Coup de sonnette à la porte. J’ouvre. Derrière la porte, une beauté – une jeune femme d’environ trente ans, à peine plus…

La sonnette retentit. Jouvre la porte. Sur le seuil se tient une superbe femme denviron trente ans, tout juste, avec une queue de cheval
Sa silhouette fine est mise en valeur par une robe rouge très courte, dévoilant de jolies jambes bronzées, et un décolleté profond souligne une poitrine opulente. Le maquillage est impeccable, chaque détail soigné.
Je souris à la beauté :
Que puis-je pour vous ?
Je suis venue pour vous, réplique-t-elle dun ton sévère. Je mappelle Amour.
Amour, cest magnifique. Quel plaisir de recevoir lamour chez soi, je me réjouis, ouvrant plus grand la porte. Entrez, je vous en prie.
Elle savance, puis reste au centre du couloir et regarde autour delle.
Venez, installons-nous au salon. Je file à la cuisine, mes crêpes cuisent, il faut éteindre le feu.
Je reviens quelques instants plus tard vers la Belle. Elle est assise dans le fauteuil, jambes croisées, les coudes sur les accoudoirs, le dos cambré comme un chat prêt à bondir. Latmosphère annonce un échange sérieux. Eh bien, allons-y :
Un thé ? Un café ?
Non, rien pour moi.
Jimagine alors que vous souhaitez me parler. Je mappelle Claire Dupont.
Je sais. Je sais tout sur vous.
Ah bon ? métonné-je sincèrement. Cest rare, je ne me connais pas moi-même jusquau bout. Vous me raconterez en détail, daccord ? Je serais curieuse de connaître aussi mon avenir.
Avec plaisir : très bientôt, votre mari va vous quitter.
Paul ? Ah bon. Où va-t-il ?
Chez moi. Je suis la femme quil aime.
Ah je commence à comprendre. Vous êtes sa maîtresse. Je vois. Vous savez, moi aussi je suis sa femme, du moins cest ce quil me dit souvent. Drôle de coïncidence ! Tenez, Amour, trinquons à cela !
Vous êtes sérieuse ? Je ne bois pas avec vous. Hors de question.
Rassurez-vous, ce nest quun petit verre pour la forme, histoire de faire connaissance.
Je vais chercher une bouteille de Bordeaux et deux verres. À mon retour, Amour est toujours dans la même posture, impassible.
Je lui adresse un sourire rassurant et pose la bouteille et les verres sur la table basse. Je verse le vin et mapproche.
À notre rencontre, Amour, lui tends-je son verre.
Je ne bois pas avec vous, reste-t-elle inflexible.
Comme vous voulez. Je vide mon verre : « À la rencontre », puis lautre : « Pour célébrer votre venue ».
Alors, Amour, je minstalle dans le fauteuil den face, vous venez chercher mon mari.
Exactement. Il est déjà presque mon mari, il ne manque que les formalités. Nous nous aimons. Lamour, cest le plus important dans la vie. Nous voulons être ensemble. Il en est daccord, nous en avons parlé.
Formidable, je mexclame. Nous allons régler cela rapidement, alors.
Comment ça ?
Nous allons préparer ensemble les affaires de, pardonnez, votre Paul. Puis nous appellerons un taxi, et vous emporterez tout.
Vous vous acceptez vraiment ?
Quest-ce que vous voulez que je fasse dautre ? je ris. Allez, allons-y.
Dans cette armoire, tout ce qui est masculin vous lemportez. Je vais rassembler le reste dans la chambre. Allons, plus vite !
Voici les pantalons dété, les jeans légers, les chaussettes, slips, tee-shirts, mouchoirs, pulls. En bas, le rasoir électrique, trois ceintures en cuir, un bouquet de cravates, ses costumes, une veste de mi-saison, un manteau en cuir Où est son parapluie noir japonais ? Le voilà, ma chère.
Amour revient vers moi.
Vous avez tout ? je métonne. Rapide ! Attention à ne rien oublier : les papiers sont dans le tiroir sous la télé. Les miens, vous les laissez, prenez ceux de Paul ! Dépêchons !
Madame Dupont, intervient timidement Amour, pourquoi cédez-vous si facilement votre mari ?
Pourquoi pas ? Vous nêtes pas contente ?
Si, bien sûr seulement, je mattendais à autre chose
Vous pensiez que jallais me rouler par terre, pleurer, hurler, me battre pour lui, vous chasser ? Non, chère amie. À quoi bon se faire du mal ? Organiser des scènes ? Mieux vaut tout régler calmement. Sur la cuisine il y a un mug avec un tigre dessus, prenez-le aussi, cest un cadeau de notre petite-fille pour son anniversaire.
Je récupère lalbum photo sur le dessus de larmoire, détache soigneusement toutes les photos de Paul et les glisse dans un sachet.
Amour revient.
Mais cest moi qui ait décidé que Paul vienne vivre chez moi. Et si jamais il changeait davis ?
Impossible ! Comment refuser daller chez une femme belle et pleine dAmour ? Il ne peut quapprouver. Finissons demballer, je prends ça, vous cela, direction salon !
Les outils ! je cours au débarras. Une boîte à outils, une perceuse, une boite de vis, encore une boite de petits objets Voilà, tout est prêt sur le canapé.
Madame Dupont, je me demande si je ne vais pas un peu trop vite Peut-être devrais-je en reparler à Paul ? Un coup de fil au moins ?
Ce nest pas nécessaire ! Vous êtes daccord, Paul aussi, je ny vois pas dinconvénient. Tout va bien. Japporte sacs et valises pour tout emballer.
Nous rangeons ses affaires à quatre mains, avec efficacité. Régulièrement, je complète : une clé USB, un briquet, des baskets, un cendrier
Ouf. Je crois que tout y est. Ah, le nouvel ordinateur portable ! Le jouet préféré de mon ex-mari.
Dans ce sac, Amour, ses vêtements sales, je nai pas eu le temps de les laver. À vous de jouer.
Non, vraiment, ce nest pas la peine.
Mais si, prenez, ainsi ni lui, ni vous, naurez de raisons de revenir. Jappelle un taxi ?
Daccord.
Avant de partir, nous buvons un thé à la cuisine, avec des crêpes.
Je laime tant, confie sincèrement Amour. Il est intelligent, gentil, attentionné, drôle, généreux. Vous nimaginez pas !
Oh, si, je sais : mal organisé, fainéant, taciturne, peu soigneux, oublie mon anniversaire et la fête des mères, radin Et en plus, il a un toc pour la propreté, il devient insupportable avec ses maniérismes Son père était pareil.
Impossible ! Amour nen croit pas ses oreilles. Jai confondu peut-être, ce nest pas le même Paul ?
Pas derreur. Vous cherchiez Claire Dupont, non ? Cest moi.
Mais pourquoi est-il si différent ?
Ne vous inquiétez pas. Il ne maime plus, il vous aime, cest pour ça que le comportement diffère. Tout ira bien. Encore du thé ou une crêpe ?
Amour hoche la tête dun air songeur. Je luis resserre du thé et des crêpes.
Elles sont délicieuses, me complimente-t-elle, moi, je ne cuisine pas très bien.
Pas grave. Paul gagne correctement sa vie : vous irez au restaurant ou vous prendrez une femme de ménage. Ce nest pas important. Ce qui compte, cest lamour !
Pourquoi avez-vous dit que vous étiez aussi la femme quil aime ? Cest lui qui vous la dit ?
Rarement. Seulement les jours où il était de bonne humeur Mais en société, il est charmant, à la maison totalement fermé et grognon. Cest le genre dhomme à rapporter tous ses soucis chez lui et à sen prendre à ses proches. Mais maintenant, avec vous, cest lamour, la complicité, donc tout va bien.
Mais parfois, il disait que vous étiez son amour ?
Il mentait ou disait ça par habitude. Regardez-vous et regardez-moi, je ne fais pas le poids face à vous.
Vous savez, elle me jette un regard franchement critique vous êtes très séduisante. Je vous imaginais vieille, ronchonne, un peu grosse Cest ainsi quil parlait de vous.
Cest son regard sur moi. Cest normal après tant dannées, jai dû lui devenir pénible.
Vous nêtes pas triste de son départ ?
Triste ? jéclate de rire. Oh non ! Au contraire. Je voulais justement dire que je vais survivre à cette « perte ».
Madame Dupont, je vous propose deux gouttes seulement. Pour célébrer cette rencontre.
Avec plaisir, je lui fais un clin dœil et retourne chercher la bouteille.
Allez, santé ! Tchin-tchin !
À la rencontre, Amour boit du vin rouge, sessuie les lèvres, regarde autour. Chez vous, cest si chaleureux et bien tenu. Tout est harmonieux ! On sent la bonne maîtresse de maison. Moi, jai horreur des tâches ménagères. Cela me mine le moral, franchement.
Moi aussi parfois. Mais je préfère sacrifier un peu de mon temps que de vivre dans le désordre. Globalement, jaime bien tenir la maison. Et jadore chanter.
Jai remarqué.
On chante ensemble ?
Je ne chante pas.
Dommage Parfois, en bonne forme, Paul aimait chanter en duo avec moi.
Votre fille comment prendra-t-elle le départ de son père ?
Elle naimera pas, cest clair. Elle adore son père. Mais que faire ? Je lui expliquerai ; tôt ou tard, elle comprendra. Elle est déjà maman : ma petite-fille aura bientôt trois ans. Bien, on appelle le taxi ?
Je navais pas prévu, jai peur de ne pas avoir assez deuros sur moi. Je pourrais venir chercher le reste une autre fois ?
Ne vous en faites pas, je paierai. Après tout, Paul nest pas un parfait inconnu pour moi.
Peut-être
Non, Amour, pas de « peut-être ». Les choses importantes se règlent sans attendre. Oh, une seconde Allô, Paul ? Oui ? Stop. On va parler calmement, sans crier. Tu voulais quoi ? Oui, jai fait ce que tu as demandé. Oui, loyer payé, téléphone et internet aussi. Oui, récupéré le pull au pressing. Fait les courses pour ta sœur pour son anniversaire Du civet de lapin ce soir ? Je ne promets rien Pourquoi ? Je pense que tu dîneras ailleurs ce soir. Où ? Tu en sauras plus très vite Non, je ne fais pas de mystère. Mon moral va bien. Je chante, je bois du thé avec des crêpes. Bon, Paul, jai à faire. Tout ira bien, ne ten fais pas.
Amour piétine devant la cage descalier. Le chauffeur de taxi, un petit monsieur énergique, descend déjà une troisième fois chercher des affaires. Je souris :
Amour, vous aviez raison : lessentiel, cest lamour. Le reste, cest secondaire. Je vous souhaite, à Paul et vous, beaucoup de bonheur, de compréhension et de complicité. Chérissez vos sentiments Monsieur, avez-vous tout chargé ? Voici votre paiement, gardez la monnaie, aidez madame à porter ses affaires. Tenez, Amour, je vous ai noté la recette des crêpes que vous avez tant aimées. Un jour, préparez-les à Paul, il adore manger.
Ne vous inquiétez pas. Tout ira très bien !
Et jai enfin commencé à vivre une vie heureuse, libre et pleine de saveurs ! Mon ex a tenté de revenir, mais après avoir goûté à la liberté, plus jamais je ne suis revenue en arrière
Je ne sais pas comment se sont passées les choses entre lui et Amour, mais ce qui compte, cest que, moi, je suis heureuse.
La vie nous apprend que rien nest jamais acquis, quil faut savoir accepter le changement avec élégance et bienveillance : parfois, ce que lon croit être une perte cache en réalité un merveilleux recommencement.

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Coup de sonnette à la porte. J’ouvre. Derrière la porte, une beauté – une jeune femme d’environ trente ans, à peine plus…
Je me suis perdue — Anne ! Qu’est-ce qui t’est arrivé aux mains ? s’inquiéta Nastia. — Tout va bien, répondit Anne, tendue. Demain matin, je file au salon, et on va me refaire les ongles et une peau digne de ce nom. — Comment t’as réussi à mettre tes mains dans un état pareil ? Tu bosses dans une carrière ou quoi ? renchérit Sylvie pour soutenir son amie. — Juste un grand ménage chez un célibataire, lança Anne, agacée. Et pas la peine d’en faire tout un drame ! — Sérieusement ? s’étonnèrent les filles. Pourquoi tu te mets à appeler ton appartement un vrai repaire de célibataire ? T’as toujours dit que c’était ton nid, non ?… Et pourquoi tu fais le ménage toi-même ? Il y a des pros pour ça… — Chez moi, tout est nickel ! s’agaça Anne. Et ça l’a toujours été ! — Tu fais le ménage chez des gens pour de l’argent ? s’offusqua Sylvie. Anne, on est amies ! Si t’as des soucis d’argent, tu sais que je serais toujours là pour toi ! — J’ai des sous, marmonna Anne. Et mon business marche bien. — Anne, je comprends plus rien ! s’inquiéta Nastia. Pourquoi t’es allée mettre de l’ordre chez quelqu’un d’autre ? Et toute seule en plus ? — T’as perdu un pari ? risqua Sylvie. — J’aurais préféré, souffla Anne en évitant leur regard, observant la peinture sur le mur. Je suis tombée, quoi… Je suis tombée si fort que j’aurais préféré perdre mon business et devoir nettoyer les apparts des autres pour gagner ma vie ! Ce qu’elle venait de dire laissa ses amies sans voix. À la question muette qui brillait dans leurs yeux, Anne répondit, contrariée : — J’ai rencontré un homme. Et franchement, j’aurais préféré avoir des poux, des souris et des cafards chez moi… Dans les regards des filles, ce n’était pas l’horreur qui flottait, mais la panique. — Ma cocotte, fuis-le ! Si tu dis ça, fuis ! souffla Nastia. — Je peux pas, grimace Anne. Et je veux pas ! C’est lui que je veux. Je veux rien d’autre que lui ! — Quoi ? s’étonna Sylvie. Anne, c’est bien toi que j’écoute ? T’as toujours été un roc ! On pouvait pas te faire plier ! Et là… un homme, juste un homme !!! — Je sais ! explosa Anne. Je sais tout ! Je me reconnais même plus ! J’étais furieuse, je criais ! J’aurais pu m’exploser la tête contre les murs ! Peut-être que je devrais essayer ? Sylvie et Nastia étaient désorientées. Mais sur la question de la rencontre explosif entre tête et mur, elles furent catégoriquement contre. Et ce qui les perturbait, c’était de voir Anne en colère contre elle-même. — Et Stasik, alors ? lâcha Nastia, à côté de la plaque. Vous alliez bien ensemble ! Et il était tellement serviable ! — Tu peux le garder, répliqua Anne. Il me sert à rien ! Et j’ai vérifié ! Il arrive même pas à la cheville de Stéphane ! — Stéphane ? grimace Sylvie. Sérieux ? T’as troqué Stanislas pour un Stéphane quelconque ? Je pensais que c’était au minimum un Gabriel ! — Écoute ! Avec tes Gabriel ! Emporte Rafaël aussi ! Moi, j’ai Stéphane ! — Il est riche ? demanda Sylvie. — Non, fit Anne en secouant la tête. — Il est séduisant ? demanda Nastia. — Juste ordinaire, répondit Anne. — Jeune et fougueux ? tenta Sylvie, sceptique. — Quarante-et-un ans, prononça Anne, posément. — Mais alors pourquoi tu veux de lui ? se moqua Sylvie. — Il sait aimer ! confia Anne, rêveuse, le visage illuminé. Il sait tellement aimer que je pourrais tout lui donner ! Tout, maintenant ! L’appartement, la maison, les voitures ! Même mon business ! Pourvu qu’il soit avec moi ! Qu’il soit à moi ! Rien qu’à moi ! — C’est grave, soupira Sylvie. — Où tu l’as trouvé ? demanda Nastia. — Sur Internet, sourit Anne. Je cherchais juste un petit frisson pour la soirée… Les femmes qui s’investissent dans le business sont rarement mariées. Ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir ou non une famille, mais bien plus avec la difficulté des hommes à supporter la réussite de leur partenaire. À moins d’être des parasites assumés sur les finances de leur compagne. Anne s’était choisie depuis le lycée. À l’époque, elle se passionnait pour les perles. Et en un an, elle réalisait déjà des bijoux vendus à ses camarades. Et pas contre des bonbons ! Mais les études — économie — et son savoir-faire l’ont menée à l’idée d’en faire sa source de revenus. — Non, pas juste des perles ! corrigeait Anne en riant. Des créations faites main ! Des pièces uniques ! Et sur-mesure ! — Il y a des dizaines d’artisans comme ça, lui rétorquait-on. Tu vas galérer parmi des milliers, à vivoter ! — Qui a dit que je voulais rester artisan ? Ce serait trop étriqué, et en plus, on ne grimpe pas vraiment comme ça. On peut vivre, mais pas comme on le voudrait. Anne a donc rassemblé les créateurs sous sa direction. Le travail était colossal : pub, catalogues, clients, négociations, contrats. Puis les points de vente. Et encore de la pub, pour positionner sa boutique comme la référence pour ceux qui savent vraiment apprécier ! Ce n’était pas juste un job — c’était un travail titanesque ! Et à trente-cinq ans, Anne était devenue une businesswoman accomplie, qui avait tout, et même plus. Appartement, maison de campagne, garage pour six voitures — et des voitures loin d’être bon marché. Sans parler du compte en banque. Son moindre désir était exécuté en un claquement de doigts ! Mais la famille, dans tout ça, n’avait pas de place. Et ça ne lui manquait pas vraiment. Pour sa santé, son humeur et sa productivité, Anne avait ses “petits mecs”. Ils étaient prêts, contre rémunération, à aimer et adorer jusqu’à ce qu’elle s’en lasse. Et puis disparaissaient dès que l’intérêt retombait. Dernièrement, Anne voyait souvent Stasik. Un gentil garçon. Et ses copines pensaient même qu’elle allait le garder sérieusement. — Peut-être qu’elle va l’épouser ! s’enthousiasmait la romantique Nastia. — Alors, adieu Stasik pour nous, se lamentait Sylvie. Elle sortait aussi avec Stasik de temps en temps. Personne ne comprit ce qui poussa Anne à ouvrir une appli de rencontres express. Sans doute un soir d’ennui. Elle voulait s’amuser. À force d’avoir Stasik collé en permanence, on a envie de sel plus que de sucré. Mais les propositions qui pleuvaient ressemblaient toutes à Stasik. Barbant. C’est le « Bonsoir ! » d’un certain Stéphane qui retint l’attention d’Anne. — On discute ? lança-t-il sans attendre de réponse. Anne décida de discuter avec ce Stéphane tout en lisant son profil et en regardant les photos. Et là, tout de suite, elle eut une exclamation intérieure : — Mais tu vas où, toi ? Tu vois pas ? Sur les photos, je suis en voiture, sur yacht, couverte d’or et de diamants ! Et toi ? Chez toi, dans un salon comme chez ma grand-mère ! Et à sa tête, jamais vu un dermato ! Franchement, pas le niveau ! Mais la conversation continua. Sur tout et n’importe quoi. Elle dut reconnaître que Stéphane était cultivé et instruit. — Mais alors pourquoi il n’est pas riche ? Anne le demanda franchement. — Pourquoi faire ? répondit Stéphane. Cette réponse la secoua. — Comment ça, pourquoi ? Pour vivre confortablement ! — J’ai tout ce qu’il me faut, répondit Stéphane. Je manque de rien ! Une montre à un million affiche la même heure qu’une montre à cinq mille euros. La conversation dura toute la nuit, jusqu’à l’aube. — Je dois aller bosser, écrivit Anne. — Bonne route, répondit Stéphane. Moi j’ai un emploi du temps flexible. C’est plus simple ! Toute la journée, Anne n’eut pas le temps de penser à ce curieux interlocuteur du matin. Mais ses pensées revenaient à lui, encore et encore. Le soir, elle déclina l’invitation à l’ouverture d’un nouveau restaurant, lancée par le patron lui-même. Elle prétexta des affaires urgentes. Mais s’installa sur son canapé avec sa tablette et écrivit à Stéphane : — Salut ! Tu m’as pas oubliée ? — Salut ! J’ai pas d’amnésie. Mais si j’oublie un truc, ça me fait toujours plaisir ! Et c’est reparti pour une nuit à discuter. Anne ne dormit que deux heures avant le boulot. Mais le soir, elle rentrait vite à la maison pour s’écrire avec Stéphane. Deux semaines d’échanges en ligne mirent Anne dans un tel état qu’elle brûlait de le rencontrer en chair et en os. Fidèle à ses habitudes, elle le lui demanda. Et reçut : — Viens ! Il lui envoya l’adresse. Anne resta figée. Une main sur la tablette, l’autre suspendue en l’air. Comme quand on perd la parole, face à quelqu’un. — Comment ça, viens ? marmonna-t-elle à voix haute. Elle écrivit la même chose. — Juste viens, répondit Stéphane. Dis-moi juste si tu bois du thé ou du café ? Et les éclairs à la crème, ça va ? Ou bien tu préfères les steaks à la poêle ? Si c’était quelqu’un de son entourage depuis longtemps, rien d’étonnant, mais pour un premier rendez-vous — direct chez lui ? Chez une femme ? Seule ? Bien sûr, Anne aurait aimé envoyer balader ce sans-gêne, mais l’envie de le voir était trop forte. Elle essaya la diplomatie : — Je pensais à un café, ou un resto, répondit-elle. — Pfff ! La flemme ! répondit-il. Là, Anne repensa à leur différence de statut social et financier. — D’accord ! Je paye ton taxi aller-retour, et le dîner et tout le reste ! Habituée à payer pour ses “petits mecs”, elle écrivit ça sans arrière-pensée ni gêne. — Je peux tout payer moi-même, répondit Stéphane. C’est juste que j’ai la flemme ! Se préparer, s’habiller, sortir… Et après il faut rentrer ! Et il fait pas top dehors. En gros, j’ai la flemme d’aller nulle part ! Si tu veux me voir, viens ! L’adresse est là. — Non mais ! Tu te fous de moi ! s’indigna Anne, jetant la tablette. Et elle la laissa de côté deux jours. Elle s’en voulait, mais résista. Bien sûr, elle espérait que Stéphane s’excuserait, demanderait pardon, lui proposerait les restos les plus chics ! Elle attendait tout ça. Mais, quand elle reprit la tablette et ouvrit la discussion, son message était resté le dernier. Il n’avait même pas répondu. Son indignation monta en elle comme une bouilloire oubliée sur le feu ! Anne se lâcha contre Stéphane pendant deux heures ! Et, une fois calmée, elle comprit que cet échange lui manquait. Et l’envie de le voir était intacte, voire plus forte. — Impossible de m’en défaire, ce mec-là ! grommela-t-elle en reprenant la tablette. Il aurait pu être vexé par son dernier message. — Salut ! écrivit Anne, impatiente. — Salut, répondit Stéphane. Ça va ? Un message neutre. Comme si leur dernier échange s’était terminé sans accroc. — Ça va, répondit Anne. Et si on se voyait ce soir ? Ou t’as encore la flemme ? Elle tenta un petit pic, au cas où. — Tu t’en doutais ! répondit Stéphane, avec un smiley qui rigole. J’ai tellement la flemme que même pour du pain je fais des galettes à la poêle ! — Mais alors, on se verra jamais si t’es toujours flemmard ? demanda Anne. — Tu conduis une voiture ? demanda-t-il. — Oui, j’en ai une ! — Elle roule ? — Oui, répondit Anne, déconcertée. Elle en avait six. Et si un souci, direct en garage ou vendue. — Je peux donner l’adresse encore une fois si tu l’as effacée, écrivit-il. Viens ! *** — Attends ! Attends ! interrompit Sylvie, prenant Anne par la main. Tu as vraiment été chez un homme inconnu ? — Oui, confirma Anne en hochant la tête. — Mais t’as pas eu peur ? demanda Nastia, perplexe. Et s’il était… dangereux ? — J’ai pris une bombe lacrymo, répondit Anne. Mais je n’en ai pas eu besoin. — T’es sérieusement partie chez un type rencontré sur Internet ? Direct chez lui ? s’alarma Sylvie. T’es vraiment dingue ! — Oui, déclara Anne. Et je n’ai pas regretté une seconde ! Les filles, je me suis perdue ! Et après, une fois que j’ai compris pour moi-même, je me suis traitée d’idiote pour les deux jours où je l’ai fait languir ! Si j’y étais allée tout de suite, j’aurais été heureuse deux jours plus tôt ! — Heureuse ? s’étonna Sylvie. — Oui, de ce genre de bonheur pour lequel je donnerais tout ! répondit Anne avec sincérité. — T’es sérieuse ? Même pour la boîte et les biens ? Sylvie fronça les sourcils. — Je suis prête à prendre un crédit pour lui ! Et bosser dans une carrière si besoin ! répondit Anne, la main sur le cœur. Nastia ouvrit la bouche d’un air médusé. — Raconte la suite ! exigea Sylvie. Donc, tu y es allée ! — J’y suis allée…