Notre père nous a abandonnés. Des années plus tard, je l’ai croisé au marché. Il m’a dit des choses si bouleversantes qu’après cette conversation, je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit.

Mon enfance fut assombrie de tristesse. Dans mes premiers souvenirs, nous vivions à quatre : moi, ma mère, mon père et mon petit frère. Ma mère a longtemps souffert dune maladie grave qui empirait avec les années, la forçant à de longs séjours à lhôpital. Les crises de maman terrifiaient mon frère et moi ; nous étions trop jeunes pour saisir la gravité de la situation.
Puis, un jour, mon père finit par se lasser de cette vie difficile aux côtés dune femme malade. Il fit la connaissance dune autre femme et quitta la maison. Dès lors, notre quotidien devint de plus en plus dur. Aucun adulte ne veillait sur nous, et largent venait à manquer. Dès lâge de sept ans, mon frère et moi devions faire les piqûres à notre mère, car il ny avait personne dautre pour sen occuper. Notre père ne nous rendait presque jamais visite et napportait aucune aide.
Quand jeus douze ans, mon frère dix, létat de santé de maman saggrava encore. Elle dut rester longtemps à lhôpital. Mon père dut alors nous prendre chez lui ; notre mère le suppliait de ne pas nous abandonner. Cest ainsi que nous avons été installés chez notre belle-mère. Elle semblait tout droit sortie des récits sombres des contes de Perrault.
Ils vivaient à la campagne, et la femme de mon père nous obligeait, mon frère et moi, à travailler sans répit, du matin au soir. Pas un instant de tranquillité ne nous était accordé. À cette époque, jaimais lécole, car elle était mon unique refuge, le seul lieu où je pouvais souffler un peu. Mon père voyait bien que nous étions brimés, mais il ne fit jamais rien pour nous venir en aide. Il fermait les yeux sur notre souffrance, comme si nous nexistions plus à ses yeux. Cela dura deux longues années. Puis la santé de maman saméliora, et elle réussit à nous sortir de ce cauchemar. Elle séteignit quelques années plus tard, alors que jétais déjà étudiant. Je nai plus jamais eu de nouvelles de mon père.
Je lui en veux terriblement pour sa froideur et sa passivité. Ce ressentiment me ronge de lintérieur. Il na pas assisté à mon mariage, et je lui ai refusé la moindre relation avec ses petits-enfants. Il y a peu, je lai croisé par hasard sur le marché. Le temps lavait changé, et pas en bien. Il avait lair las, affaibli, il avait beaucoup maigri. Il ma confié quil était gravement malade et quil ne lui restait plus longtemps à vivre. Il ma demandé pardon pour tout. Mais je me suis détourné et je suis parti. Jaimerais tant réussir à lui pardonner, mais je ne sais pas comment Mes émotions métouffent encore.

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Notre père nous a abandonnés. Des années plus tard, je l’ai croisé au marché. Il m’a dit des choses si bouleversantes qu’après cette conversation, je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit.
Svetlana éteint son ordinateur et s’apprête à partir. — Madame Andréeva, une jeune femme demande à vous voir pour une affaire personnelle. — Faites-la entrer, qu’elle vienne. Dans le bureau entre une petite brune bouclée, jupe courte. — Bonjour, je m’appelle Christine. Je veux vous proposer un marché. — Bonjour, Christine. De quel marché s’agit-il ? On ne se connaît pas, il me semble… — Pas avec vous. Mais votre mari, Constantin, oui. Tenez. Elle pose un papier sur le bureau. Svetlana le lit : « Christine Alexéev, grossesse de 5-6 semaines » — C’est quoi ça ? Je ne comprends pas… Pourquoi me montrez-vous ça ? — Pas difficile à comprendre. Je suis enceinte de votre mari. Svetlana la dévisage, abasourdie. Mais que se passe-t-il ? — Et que voulez-vous ? Mes félicitations ? — Non. De l’argent. Si vous tenez à votre mari… — Pour quoi faire ? — J’avorte et je disparais de sa vie. Il ignore tout de la grossesse, je viens d’abord à vous. Sinon, il viendra vers moi — puisque vous êtes stérile et ne pourrez jamais avoir d’enfant. Je sais tout sur vous. Alors, vous acceptez ? Svetlana tente de reprendre ses esprits : — Combien voulez-vous pour garder le secret ? — Trois millions de roubles seulement. C’est rien pour vous. Et vous gardez votre mari… — Quelle générosité… Merci pour l’opportunité. Laissez votre numéro, je réfléchirai. — Pas trop longtemps, que j’aie le temps d’avorter… Christine inscrit son numéro et sort. — Madame Andréeva, vous partez déjà ? La technicienne attend… Svetlana plie le papier, le range dans son sac. — Oui, je m’en vais. À demain, Angela ! Svetlana sort du bureau, prend le volant. Qu’est-ce que c’était que ça ? Qui est Christine ? Constantin aurait vraiment mis une fille enceinte ? Chez elle, elle relit le papier. Il faut réfléchir, bientôt son mari rentrera… — Chérie, je suis là ! Qu’est-ce qui sent si bon ? — Viens voir… Constantin entre, frottant ses mains, Svetlana le fixe, impassible. — Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? — Constantin, qui est Christine Alexéeva ? — Une salariée dans la boîte avec laquelle je collabore. Pourquoi ? — Parce qu’elle est enceinte de toi… Tiens, lis ça. Constantin lit le papier, sidéré. — Impossible… Il ne s’est rien passé entre nous. Comment est-ce possible ? — C’est toi qui peux le dire. Elle exige trois millions pour avorter, sinon tu pars avec elle. — Je ne comprends rien… D’où sort-elle tout ça ? Svetlana, je te jure sur ma casquette de baseball, je n’y suis pour rien. — Je m’en doutais. Je sens que c’est une arnaque. — Je suis prêt à tout vérifier, je n’ai rien à cacher. Elle invente n’importe quoi ! — D’accord, j’ai compris. On dîne. Svetlana rappelle Christine le lendemain, la fait revenir au bureau. — Christine, Costantin ne peut pas être le père. Je lui fais confiance. Faites donc votre avortement. — Étrange attitude… Pourquoi lui faites-vous tant confiance ? Vous avez regardé dans une glace ? Vous avez quarante ans, il y en aura toujours des plus jeunes… — Autre chose à ajouter ? — Oui. Je vous propose d’acheter cet enfant. Faites tous les tests, c’est bien lui le père. — Mais il n’a rien eu avec vous ? — Alors, je dis la vérité. Il y a un mois et demi, lors d’une soirée, j’ai rencontré Constantin. Un ami commun m’a appris qu’il était marié à une femme riche et stérile… J’ai tenté de le séduire, il me repoussait. J’en ai eu assez. Ma sœur pharmacienne m’a donné une poudre qui fait perdre la mémoire. Je l’ai mise dans son verre, je l’ai emmené chez moi. En ovulation, je suis tombée enceinte. Il ne se souvient de rien. J’ai même une vidéo. Christine montre la vidéo à Svetlana : Constantin sans réaction sur le lit. — Pour moi, avorter c’est rien. Mais j’aime l’argent facile. Je doute que vous portiez plainte, vu votre poste… Si j’avais voulu me faire payer, c’était simple. Alors voilà : accouchez, donnez-moi trois millions et je vous laisse l’enfant. Svetlana est sous le choc. — Christine, c’est de la pure escroquerie ! — Que voulez-vous, on fait avec ce qu’on a. Un handicapé m’a légué ses dettes… Prenez le temps d’y réfléchir. Je vous rappelle dans trois jours. Christine sort. Svetlana boit un verre d’eau, la tête en vrac… Après avoir tout raconté à son mari, il décide de faire un test ADN une fois la grossesse assez avancée. Test positif : Constantin est bien le père. — Alors ? Convaincus ? Prêts à payer ? — Trouver une femme pour porter l’enfant de Constantin coûte moins cher. Mais bon, puisqu’on en est là, on prend l’enfant et on te paie la moitié : 1,5 million. C’est ça ou rien. — J’avais dit trois millions ! — C’est nous qui décidons. À prendre ou à laisser : sinon, c’est la police. *** — Constantin, j’ai réglé avec elle. On aura un bébé. — Pourquoi faire tout ça et payer cette fille ? — C’est peut-être le destin, il faut saisir la chance… Christine suit sa grossesse, fait tout comme il faut. Un beau garçon naît, Christine l’abandonne, Constantin le récupère. Toute la paperasse faite, Christine disparaît avec l’argent. On raconte qu’une mère porteuse a accouché pour eux. — Merci d’avoir porté l’enfant de mon mari, lui confie Svetlana. Le petit Alexis s’installe chez Svetlana et Constantin. — Regarde, il te ressemble déjà… — Tu trouves ? Je n’y connais rien aux bébés… Mais oui, il est beau, comme son père… — Tu te souviens de la vieille dame à l’église, la prophétie ? Cet enfant est arrivé d’une façon incroyable… Heureux avec leur fils, ils ignorent ce que leur réserve l’avenir. La vie réserve parfois des miracles étonnants… *** Quelques mois plus tard, Svetlana découvre au journal télévisé que Christine a été retrouvée morte chez elle. L’enquête est en cours. La vie ne l’a pas épargnée…