La sonnette retentit. Jouvre la porte. Sur le seuil se tient une superbe femme denviron trente ans, tout juste, avec une queue de cheval
Sa silhouette fine est mise en valeur par une robe rouge très courte, dévoilant de jolies jambes bronzées, et un décolleté profond souligne une poitrine opulente. Le maquillage est impeccable, chaque détail soigné.
Je souris à la beauté :
Que puis-je pour vous ?
Je suis venue pour vous, réplique-t-elle dun ton sévère. Je mappelle Amour.
Amour, cest magnifique. Quel plaisir de recevoir lamour chez soi, je me réjouis, ouvrant plus grand la porte. Entrez, je vous en prie.
Elle savance, puis reste au centre du couloir et regarde autour delle.
Venez, installons-nous au salon. Je file à la cuisine, mes crêpes cuisent, il faut éteindre le feu.
Je reviens quelques instants plus tard vers la Belle. Elle est assise dans le fauteuil, jambes croisées, les coudes sur les accoudoirs, le dos cambré comme un chat prêt à bondir. Latmosphère annonce un échange sérieux. Eh bien, allons-y :
Un thé ? Un café ?
Non, rien pour moi.
Jimagine alors que vous souhaitez me parler. Je mappelle Claire Dupont.
Je sais. Je sais tout sur vous.
Ah bon ? métonné-je sincèrement. Cest rare, je ne me connais pas moi-même jusquau bout. Vous me raconterez en détail, daccord ? Je serais curieuse de connaître aussi mon avenir.
Avec plaisir : très bientôt, votre mari va vous quitter.
Paul ? Ah bon. Où va-t-il ?
Chez moi. Je suis la femme quil aime.
Ah je commence à comprendre. Vous êtes sa maîtresse. Je vois. Vous savez, moi aussi je suis sa femme, du moins cest ce quil me dit souvent. Drôle de coïncidence ! Tenez, Amour, trinquons à cela !
Vous êtes sérieuse ? Je ne bois pas avec vous. Hors de question.
Rassurez-vous, ce nest quun petit verre pour la forme, histoire de faire connaissance.
Je vais chercher une bouteille de Bordeaux et deux verres. À mon retour, Amour est toujours dans la même posture, impassible.
Je lui adresse un sourire rassurant et pose la bouteille et les verres sur la table basse. Je verse le vin et mapproche.
À notre rencontre, Amour, lui tends-je son verre.
Je ne bois pas avec vous, reste-t-elle inflexible.
Comme vous voulez. Je vide mon verre : « À la rencontre », puis lautre : « Pour célébrer votre venue ».
Alors, Amour, je minstalle dans le fauteuil den face, vous venez chercher mon mari.
Exactement. Il est déjà presque mon mari, il ne manque que les formalités. Nous nous aimons. Lamour, cest le plus important dans la vie. Nous voulons être ensemble. Il en est daccord, nous en avons parlé.
Formidable, je mexclame. Nous allons régler cela rapidement, alors.
Comment ça ?
Nous allons préparer ensemble les affaires de, pardonnez, votre Paul. Puis nous appellerons un taxi, et vous emporterez tout.
Vous vous acceptez vraiment ?
Quest-ce que vous voulez que je fasse dautre ? je ris. Allez, allons-y.
Dans cette armoire, tout ce qui est masculin vous lemportez. Je vais rassembler le reste dans la chambre. Allons, plus vite !
Voici les pantalons dété, les jeans légers, les chaussettes, slips, tee-shirts, mouchoirs, pulls. En bas, le rasoir électrique, trois ceintures en cuir, un bouquet de cravates, ses costumes, une veste de mi-saison, un manteau en cuir Où est son parapluie noir japonais ? Le voilà, ma chère.
Amour revient vers moi.
Vous avez tout ? je métonne. Rapide ! Attention à ne rien oublier : les papiers sont dans le tiroir sous la télé. Les miens, vous les laissez, prenez ceux de Paul ! Dépêchons !
Madame Dupont, intervient timidement Amour, pourquoi cédez-vous si facilement votre mari ?
Pourquoi pas ? Vous nêtes pas contente ?
Si, bien sûr seulement, je mattendais à autre chose
Vous pensiez que jallais me rouler par terre, pleurer, hurler, me battre pour lui, vous chasser ? Non, chère amie. À quoi bon se faire du mal ? Organiser des scènes ? Mieux vaut tout régler calmement. Sur la cuisine il y a un mug avec un tigre dessus, prenez-le aussi, cest un cadeau de notre petite-fille pour son anniversaire.
Je récupère lalbum photo sur le dessus de larmoire, détache soigneusement toutes les photos de Paul et les glisse dans un sachet.
Amour revient.
Mais cest moi qui ait décidé que Paul vienne vivre chez moi. Et si jamais il changeait davis ?
Impossible ! Comment refuser daller chez une femme belle et pleine dAmour ? Il ne peut quapprouver. Finissons demballer, je prends ça, vous cela, direction salon !
Les outils ! je cours au débarras. Une boîte à outils, une perceuse, une boite de vis, encore une boite de petits objets Voilà, tout est prêt sur le canapé.
Madame Dupont, je me demande si je ne vais pas un peu trop vite Peut-être devrais-je en reparler à Paul ? Un coup de fil au moins ?
Ce nest pas nécessaire ! Vous êtes daccord, Paul aussi, je ny vois pas dinconvénient. Tout va bien. Japporte sacs et valises pour tout emballer.
Nous rangeons ses affaires à quatre mains, avec efficacité. Régulièrement, je complète : une clé USB, un briquet, des baskets, un cendrier
Ouf. Je crois que tout y est. Ah, le nouvel ordinateur portable ! Le jouet préféré de mon ex-mari.
Dans ce sac, Amour, ses vêtements sales, je nai pas eu le temps de les laver. À vous de jouer.
Non, vraiment, ce nest pas la peine.
Mais si, prenez, ainsi ni lui, ni vous, naurez de raisons de revenir. Jappelle un taxi ?
Daccord.
Avant de partir, nous buvons un thé à la cuisine, avec des crêpes.
Je laime tant, confie sincèrement Amour. Il est intelligent, gentil, attentionné, drôle, généreux. Vous nimaginez pas !
Oh, si, je sais : mal organisé, fainéant, taciturne, peu soigneux, oublie mon anniversaire et la fête des mères, radin Et en plus, il a un toc pour la propreté, il devient insupportable avec ses maniérismes Son père était pareil.
Impossible ! Amour nen croit pas ses oreilles. Jai confondu peut-être, ce nest pas le même Paul ?
Pas derreur. Vous cherchiez Claire Dupont, non ? Cest moi.
Mais pourquoi est-il si différent ?
Ne vous inquiétez pas. Il ne maime plus, il vous aime, cest pour ça que le comportement diffère. Tout ira bien. Encore du thé ou une crêpe ?
Amour hoche la tête dun air songeur. Je luis resserre du thé et des crêpes.
Elles sont délicieuses, me complimente-t-elle, moi, je ne cuisine pas très bien.
Pas grave. Paul gagne correctement sa vie : vous irez au restaurant ou vous prendrez une femme de ménage. Ce nest pas important. Ce qui compte, cest lamour !
Pourquoi avez-vous dit que vous étiez aussi la femme quil aime ? Cest lui qui vous la dit ?
Rarement. Seulement les jours où il était de bonne humeur Mais en société, il est charmant, à la maison totalement fermé et grognon. Cest le genre dhomme à rapporter tous ses soucis chez lui et à sen prendre à ses proches. Mais maintenant, avec vous, cest lamour, la complicité, donc tout va bien.
Mais parfois, il disait que vous étiez son amour ?
Il mentait ou disait ça par habitude. Regardez-vous et regardez-moi, je ne fais pas le poids face à vous.
Vous savez, elle me jette un regard franchement critique vous êtes très séduisante. Je vous imaginais vieille, ronchonne, un peu grosse Cest ainsi quil parlait de vous.
Cest son regard sur moi. Cest normal après tant dannées, jai dû lui devenir pénible.
Vous nêtes pas triste de son départ ?
Triste ? jéclate de rire. Oh non ! Au contraire. Je voulais justement dire que je vais survivre à cette « perte ».
Madame Dupont, je vous propose deux gouttes seulement. Pour célébrer cette rencontre.
Avec plaisir, je lui fais un clin dœil et retourne chercher la bouteille.
Allez, santé ! Tchin-tchin !
À la rencontre, Amour boit du vin rouge, sessuie les lèvres, regarde autour. Chez vous, cest si chaleureux et bien tenu. Tout est harmonieux ! On sent la bonne maîtresse de maison. Moi, jai horreur des tâches ménagères. Cela me mine le moral, franchement.
Moi aussi parfois. Mais je préfère sacrifier un peu de mon temps que de vivre dans le désordre. Globalement, jaime bien tenir la maison. Et jadore chanter.
Jai remarqué.
On chante ensemble ?
Je ne chante pas.
Dommage Parfois, en bonne forme, Paul aimait chanter en duo avec moi.
Votre fille comment prendra-t-elle le départ de son père ?
Elle naimera pas, cest clair. Elle adore son père. Mais que faire ? Je lui expliquerai ; tôt ou tard, elle comprendra. Elle est déjà maman : ma petite-fille aura bientôt trois ans. Bien, on appelle le taxi ?
Je navais pas prévu, jai peur de ne pas avoir assez deuros sur moi. Je pourrais venir chercher le reste une autre fois ?
Ne vous en faites pas, je paierai. Après tout, Paul nest pas un parfait inconnu pour moi.
Peut-être
Non, Amour, pas de « peut-être ». Les choses importantes se règlent sans attendre. Oh, une seconde Allô, Paul ? Oui ? Stop. On va parler calmement, sans crier. Tu voulais quoi ? Oui, jai fait ce que tu as demandé. Oui, loyer payé, téléphone et internet aussi. Oui, récupéré le pull au pressing. Fait les courses pour ta sœur pour son anniversaire Du civet de lapin ce soir ? Je ne promets rien Pourquoi ? Je pense que tu dîneras ailleurs ce soir. Où ? Tu en sauras plus très vite Non, je ne fais pas de mystère. Mon moral va bien. Je chante, je bois du thé avec des crêpes. Bon, Paul, jai à faire. Tout ira bien, ne ten fais pas.
Amour piétine devant la cage descalier. Le chauffeur de taxi, un petit monsieur énergique, descend déjà une troisième fois chercher des affaires. Je souris :
Amour, vous aviez raison : lessentiel, cest lamour. Le reste, cest secondaire. Je vous souhaite, à Paul et vous, beaucoup de bonheur, de compréhension et de complicité. Chérissez vos sentiments Monsieur, avez-vous tout chargé ? Voici votre paiement, gardez la monnaie, aidez madame à porter ses affaires. Tenez, Amour, je vous ai noté la recette des crêpes que vous avez tant aimées. Un jour, préparez-les à Paul, il adore manger.
Ne vous inquiétez pas. Tout ira très bien !
Et jai enfin commencé à vivre une vie heureuse, libre et pleine de saveurs ! Mon ex a tenté de revenir, mais après avoir goûté à la liberté, plus jamais je ne suis revenue en arrière
Je ne sais pas comment se sont passées les choses entre lui et Amour, mais ce qui compte, cest que, moi, je suis heureuse.
La vie nous apprend que rien nest jamais acquis, quil faut savoir accepter le changement avec élégance et bienveillance : parfois, ce que lon croit être une perte cache en réalité un merveilleux recommencement.




