Mes rêves de devenir une chanteuse célèbre ont été brisés par mes parents, qui ne voyaient là qu’une distraction futile. Pourtant, ils n’ont pas compris un point essentiel.

Pendant que la coiffeuse me donnait une nouvelle coupe, une conversation dimportance capitale sest glissée dans le salon, sous fond de bruits de sèche-cheveux et de parfums de shampooing. Voilà des semaines que je me demandais si je devais inscrire ma fille à une école de musique. Deux obstacles me taraudaient : il fallait acheter un piano et pas nimporte lequel, le genre à vider votre livret A , et ensuite, la responsabilité totale daccompagner lenfant aux cours, laider à décoder les partitions et à supporter les caprices mélodiques. Dun autre côté, la petite Joséphine rêvait de solfège et de symphonies bien plus que de Barbies ou de jeux vidéo.

Ma coiffeuse, Élodie, sest alors lancée dans sa propre histoire : « Je suis née à Angoulême, une ville assez tranquille où, au lieu de tapis rouges, on avait surtout des festivals de BD. Depuis toute petite, jétais mordue de chant. Jai saisi chaque occasion pour pousser la chanson, que ce soit dans les clubs locaux, les chorales ou même avec les profs de musique du collège. Un jour, jai commencé à pianoter enfin, sur le vieux piano de tante Gertrude, qui sonnait davantage comme une casserole, mais bon, il fallait bien commencer quelque part. »

Elle continue, en haussant les sourcils dun air conspirateur : « Nos options étaient limitées. À neuf ans, alors que je nétais encore quune môme en CE2, une troupe venue de Bordeaux débarque dans notre classe. Ils nous demandent dapplaudir si seulement ils avaient su à quel point notre timing laissait à désirer puis choisissent trois courageux pour tester leurs talents. Jétais de la partie. Ils nous promènent dans la salle polyvalente, nous font battre la mesure, chanter quelques notes, deviner des airs. Lévénement traîne pendant des semaines, puis finit par tomber dans loubli, jusquau jour où ma maman trouve, niché dans notre boîte aux lettres, une enveloppe marquée ADMISSION en rouge pétant. Surprise du siècle : jétais la seule de la classe sélectionnée pour une école de musique ultra prestigieuse à Paris. »

Élodie poursuit, le sourire un peu moins lumineux : « Lécole prenait tout en charge, pas un euro à sortir. Pourtant, mes parents employés à la fabrique de confitures locale, fiers comme Artaban ont refusé catégoriquement. Pour eux, la musique cétait un doux rêve, pas une vraie vie. Ils mont gentiment conseillé de troquer les notes contre une vie stable, à lusine ou au bureau. Pendant un an, des lettres dinvitation arrivent tous les deux mois, puis plus rien. Cest là que le cœur sest fendu un peu : la passion sest évaporée, et la perspective daller à Paris a perdu son éclat. »

Un éclair despoir surgit à quatorze ans : « Le chef du groupe de rock du quartier cherchait une chanteuse. Il voulait une jeune fille, et dans tout Angoulême, cest sur moi quil a jeté son dévolu. Jai cru retrouver mes ailes ! Mais après trois répétitions, mes parents ont tiré le rideau, arguant que les intentions de ces musiciens étaient bien trop floues à leur goût. Fin de mon aventure musicale. »

Le récit finit sur une note ironique : « Jai arrêté les études musicales, rejoint la bande des copains du centre-ville, et me suis adonnée à la clope et au petit ballon de vin, comme tous ceux que je connaissais. Après la troisième, jai été acceptée au lycée, mais ma vie a pris une pente glissante. Aujourdhui, toutes ces fameuses lettres brillent dans lalbum souvenirs de ma mère ; elle les ressort parfois, les relit, puis les range avec un petit soupir mélancolique. »Alors, tout en me taillant la frange, Élodie me lança : « Si javais pu, jaurais foncé, piano ou pas piano. Même les casseroles chantent, parfois. Si ta fille aime la musique, trouve-lui un accord qui la fait vibrer. Les rêves, ça se cultive même au milieu du shampooing et des confitures. »

Je suis repartie du salon, ma nouvelle coupe flottant au rythme de lair, avec une certitude fraîche dans le cœur : le piano attendrait, mais la mélodie de Joséphine, elle, ne devait pas séteindre. Ce soir-là, devant le dîner, jai annoncé à Joséphine que nous allions chercher ensemble le premier morceau à jouer, même si ce nétait quun vieux clavier doccasion ou une appli sur la tablette. Ses yeux ont pétillé. La conversation de la coiffeuse, les lettres oubliées, le festival de BD, tout sest fondu dans une certitude : il ny a pas décole trop prestigieuse, ni de musique trop inaccessible il y a juste le courage dappuyer sur la première touche.

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Mes rêves de devenir une chanteuse célèbre ont été brisés par mes parents, qui ne voyaient là qu’une distraction futile. Pourtant, ils n’ont pas compris un point essentiel.
Je comprends tout… mais comprends-moi aussi” : une vérité qui brise les illusions