histoire déconomiser leau et lénergie de chez lui. Tout chez lui évoquait léconomie poussée à labsurde, mais il appelait cela « le bon sens français ».
Surgit enfin la grande fête dentreprise au bord de la Seine, sous un ciel bleu irréel, presque liquide. Antoine, bien arrosé au Bordeaux, se vit demander par une collègue à la voix floue, Églantine :
Antoine, tu songes à te marier, un jour ?
Il répondit comme dans un rêve opaque :
Mais pourquoi faire ? Une épouse ne demandera que des euros pour manger et shabiller, et si elle fait un gosse, je finirai ruiné ! Non, vraiment, jaime bien vivre tout seul, cest parfait comme ça
Sans doute, répliqua alors son collègue Lucien, mais tu vis bien, grâce à nous surtout. Toute la salle gémit comme un accordéon fatigué.
Le visage dAntoine sempourpra, sétira comme un fromage fondu, et il sénerva :
Oui, cest vrai, mais moi je vis intelligemment. Ma voiture : superbe ! Mon appartement : impeccable ! Et vous, vous dilapidez tout dans la nourriture !
Après ce rêve bizarre, le département entier cessa tout échange avec lui ; même les hologrammes refusaient de répondre à ses mails. Antoine fut contraint de traverser Paris, dans la brume du matin, et de se trouver un nouvel emploi là où, peut-être, les tartes au citron seraient moins surveilléesMais un matin, alors que le soleil jetait ses rayons blêmes sur les vitres du bureau désert, Antoine entra comme dhabitude moustache taillée, chaussures cirées, estomac prêt à chasser la moindre miette. Pourtant, cette fois, il ny avait plus de quiche, ni de camembert, ni de croissant abandonné. Pas même une cacahuète à lhorizon. Les collègues, unis par un silence complice, avaient tout emporté chez eux sans rien laisser.
Antoine arpenta les couloirs, incrédule, la faim creusant son sourire dhabitude si fier. Il sentit soudain que Paris tout entier, dans sa lumière froide, ne lui offrait rien de gratuit, rien de volé ni de quémandé. Seul sous ses néons, il croisa son reflet dans la vitre, la voiture brillante et lappartement ordonné nétant plus quun décor sans saveur. Il entendait, pour la première fois, le murmure creux de son propre bon sens.
Laprès-midi venu, Églantine déposa silencieusement une boîte de restes sur son bureau. À lintérieur, une simple tartine, sur laquelle elle avait inscrit, au feutre épais : Pour toi, qui nas jamais rien donné.
Antoine, figé, sentit une chaleur étrange grimper en lui ni honte, ni colère, mais peut-être, enfin, la naissance dun vrai appétit : celui de partager un instant avec ceux qui lentouraient. Ce soir-là, en rentrant dans sa Peugeot impeccable, il acheta, pour la première fois, un paquet de brioches. Le lendemain, il les posa dans la salle de pause, maladroit, rougissant mais un sourire, discret, naquit sur ses lèvres. Les collègues vinrent, étonnés ; ils partagèrent, ils rirent.
Depuis ce jour, on raconte que, dans ce bureau de Paris, même la plus minuscule des économies peut finir par coûter bien trop cher et quune brioche partagée vaut mieux quun appartement vide et silencieux.






