Anaïs ne se souvenait que vaguement de ses parents. Lorsque sa mère est partie pour de bon, son père ne voulait pas rester seul avec une petite fille sur les bras. Il a donc emmené Anaïs chez sa grand-mère, la déposée devant la grille, puis sest éclipsé en voiture, sans tambour ni trompette. À ce moment-là, la grand-mère dAnaïs jardinait derrière la maison, mais le bruit du moteur a tout de même attiré son attention.
« Mais enfin, qui peut bien débarquer à cette heure-ci ? » grommela-t-elle en sessuyant les mains sur son tablier avant d’aller voir.
En sortant, la grand-mère découvrit Anaïs, toute sage et frigorifiée.
« Quel idiot celui-là ! Même pas fichu de me prévenir ! » pesta-t-elle, avant de prendre la petite par la main pour la faire entrer. Le soir venu, le grand-père rentra des champs.
Hein ? Cest Michel qui la amenée ?
Oui, ton fils ! Il a juste laissé lenfant devant la grille et il a filé. Sacrée jeunesse, on ne reconnaît plus personne.
Les deux anciens ont râlé un bon moment, comme seuls des retraités savent le faire, puis ils sont allés se coucher. Le temps a passé. Les grands-parents ont mis tout leur cœur pour élever Anaïs.
Ils lui ont appris à respecter les autres, à être débrouillarde et à tenir la maison comme il faut. Anaïs a grandi, et elle est devenue la petite assistante officielle de ses grands-parents. Ils ladoraient ; elle était le portrait craché de sa mère, qui, elle aussi, avait beaucoup aidé ses parents avant de séteindre trop tôt. Ce souvenir réchauffait à peine le cœur des deux vieux.
Anaïs termina le lycée, et un soir, le grand-père osa lancer la discussion :
Tu sais ma vieille, notre petite-fille, cest une sacrée tête. Ce serait dommage de ne pas lui donner une chance détudier un peu plus loin.
Tu as bien raison. Aujourdhui, sans diplômes, on ne va pas bien loin.
Les grands-parents cassèrent leur tirelire et, euros après euros, parvinrent à envoyer Anaïs à Lyon pour suivre des études. Elle sortit major de promo de la fac déconomie et rentra plus tard au village, triomphante mais aussi soulagée : la ville nétait vraiment pas pour elle. Les grands-parents en étaient fous de joie ils ne vieilliraient pas seuls, tous les trois réunis sous le même toit.
Anaïs décida de booster le village. Elle se lança dans lagriculture à la française, prit un prêt à la banque du coin, acheta des terres, embaucha quelques voisins. Plus tard, elle fit construire une grange et acheta des vaches normandes. Cependant, niveau main dœuvre, cétait un peu la dèche. Elle passa alors une annonce dans Le Progrès, promettant un bon salaire, logement inclus.
Un matin, un type sest pointé : sale comme un peigne, la barbe à la Victor Hugo, lair davoir pris vingt ans de tempête. Il alla vers Anaïs et se présenta comme étant son père.
Lhomme ne demanda rien à sa fille, car il savait quaprès vingt ans dabsence, il navait guère le droit à des revendications paternelles. Il ne voulait quune chose : rester près delle, histoire de ne pas finir tout seul au fond du bocage. Peut-être pourrait-il se rendre utile à sa façon.
Il fallut quelques mois pour quAnaïs pardonne à son père. Depuis ce jour-là, il vit chez elle, lui file un coup de main dans tout ce quil peut, craignant chaque soir de redevenir un vieux solitaire. Alors, à votre avis, Anaïs a-t-elle bien fait de lui accorder son pardon ?







