Le père a conduit sa fille chez sa grand-mère et l’a laissée de l’autre côté de la clôture. Vingt ans plus tard, l’homme décide de lui rappeler son existence.

Anaïs ne se souvenait que vaguement de ses parents. Lorsque sa mère est partie pour de bon, son père ne voulait pas rester seul avec une petite fille sur les bras. Il a donc emmené Anaïs chez sa grand-mère, la déposée devant la grille, puis sest éclipsé en voiture, sans tambour ni trompette. À ce moment-là, la grand-mère dAnaïs jardinait derrière la maison, mais le bruit du moteur a tout de même attiré son attention.

« Mais enfin, qui peut bien débarquer à cette heure-ci ? » grommela-t-elle en sessuyant les mains sur son tablier avant d’aller voir.

En sortant, la grand-mère découvrit Anaïs, toute sage et frigorifiée.

« Quel idiot celui-là ! Même pas fichu de me prévenir ! » pesta-t-elle, avant de prendre la petite par la main pour la faire entrer. Le soir venu, le grand-père rentra des champs.

Hein ? Cest Michel qui la amenée ?

Oui, ton fils ! Il a juste laissé lenfant devant la grille et il a filé. Sacrée jeunesse, on ne reconnaît plus personne.

Les deux anciens ont râlé un bon moment, comme seuls des retraités savent le faire, puis ils sont allés se coucher. Le temps a passé. Les grands-parents ont mis tout leur cœur pour élever Anaïs.

Ils lui ont appris à respecter les autres, à être débrouillarde et à tenir la maison comme il faut. Anaïs a grandi, et elle est devenue la petite assistante officielle de ses grands-parents. Ils ladoraient ; elle était le portrait craché de sa mère, qui, elle aussi, avait beaucoup aidé ses parents avant de séteindre trop tôt. Ce souvenir réchauffait à peine le cœur des deux vieux.

Anaïs termina le lycée, et un soir, le grand-père osa lancer la discussion :

Tu sais ma vieille, notre petite-fille, cest une sacrée tête. Ce serait dommage de ne pas lui donner une chance détudier un peu plus loin.

Tu as bien raison. Aujourdhui, sans diplômes, on ne va pas bien loin.

Les grands-parents cassèrent leur tirelire et, euros après euros, parvinrent à envoyer Anaïs à Lyon pour suivre des études. Elle sortit major de promo de la fac déconomie et rentra plus tard au village, triomphante mais aussi soulagée : la ville nétait vraiment pas pour elle. Les grands-parents en étaient fous de joie ils ne vieilliraient pas seuls, tous les trois réunis sous le même toit.

Anaïs décida de booster le village. Elle se lança dans lagriculture à la française, prit un prêt à la banque du coin, acheta des terres, embaucha quelques voisins. Plus tard, elle fit construire une grange et acheta des vaches normandes. Cependant, niveau main dœuvre, cétait un peu la dèche. Elle passa alors une annonce dans Le Progrès, promettant un bon salaire, logement inclus.

Un matin, un type sest pointé : sale comme un peigne, la barbe à la Victor Hugo, lair davoir pris vingt ans de tempête. Il alla vers Anaïs et se présenta comme étant son père.

Lhomme ne demanda rien à sa fille, car il savait quaprès vingt ans dabsence, il navait guère le droit à des revendications paternelles. Il ne voulait quune chose : rester près delle, histoire de ne pas finir tout seul au fond du bocage. Peut-être pourrait-il se rendre utile à sa façon.

Il fallut quelques mois pour quAnaïs pardonne à son père. Depuis ce jour-là, il vit chez elle, lui file un coup de main dans tout ce quil peut, craignant chaque soir de redevenir un vieux solitaire. Alors, à votre avis, Anaïs a-t-elle bien fait de lui accorder son pardon ?

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

nineteen − seven =

Le père a conduit sa fille chez sa grand-mère et l’a laissée de l’autre côté de la clôture. Vingt ans plus tard, l’homme décide de lui rappeler son existence.
Mamie, tu étais si belle quand tu étais jeune, alors que papi, même s’il était gentil, n’était pas très beau. On t’a mariée de force avec lui ? s’enquiert Valérie, la petite-fille d’Anfisa. — Oh, pas du tout ! J’étais sacrément vive, moi, dans ma jeunesse ! Mes parents avaient bien du mal à me tenir. C’est moi qui l’ai presque forcé à m’épouser, ricane Anfisa. — Comment ça ? s’étonne Valérie. Tu devais avoir plein de prétendants, non ? — Oh, j’en avais, souffle Anfisa, pas sans un brin de coquetterie. Mais c’est d’Igor que je suis tombée amoureuse. Enfin, surtout de son accordéon ! — Petit, il était déjà un vrai chenapan. Une fois môme, il a trouvé une vieille cartouche et l’a jetée au feu, ce grand bêta ! Les autres gamins sont partis en courant, mais lui, il traînait, le doigt dans le nez. Il s’est retrouvé avec l’oreille arrachée, la narine fendue, et un doigt en moins… — Ça ne l’a pas empêché de continuer à grimper sur les palissades ni à chaparder les pommes dans les vergers voisins. Mais quand il a été question de se caser, les fiancées n’affluaient pas… Il serait sans doute resté célibataire si un jour, un gars de passage ne lui avait échangé un accordéon contre un bout de lard. C’est là qu’on a découvert qu’Igor avait de l’oreille ! — À force de s’entraîner, il s’est mis à jouer, puis à composer des chansons. Je me souviens de la première fois où il s’est pointé à une soirée avec son accordéon. Il a joué si bien que certains ont versé une larme. Et mon cœur, à moi, il a chaviré. J’entendais sa voix, et j’avais l’impression de voir son âme. — Après ça, je sortais en soirée uniquement pour lui. J’ai fini par tanner mon père : je veux épouser Igor ! Ma mère a pleuré, elle disait que sa fille était folle d’épouser un handicapé. Mon père a dit qu’un homme qui voudrait bien d’une godiche pareille, il le bénirait ! — Après, je me suis mise à lui faire comprendre qu’il me plaisait. Mais lui, têtu comme une bourrique : Pourquoi t’infliger ma compagnie ? Avec moi, tu aurais honte de traverser le village, tout le monde te montrerait du doigt. — Alors j’ai feinté. J’ai passé toute la nuit sur le banc avec lui. Je rentre chez moi, mon père m’attend, la lanière à la main. Je me jette à ses pieds en pleurant : j’ai passé la nuit avec Igor ! Plus le choix, il a fallu qu’il m’épouse. — Au début, tout le monde jasait. On disait que sa mère m’avait ensorcelée. Mon Dieu, ma belle-mère, Malasha, égorgeait des poulets pour détourner le mauvais œil. Après, on racontait que j’étais abîmée à l’intérieur. Puis j’ai commencé à pondre : un fils, une fille, un fils, une fille… Plus personne n’a moufté. — Et pourtant, on a eu une belle vie. Je rentrais de la traite, il arrosait le jardin, faisait bouillir les patates. La choucroute, c’est lui qui la faisait, il ne me faisait pas confiance ! Il s’occupait des enfants… Les autres hommes filaient de la maison pour éviter les cris des petits, mais lui, il s’en occupait avec tendresse. — Mais jusqu’à la fin, il est resté pudique. « Passe devant, je te rejoins », disait-il. « Eh bien, t’es mon homme ou une midinette ? » que je répondais. Je l’attrapais par le bras, on avançait ensemble. — Voilà dix ans qu’il est parti. Quand la tristesse me prend, je serre son accordéon dans mes bras et je pleure. J’ai alors l’impression qu’il est là, assis à côté de moi, sans pouvoir dire un mot. Voilà, ma petite, il ne faut pas épouser la beauté qui brille, mais suivre l’appel du cœur.