Après avoir déposé sa maîtresse sur le trottoir de la rue Mouffetard, Buchard esquissa un dernier sourire doux-amer et roula jusqu’à son immeuble du quinzième arrondissement. Un instant, il resta figé devant la porte cochère, pesant dans sa tête les mots destinés à son épouse. Il gravit les marches, le cœur battant, puis tourna la clé dans la serrure.
Salut, lança-t-il dune voix hésitante. Séraphine, tu es là ?
Présente, répondit tranquillement sa femme depuis la cuisine, dun ton aussi neutre que le tic-tac dune horloge. Bon, tu veux encore que je prépare les escalopes ?
Buchard se mordit la lèvre et se fit la promesse dêtre direct ferme, sec, viril ! Il fallait mettre un terme à cette double vie tant que le souvenir des baisers de sa maîtresse brûlait encore ses lèvres, avant que la routine ne lengloutisse à nouveau.
Séraphine, dit-il en toussotant, je dois te dire quelque chose Il est temps que lon se sépare.
Séraphine accueillit la nouvelle avec un calme olympien. Tirer un mot plus haut que lautre à Séraphine Buchard relevait depuis toujours de lexploit. À une époque, Buchard la taquinait en lappelant « Séraphine la Frigide ».
Cest-à-dire ? demanda-t-elle en se montrant sur le seuil, chiffon à la main. Jannule donc les escalopes ?
À ta guise, répondit Buchard. Fais comme bon te semble, mais sache que je pars pour une autre femme.
À cette annonce, la plupart des épouses se rueraient sur leur mari avec une poêle à la main ou verseraient des litres de larmes. Mais Séraphine nétait pas la majorité.
Ah, quel numéro tu fais Soupira-t-elle. Tu as récupéré mes bottines au cordonnier ?
Non, bredouilla Buchard. Mais si tu y tiens vraiment, jy vais sur-le-champ et je te les ramène !
Oh là là Toujours pareil, murmura-t-elle. Envoie Buchard chercher une aiguille, il te ramène une chaise.
Buchard se sentit piqué au vif : la rupture ne ressemblait en rien à celle quil sétait imaginée. Pas dorage, pas de passion, pas déclats ! Mais que pouvait-il attendre de sa femme de marbre ?
Séraphine, tu ne comprends pas ! Je te dis officiellement que je pars, jabandonne tout pour une autre et toi, tu tinquiètes pour tes bottines !
Et alors ? fit-elle. Toi, tu peux marcher où tu veux. Tes chaussures ne sont pas au cordonnier, tu nas quà partir.
Ils sétaient aimés des années, et Buchard ne savait toujours pas quand Séraphine ironisait ou se montrait sincère. Dailleurs, cétait son tempérament égal, sans drame, qui lavait séduit demblée et aussi ses bonnes compétences ménagères et ses courbes agréablement françaises.
Séraphine était fiable, fidèle et aussi déconcertante que lancre dun paquebot. Mais aujourdhui, Buchard brûlait damour pour une autre. Un amour brûlant, interdit, exquis ! Il voulait tirer un trait, tout avouer et filer vers une nouvelle vie.
Voilà, Séraphine, dit-il, solennel, brisé et triste. Je te remercie pour tout, mais je pars. Jaime une autre femme, et toi je ne taime plus.
Incroyable Tu ne maimes plus, triple buse ! Tu sais, ma mère aimait notre voisin, mon père raffolait du pastis et du loto. Résultat : regarde-moi, je men sors bien !
Première leçon de ménage : disputer Séraphine, cétait sépuiser à faire la guerre à un mur. Toute sa ferveur sévanouit dun coup, toute envie de crier lui passa.
Séraphine, tu es vraiment une femme formidable, bredouilla Buchard. Mais jaime une autre. Follement, ardemment, cest plus fort que moi, je dois partir.
Une autre ? Qui donc ? demanda-elle. Laure Chatelain, cest ça ?
Buchard recula dun pas. Lannée passée, il avait bien eu une liaison secrète avec Laure, mais il était loin de simaginer que Séraphine la connaissait.
Comment tu sais enfin bref, non, pas Laure.
Séraphine bâilla sans détour.
Peut-être Lucie Bourguignon alors ? Tu pars pour elle peut-être ?
Buchard sentit un frisson glacé le parcourir. Lucie, aussi, remontait à un passé récent. Si Séraphine savait ça, pourquoi navait-elle rien dit ? Mais elle, cétait un roc. Impossible den tirer le moindre aveu.
Raté, rétorqua Buchard, ni Lucie ni Laure. Cest une autre, une femme sensationnelle, le sommet de mes rêves. Je nimagine plus ma vie sans elle. Je quitte tout, cest décidé !
Alors, sans doute Maëva ? soupira sa femme. Franchement, Buchard, tu nes quun original abîmé. Comme si cétait un secret dÉtat Le sommet de tes rêves, cest Maëva Deschamps. Trente-cinq ans, un enfant, deux interruptions Hein ?
Buchard se prit la tête entre les mains : le coup porta en plein dans le mille. Cétait bien elle, Maëva Deschamps, sa maîtresse.
Mais comment bredouilla-t-il. Qui ta mis au courant ? Tu mas fait filer ?
Tu es naïf, Buchard, répondit Séraphine. Noublie pas : je suis gynécologue depuis vingt ans. Jai regardé de près la moitié des femmes à Paris là où tu nas fait que taventurer. Je nai pas besoin despionner, un coup dœil me suffit pour savoir où tu traînes, pauvre bougre.
Buchard rassembla ses dernières forces.
Disons que tu as deviné ! trancha-t-il avec toute la fierté quil lui restait. Même si cest Maëva, rien ne changera, je pars.
Tu es un crétin, lâcha Séraphine. Tu aurais au moins pu me demander conseil ! Dailleurs, rien dexceptionnel chez Maëva, crois-en mon expérience médicale. Et as-tu seulement consulté son dossier ? Le rêve absolu, hein ?
N-non, admit Buchard, penaud.
Eh bien voilà. Dabord, file sous la douche. Demain, je passe un coup de fil à Simon qui texaminera à la clinique, sans rendez-vous. On discutera ensuite. Franchement, avoir un mari qui nest même pas fichu de choisir une femme saine cest la honte pour une gynécologue !
Et moi que dois-je faire ? supplia Buchard, désemparé.
Je vais préparer les escalopes, répondit Séraphine calmement.
Prends ta douche, fais ce que tu veux. Si tu as besoin dun sommet de rêve, sain comme un sou neuf, tu n’as qu’à demander, jai des contactsà regarder dans mon carnet de patientesje te trouverai sûrement mieux, et avec moins dennuis. »
Buchard resta planté là, trempé de honte et confus, tandis que lodeur des escalopes crépitait derrière la porte de la cuisine. Sous la brusque lumière du couloir, la perspective de sa grande aventure amoureuse sévaporait comme un mauvais théâtre. Une vague de soulagement étrange le traversa : peut-être, après tout, quil nétait pas fait pour fuir. Peut-être avait-il toujours aimé Séraphine, précisément pour sa tranquille lucidité, son indifférence déconcertante, sa façon de disséquer la vie comme une vieille pathologie, sans jamais en faire un drame.
Dans la salle de bains, Buchard ouvrit leau, ferma les yeux, et un léger sourire barra enfin ses lèvres. La routine lattendait, indestructible et soudain, cette idée lui parut étrangement rassurante. Au salon, Séraphine entonnait un air de Piaf, planait sur lodeur de beurre et dironie, et lui, pour la première fois depuis bien longtemps, se demanda si une vie sans scandale, mais pleine descalopes et de repartie sèche, nétait pas ce quil désirait finalement le plus.
Il quitta la salle de bains, le cœur soudain léger, et lança dans la cuisine :
« Séraphine mets-en deux pour moi. »





