Arrosages du soir Elle tirait de l’ascenseur deux sacs de terreau, les serrant contre elle comme s’…

Arrosage du soir

Elle haletait légèrement en tirant deux sacs de terreau hors de lascenseur, les serrant contre elle comme sil sagissait de quelque chose de fragile. Les épaules en compote, les paumes suant sur ce plastique glissant, elle regretta aussitôt de ne pas avoir demandé au vendeur du Bricomarché de répartir la terre en deux petits sacs. Sur le palier du troisième, elle posa son précieux chargement, reprit son souffle et prêta loreille. Un silence de cathédrale, si profond quon pouvait entendre la porte dentrée du bâtiment claquer cinq étages plus bas.

Dans lentrée, elle retira ses ballerines sans allumer la lumière, traversa le couloir jusquà la cuisine, et ouvrit la porte-fenêtre du balcon. Elle grinça, fidèle à sa réputation, et lair frais la frappa au visage. Ce balcon, long et étroit, croulait sous des tabourets branlants et des cartons à trier un jour mais ce un jour, elle comprit soudain, narriverait pas. Il lui fallait de la place. Pas pour les choses, non.

Elle vida le balcon de ses cartons poussiéreux jusque dans lentrée, passa un coup de chiffon mouillé sur la rambarde, retrouva dans le débarras deux bacs en plastique, achetés autrefois pour des outils, et les aligna au bord. Elle rapporta les sacs de terreau, une paire de ciseaux, une vieille cuillère et un arrosoir orné dune marguerite. Larrosoir faisait très campagne bourguignonne, ce qui était ironique, car elle était parisienne jusquau bout des ongles et navait jamais vu la campagne autrement quà la télé. Elle le remplit au robinet, attendit que leau refroidisse (pas question de geler les doigts), et attaqua.

Le terreau seffondra en une masse lourde et humide, noircissant les bords des bacs. De ses mains (déjà pleines de terre sous les ongles), elle létala soigneusement. Ce contact sales-pattes nétait pas désagréable. Il avait le mérite dêtre limpide, sans surprises, sans questions.

Elle sortit ses sachets de graines : de laneth, du basilic, du souci, des œillets dInde. Non, pas pour se la jouer jardin bio ni pour remplir des bocaux. Juste pour quil y ait, matin et soir, quelque chose à faire de ses mains, autre que scroller les infos ou ressasser éternellement les mêmes dialogues dans sa tête.

Dans la pièce, le téléphone sonna. Elle lignora. Tant pis. Armée de sa cuillère, elle creusa de petites rigoles, sema chaque variété, replia la terre du bout des doigts, puis arrosa doucement, veillant à ne pas transformer son balcon en marécage. En remontant, lodeur chaude et vivante de la terre lenveloppa. Debout face à la rambarde, arrosoir en main, elle sentit pour la première fois depuis des semaines que sa poitrine se remplissait dair, vraiment, jusquau bout.

La vie, ces derniers mois, cétait un patchwork dobligations étrangères. Le divorce, au début : pas de cris, juste un épuisement muet. Ensuite, la convalescence de Maman après lopération, les virées à la pharmacie, les papiers, les files dattente en clinique. Et enfin, au boulot, larrivée du nouveau chef, qui avait explosé lancienne routine façon buffet mal monté dIKEA. Elle passait son temps à expliquer, justifier, sexcuser, courir. Une fois seule, la solitude la déconcertait presque plus que le reste.

Le balcon, lui, devint lendroit où le silence ne pesait pas.

Au bout dune semaine, elle découvrit les premiers fils verts, si ténus quon aurait dit des cheveux, mais obstinés. Elle se pencha, ravie dune joie discrète, paisible.

Elle installa un tabouret et saccorda, chaque soir, un tête-à-tête avec ses plantations. Lorsque la télé et Maman se taisaient enfin, elle sortait, arrosoir en main. Pas trop, pour ne pas inonder le voisin du dessous, juste assez pour foncer les mottes. Puis elle restait là, à écouter la rue. Une portière qui claque, une engueulade près des poubelles, des ados qui rient un étage en dessous. Elle ne participait pas, elle assistait.

Un soir, la voisine du balcon mitoyen se pointa en peignoir et serviette sur la tête. Elle lorgna les bacs.

Eh bien, vous avez monté une ferme ? demanda-t-elle, sans moquerie mais très française, un brin piquée.

Non, juste un peu de verdure et quelques fleurs, répondit-elle.

Pour quoi faire ? renchérit la voisine, yeux plissés.

Elle faillit sortir pour ne pas devenir folle, mais haussa simplement les épaules.

Jaime bien.

La voisine leva les yeux au ciel, puis finit par acquiescer.

Moi, mes géraniums meurent tout le temps. Vous sauriez, vous, ce quil leur faut ?

Elle nen avait aucune idée, mais promit de jeter un œil. Le lendemain, la voisine débarqua avec un pot misérable, et ensemble, elles rempotèrent la géranium dans un terreau tout neuf. La voisine sexcusait sans cesse de déranger, tandis quen elle, quelque chose refusait quelle parte si vite.

Un arrosage par semaine, lâcha-t-elle au hasard, se souvenant dun article lu sur Marmiton. Et pas de courant dair.

Vous avez de belles mains, dit soudain la voisine. Elles sont apaisantes.

Elle sourit, un pincement au cœur. Ses mains nétaient pas calmes, juste exsangues.

En mai, la chaleur grimpa. Dès laube, la terre était sèche, presque poudreuse. Elle se leva plus tôt pour arroser avant les rayons. Leau, si fraîche, coulait entre ses doigts. Le basilic força, laneth fit sa star, le souci montra ses premiers boutons.

Avec la chaleur vinrent les moucherons. Un soir, elle alluma sa petite lampe et découvrit leur bal costumé : tout ce petit monde voletant sur la terre et les feuilles. Elle essaya le grand nettoyage, puis la coupelle de vinaigre blanc, puis les rubans autocollants jaune citron du supermarché. Résultat mitigé : moins de moucherons, mais toujours guerre lassée.

Face aux bacs, une colère diffuse lui serra la gorge. Non contre les bêtes, mais contre ce sentiment durgence même ici, sur son modeste territoire de paix.

Elle seffondra sur le tabouret et ferma les yeux. Si elle arrêtait tout ? La terre aux encombrants, basta. Mais lâcher prise, cétait donné raison aux moucherons, et ça non, pas question. Elle reprit courage. Élimina les feuilles jaunes aux ciseaux, gratta la terre dune vieille fourchette rescapée du tiroir à bricoles (elle la laverait plus tard, tant pis). Limportant, cétait de faire. Pas de réussir.

Début juin, elle rentra du supermarché avec un autre sac de terreau et deux pots. Adossés au portail, de jeunes lycéens fumaient. À son passage, le sac se déchira, la terre sécroula sur le trottoir.

Merde, jura-t-elle.

Un des ados bondit.

Je peux vous aider ? demanda-t-il, voix flûtée, pressé quon ne le remballe pas.

Il ramassa les sacs et la suivit dans lascenseur, regard planté sur ses sneakers, tenant la terre comme sil la trimbalait depuis toujours.

Cest quel étage ? fit-il.

Le troisième.

Je monte, pas de souci.

Sur le palier, il posa les sacs avec précaution.

Merci. Comment tu tappelles ? demanda-t-elle.

Antoine.

Elle le jaugea, puis il jeta un coup dœil au balcon.

Vous cultivez quoi ?

Basilic, aneth des fleurs aussi.

Je peux regarder, un jour ? Chez nous, ma mère râle que je touche à rien. Là cest chouette quoi.

Elle accepta, sétonnant delle-même dêtre aussi sereine.

Passe quand tu veux. Mais pas de clopes sur le balcon.

Il lui envoya un demi-sourire éclat furtif.

Quelques jours plus tard, il revint vraiment, frappa, attendit debout, chaussures aux pieds, jusquà ce quelle le sermonne :

Tu entres, et tu retires tes godasses.

Sur le balcon, il examina les bacs comme sil sagissait de projets pour Polytechnique.

Et ceci ?

Des œillets dInde. Ils sont robustes.

Pourquoi des fleurs ? insista-t-il, aussi perplexe que la voisine.

Elle soupira.

Pour la beauté. Et parce que ça sentretient.

Il acquiesça, lair de comprendre. Il voulut arroser mais maladroit, éclaboussa la faïence.

Cest rien, fit-elle, la serviette à la main. Ça sèche.

Elle sentit quici, même les bourdes ne dérivaient jamais en tragédies.

En juillet, lincident diplomatique éclata. Son voisin du dessous, Jean-Michel, timbre de voix à réveiller Montparnasse, débarqua à peu près au moment où elle sortait les poubelles :

Madame, vous balancez de la terre ! Jai de la boue partout, et il pleut chez moi !

Elle faillit sexcuser, expliquer, supplier. Mais elle se souvint avoir justement arrosé en hâte la veille, et que leau avait dû séchapper.

Je comprends, répondit-elle simplement. Je vais vérifier et mettre une soucoupe.

Et que ça ne recommence pas, hein Pas de marécage, hein !

Elle ferma la porte, dos appuyé. Le cœur en surchauffe. Elle eut envie de tout bazarder. Mais non : direction débarras, soucoupes sous les bacs, balayette pour ramasser la terre, arrosage au compte-goutte.

Le lendemain, elle croisa Jean-Michel à lascenseur. Silencieux, il lâcha tout de même :

Merci d’avoir rectifié.

Elle hocha la tête. Ce nétait pas encore la paix, mais cétait suffisant.

En août, son minuscule jardin fit sensation. Les passants relevaient la tête pour admirer les cascades dorées des œillets. La voisine voulait une bouture de géranium, puis une autre. Antoine rapportait une bouteille deau quand il la voyait revenir du Monoprix. Un jour, une dame de limmeuble voisin, quelle connaissait à peine, sarrêta devant sa porte.

Cest si joli chez vous. Puis-je masseoir cinq minutes ? Chez moi cest bruyant.

Elle eut envie de refuser. Le balcon, cétait son havre, son rituel. Mais la détresse de la dame nappelait ni à des explications, ni à une invitation festive.

Cinq minutes daccord, mais pendant que jarrose, prévint-elle.

La femme sassit, silencieuse, contemplant feuilles, terre et abeilles de passage. Elle glissa juste un merci en repartant, laissant derrière elle un souffle despace neuf.

Mais avec la reconnaissance vinrent dautres demandes. La voisine ramena un sachet de graines, insistant : Plantez-les pour moi, je ny arrive jamais. Antoine réclama un pot pour essayer chez lui. La dame du soir commença à passer tous les jours.

Le rituel sentait la routine, la politesse pesait, le cœur salarmait : dire non passerait pour de légoïsme, dire oui, pour une corvée.

Un soir, elle découvrit sur son tabouret une bouteille en plastique vide et un sac de terre. Antoine, sans doute, qui avait voulu aider mais navait rien demandé. Son agacement grimpa : pas pour la bouteille mais pour linvasion.

Elle sassit, larrosoir au sol, et contempla longuement ses plantes. Les feuilles frémissaient au vent. Tout était à sa place. Ce quil lui fallait, ce nétait pas de se barricader, mais dapprendre à dire.

Le lendemain, elle appela la voisine :

Je peux vous donner une bouture et montrer comment planter. Mais je ne le ferai pas pour vous. Jai besoin que cela reste mon affaire.

La voisine, dabord vexée, se pinça les lèvres.

Cest pas une obligation, répondit-elle.

Jexplique, cest tout, dit-elle calmement.

La voisine se radoucit.

Daccord. Vous me montrez, je tente !

À Antoine, elle dit :

Un pot oui, mais terre et graines à ta charge. Et tu passes arroser toi-même. Je texpliquerai, si besoin.

Il acquiesça, fier soudain de gérer comme un grand.

À la dame du voisinage :

Ça me fait plaisir de vous offrir un havre, mais je ne peux pas toujours ouvrir. Parfois, jai besoin dêtre seule.

Elle hocha la tête, compréhensive.

Après cela, tout fut plus léger. Le rituel avait re-trouvé sa place ; la chaleur humaine demeurait sans simposer.

En septembre, elle dut partir deux jours rejoindre sa mère à lhôpital pour des papiers. Elle arrosa bien avant de fermer à clé, plaça les soucoupes, referma la porte-fenêtre. Un instant, un doute : la terre tiendrait-elle ? Elle faillit écrire à la voisine, puis sabstint. Pas envie que laide tourne à linjonction.

À son retour, tout était calme. La terre, humide. Sur le tabouret attendait son arrosoir, rempli, accompagné dun petit sachet de graines. Au stylo bleu : Pour vous. Si besoin, écrivez-moi. Et un numéro.

Elle prit le sachet, le fit glisser dans sa paume. Des graines de capucine, simples. Elle sourit, touchée par la délicatesse du geste, sans intrusion ni lourdement.

Le soir venu, elle sinstalla sur le balcon. Le soleil touchait les toits, la cour sapaisait. Elle versa leau, vérifia les soucoupes, arrosa. La terre sassombrit dhumidité, les feuilles brillaient.

Elle posa le sachet sur la rambarde, lesté dun caillou, puis attrapa son portable et composa le numéro.

Bonjour, cest la voisine du troisième. Merci pour les graines. Je planterai au printemps. Je peux vous donner une bouture de souci, mais je précise : vous vous en occuperez.

À lautre bout, un éclat de rire sincère.

Elle éteignit la lumière du balcon, referma la porte et sautorisa à sattarder, main posée sur la poignée. Elle se sentait calme, apaisée, mais pas vide. Demain soir, elle reprendrait larrosage. Et si quelquun frappait, elle saurait choisir douvrir, ou pas sans culpabilité.

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Arrosages du soir Elle tirait de l’ascenseur deux sacs de terreau, les serrant contre elle comme s’…
JE N’AI PAS SU AIMER — Les filles, avouez, laquelle d’entre vous est Lilas ? — observe la jeune femme, avec un brin de malice dans le regard, en nous scrutant ma copine et moi. — C’est moi, Lilas. Pourquoi ? — répondis-je, surprise. — Tiens, une lettre pour toi, Lilas. Elle vient de Vladimir — l’inconnue extirpe un enveloppe froissée de la poche de sa blouse et me la tend. — De Vladimir ? Mais où est-il ? — m’étonnai-je. — On l’a transféré dans un internat pour adultes. Il t’attendait, Lilas, comme le Messie. Il en a usé ses yeux à force d’espérer ta venue. Il m’a confié cette lettre à relire, pour que je vérifie les fautes : il ne voulait pas rater son coup devant toi. Bon, je file, il est bientôt midi. Je travaille ici comme éducatrice — elle me lance un regard doux-amer, soupire et s’éloigne précipitamment. …Avec mon amie Claire, nous nous étions aventurées par hasard sur le terrain d’un établissement inconnu. Nous avions seize ans, c’était les grandes vacances, la promesse d’aventure flottait dans l’air. Nous nous installons sur un banc, papotons, rions. Sans remarquer l’arrivée de deux garçons. — Bonjour, les filles ! On s’ennuie ? Et si on faisait connaissance ? — l’un d’eux me tend la main — Vladimir. Je réponds : — Lilas. Et voici mon amie Claire. Et ton ami silencieux, comment s’appelle-t-il ? — Léon, — souffle le second garçon. Les garçons nous semblent un peu vieux jeu, beaucoup trop sérieux. Vladimir, d’un ton autoritaire, remarque : — Les filles, pourquoi portez-vous des jupes si courtes ? Et Claire, ton décolleté est très audacieux. — Les garçons, ne regardez pas où il ne faut pas… Sinon vos yeux risquent de partir chacun de leur côté ! — rions-nous, Claire et moi. — Impossible de ne pas regarder, nous sommes des hommes ! Vous fumez aussi, non ? — insiste le prude Vladimir. — Bien sûr qu’on fume ! Mais jamais en tirant sur la cigarette, — plaisantons-nous. C’est alors que nous remarquons que les garçons ont mal aux jambes. Vladimir avance avec peine, Léon boite franchement. — Vous êtes ici pour vous faire soigner ? — je suppose. — Oui. J’ai eu un accident de moto. Léon, lui, a sauté d’un rocher dans l’eau — répondit Vladimir à toute vitesse, comme récitant une histoire apprise par cœur. — On va bientôt sortir d’ici. Claire et moi croyons donc naïvement à la “légende” des garçons. Nous ignorions alors que Vladimir et Léon étaient handicapés de naissance, condamnés à vivre longtemps en internat. Pour eux, nous étions un souffle de liberté. Ils vivent, étudient dans un internat fermé. Chaque handicapé possède sa petite fable : accident, chute, bagarre… Vladimir et Léon se révèlent passionnants, cultivés, sages bien au-delà de leur âge. Nous leur rendons visite chaque semaine. Nous les plaignons, avons envie de les divertir ; mais on apprend aussi beaucoup d’eux. Nos courtes rencontres deviennent une habitude. Vladimir m’offre des fleurs, cueillies dans le jardin voisin, Léon, timide, confie à Claire des origamis faits de ses mains. Bientôt, nous nous asseyons tous quatre sur le banc : Vladimir près de moi, Léon tourné vers Claire, lui consacrant toute son attention. Claire rougit, gênée, mais semble ravie de la vie avec ce Léon si réservé. On papote, on rit de tout et de rien. L’été, doux et lumineux, passe. Automne pluvieux, la rentrée. Terminale pour Claire et moi. Oubliés, nos rencontres avec Vladimir et Léon. …Bac, dernier appel, bal de promo. L’été, saison des espoirs ! De retour à l’internat, nous décidons de rendre visite aux garçons. On prend place sur notre vieux banc, convaincues qu’ils arriveront doucement, Vladimir avec des fleurs fraîches, Léon avec de nouveaux origamis. Deux heures passent en vain. Soudain, une éducatrice surgit et m’apporte la lettre de Vladimir. Je l’ouvre aussitôt : « Ma chère Lilas ! Tu es ma fleur parfumée, mon étoile inaccessible ! Sans doute ignores-tu que je t’aime depuis le premier instant. Nos rencontres étaient pour moi souffle, vie. Depuis six mois je scrute la fenêtre, en vain… Tu m’as oubliée. Comme c’est triste ! Nos chemins se séparent. Mais je te remercie d’avoir découvert l’amour vrai. Je me souviens de ta voix de velours, ton sourire irrésistible, tes mains douces. Comme je souffre, Lilas ! Si je pouvais te voir encore… J’étouffe… Léon et moi avons eu dix-huit ans. On nous transfère au printemps. On ne se reverra sans doute plus. Mon âme est en lambeaux… J’espère guérir de toi. Adieu, mon unique ! » Signé : Ton Vladimir pour toujours. Avec la lettre — une fleur séchée. Une honte affreuse m’envahit. Le cœur serré, sachant que rien ne peut être changé. Me revient la phrase « On est responsables de ceux qu’on apprivoise ». Je n’imaginais pas la passion de Vladimir. Mais je ne pouvais pas l’aimer en retour. Pas de grand sentiment pour lui, juste de l’amitié, de la curiosité envers ce garçon brillant. Oui, j’ai un peu flatté son ego, attisé sa passion… Sans savoir que mon flirt allait déclencher un incendie dans le cœur de Vladimir. …Les années ont passé. La lettre de Vladimir a jauni, la fleur s’est fanée. Mais je me souviens de nos rencontres innocentes, de nos conversations espiègles, de nos rires. …L’histoire a une suite : Claire s’est prise de tendresse pour la destinée difficile de Léon. Ses parents l’avaient abandonné à cause de son handicap — une jambe plus courte depuis la naissance. Claire a fini l’école normale, travaille en internat pour enfants handicapés. Léon est devenu son époux aimé. Ils ont deux fils adultes. Vladimir, selon Léon, est resté longtemps seul. À quarante ans, sa mère est venue le chercher à l’internat, l’a ramassé en larmes et l’a ramené au village. On ne sait plus rien de lui…