Elle lavait encore la vaisselle. Pour la troisième journée consécutive, les assiettes sempilaient dans lévier. Il ne restait même plus une seule tasse propre. Jai attendu, attendu, encore attendu Que pouvais-je faire dautre ? Je suis rentrée à lappartement, épuisée, affamée, frustrée après une longue journée au bureau, et il fallait encore laver tout ça avant de penser à dîner.
Mais il ny avait rien à manger. Jai simplement mis de leau à bouillir pour faire cuire quelques saucisses. La faim me tenaillait. Je naurais jamais cru quil faudrait endurer ça Et comme Pauline cuisinait bien, elle ! Comme jaimerais retrouver ces dîners de son cru
Et ses quiches dorées ! Ses éclairs, ses tartes si fondantes, si variées ! Les côtes de porc au four, la ratatouille, toutes ses spécialités. Et puis lordre intact à la maison, la propreté partout ! Quand je rentrais du travail, tout brillait déjà. Lair sentait le frais et le citron. Maintenant
Pourquoi nai-je pas su lapprécier ? À lépoque, je croyais que Pauline nétait là que pour laver et cuisiner
Un jour, jai croisé Juliette. Splendide dans sa jupe courte, perchée sur délégants talons. Elle sortait dun institut de beauté. Soin du visage, brushing impeccable, lallure dunique. Je nai pas réfléchi bien longtemps.
Pauline ne fréquentait jamais les salons ni ne gaspillait des euros pour des soins capillaires. Elle détestait teindre ses cheveux. Et la mode navait aucune importance pour elle, bien quelle soit svelte et jolie. Mais ce nétait pas son univers, ces choses « de femmes ». Toujours en jean et baskets, soit courant à la boulangerie, soit débordée à la maison.
Je suis amoureux dune autre, Pauline ai-je avoué, la voix étranglée, dès mon retour. Je ne te veux pas comme maîtresse cachée.
Pauline faisait monter la crème pour un mille-feuille. Elle na même pas levé les yeux. Jai mis du temps à voir que ses larmes coulaient, silencieuses, sur ses joues
Jen avais assez de vivre avec une fée du logis plutôt quavec une femme. Voilà pourquoi Juliette me semblait si attirante, si différente. Maintenant, cest moi qui récure, époussette, et tente de tenir lappartement en ordre. Je ne cuisine pas encore bien, et la nuit, parfois, les tartes de Pauline hantent mes rêves
Juliette arbore une nouvelle manucure donc pas question de tremper ses mains dans la vaisselle. Elle feuillette un magazine sur le canapé, file au salon de coiffure pour ses mèches blondes. Des robes traînent au sol, je trébuche déjà sur ses escarpins. Elle narrive pas à choisir sa tenue pour sortir.
Pourquoi ai-je quitté ma femme pour une telle paresseuse ? Pourquoi ne puis-je me contenter de faire cuire des pâtes ? Jai tellement faimet de me dire que tout cela, cest le prix de la liberté ? Je croyais quen changeant de compagne, je changerais de vie. Mais je nai fait quéchanger une douceur invisible contre un éclat superficiel.
Ce soir, en rangeant les assiettes encore chaudes dans larmoire, jai compris le vide qui mhabite. Je me suis surpris à sourire en pensant à Pauline, à ses gestes simples, sans fards, emplis de tendresse. La maison, jadis trop silencieuse, trop rangée, semblait respirer avec elle.
Jaurais voulu lui dire merci. Jaurais voulu lui dire pardon.
Alors, devant la fenêtre, jai regardé la ville sendormir. Et jai su que ce nest pas la vaisselle sale qui me pèse : cest labsence de tout ce quelle lavait, puis replaçait doucement dans mon cœur.





