«Je ne paie pas pour les femmes» — a écrit un homme de 52 ans. En réponse, je suis venue à notre rendez-vous sans talons ni maquillage

«Je ne paie pas pour les femmes», a écrit lhomme (52 ans). En réponse, je suis venue au rendez-vous sans talons ni maquillage.
Tout sétirait dans la brume de deux semaines de discussion sur lécran, comme une conversation qui flotte entre sommeil et réveil. Guillaume minspirait cette étrange sensation de confort, un homme rare, sincère, sans ruses ni faux-semblants, flottant à mi-chemin entre la lumière des quais parisiens et lombre douce des librairies du Marais. Cinquante-deux ans, divorcé, deux enfants adultes, conducteur de travaux, la gravité légère et lesprit habité par des livres. Son invitation à nous retrouver un samedi sest imposée comme une note familière rêvée, et jai accepté sans réfléchir.
Puis ce message, tombé net comme un croissant sur une nappe blanche : « Tu sais, mettons les choses au clair : je ne paie pas pour les femmes lors des rendez-vous. Cest mon principe, jespère que tu es à laise avec ça. »
Et moi, je létais. Sa franchise avait même quelque chose dapaisant, comme si dans mon rêve, javalais du café au lait sans crainte de mébouillanter. Jaurais préféré cela à deviner, sous les lampes jaunes dun bistrot, qui de nous deux allait sortir sa carte bancaire, combien deuros chacun poserait sur la table. Alors jai répondu simplement : « Pas de souci. À samedi. »
Mais lidée sest immiscée, douce et incongrue.
Le matin du rendez-vous, tout vibrait dune étrangeté cotonneuse. Quarante-six ans, je connaissais le rituel pour apparaître « présentable » dans le grand théâtre des relations. Vers larmoire, jai tiré la petite robe noire ce refuge tissé pour dissimuler les incertitudes. Puis devant létagère où salignaient fond de teint, correcteur, palette dombres, mascara, rouge à lèvres, une armée minuscule de fioles et de boîtes pour combattre lordinaire.
Une évidence ma alors traversée, comme une pluie fine : à quoi bon?
Sil sagit réellement dégalité, si chacun paie pour soi, si nul ne doit rien à lautre, pourquoi sacrifier deux heures à me découper le visage et les gestes sur mesure? Pourquoi modeler mon apparence alors que Guillaume, probablement, ninvestirait quune poignée de minutes à enfiler un jean et un pull, laissant les plis paresser sur ses épaules?
Jai décidé doser lexpérience. Jusquau bout.
Jai enfilé un jean doux, mon pull gris chiné, large, quon porte chez soi les soirs de pluie. Cheveux attachés en queue de cheval, sans mascarade, sans talons. Simplement moi. La version brute, sans vernis.
Devant le miroir, cétait comme contempler la lune dans leau dune fontaine : familier et étranger. Pas triste, mais autre. Limage de la femme apprêtée sévaporait, ne restait quune Française anonyme, prête à aller chercher du pain ou retrouver un vieux copain sur une place. « Il faut voir ce que cela donnera », me suis-je dit, à moitié éveillée.
Le café semblait tremper dans un brouillard tiède quand jy suis entrée. Guillaume était déjà assis, il a agité la main dans un geste enveloppant. Nous nous sommes salués dun baiser léger, comme si lair de la rive gauche nous reliait.
Les vingt premières minutes ont coulé tranquillement, nos voix se mêlant au cliquetis de la vaisselle. Nous commentions la pluie, la nouvelle série de Canal+, sa dernière randonnée en forêt de Fontainebleau. Jai pensé que jaurais pu laisser mes doutes sendormir.
Mais alors, il sinterrompit, me scruta et demanda, la voix flottante :
Dis-moi tu ne tes pas vraiment préparée pour ce rendez-vous?
Je suis restée un instant à flot, sans saisir.
Que veux-tu dire?
Eh bien, sur les photos, tu semblais sophistiquée, élégante. Tu te rappelles? La robe rouge, le maquillage Mais là, il hésita, tu viens comme si tu allais acheter des croissants au coin de la rue.
Jai souri, car je comprenais que mon expérience touchait à son but.
Guillaume, lui répondis-je tranquillement, tu te souviens de ton message au sujet de laddition?
Il hoche la tête, un peu raide.
Oui. Pourquoi?
Tu proposes légalité. Chacun pour soi, pas de rôles, pas dobligations. Toi, un homme indépendant, moi, une femme libre.
Oui, maccorda-t-il, un brin perplexe. Et?
Eh bien, où est le problème? Si nous sommes égaux, pourquoi cela ne concernerait-il que le portefeuille? Tu es venu à laise, jai fait pareil. Ce nest que justice, non?
Il ouvrit la bouche, puis la referma, refluant comme une vague sur la grève.
Mais ce nest pas tout à fait la même chose, tenta-t-il, flottant.
Explique-moi pourquoi, me penchai-je, curieuse.
Il invoquait les traditions, parlait de « nature féminine », que les femmes aiment être belles. Je lécoutais, absorbant ses mots comme on goûte un vin étrange.
Lapparence exige du temps, de lénergie, de largent, repris-je. Cheveux, peau, manucure, vêtements, chaussures Ceux qui vantent la « beauté naturelle » nont jamais payé pour lentretien du rêve.
Comprends-tu? Un homme parle dégalité pour le dîner, mais attend que la femme devant lui soit rayonnante. Tout cela, désormais gratuit: heures, économies, attention.
Mais cest agréable, non? Vous aimez plaire, a-t-il objecté, presque ailleurs.
Jai ri, dépouillée de toute rancœur.
Bien sûr, cest doux dêtre belle. Mais il lest bien plus de dormir une heure de plus, de marcher en baskets plutôt que de boiter sur des escarpins, de vivre sans crainte dun mascara qui coule.
Il me regardait comme on regarde une statue animée.
La vérité, épaisse et silencieuse, sest installée entre nous.
Nous avons bavardé encore quarante minutes, de travail, de projets dété, les mots seffilochant dans une atmosphère devenue cotonneuse : lui, troublé; moi, rêveuse.
Vint le moment de laddition. Nous avons partagé jusquau centime : il paya son café crème et sa salade niçoise, moi mon chocolat chaud et mon croissant. Quatorze euros chacun, exactitude millimétrée.
Polies, nos adieux avaient un goût de pluie sur les pavés. Il ma dit que la rencontre fut plaisante. Jai dit la même chose. Plus jamais nos mots nont traversé la nuit virtuelle.
Aucune amertume. Lexpérience avait mis en lumière bien plus que Guillaume : une alliance étrange entre modernité et attente.
Nous vivons une époque floue. Chacun clame légalité, lautonomie, la « complicité ». Beaucoup dhommes souhaitent à leurs côtés une femme indépendante, qui ne réclame rien, paie ses verres, ne sollicite pas daide. Et cela, cest sain.
Et pourtant, les exigences à légard des femmes demeurent intactes, parfois accrues. Belle, diplômée, active, drôle, polyglotte, et toujours limage dun magazine posée sur son épaule.
Le jour où elle sassied en jean et baskets, sans mascara, ils sinquiètent : « Tu ne tes pas préparée? »
Mais le vrai partage ne se limite pas à laddition. Il sagit aussi du temps, de lénergie, de la tendresse, de la sincérité offerte à lautre.
Si un homme ne veut pas payer le dîner, je respecte. Mais il ne peut dès lors exiger le spectacle dune femme soignée. Légalité appelle la cohérence. Pas de surprise à me trouver simple, naturelle, ni talons ni fard.
Le vrai féminisme, cest aussi ça : lhonnêteté avec soi, avec lautre et la conscience que la beauté a un coût bien réel.
Désormais, je vois passer mille débats sur les réseaux, entre ceux qui crient « Lhomme doit! », dautres « Les femmes sont vénales! », chacun raisonnant avec ses peurs et ses chimères.
Ce nest pas savoir qui paie qui importe. Cest la nature des valeurs sur lesquelles une relation se tisse.
Guillaume souhaitait légalité. Il la rencontrée, nue, sans perles ni artifices. Ce nétait juste pas le rêve quil avait imaginé.
Où est la frontière, alors, entre équité et attention? Entre liberté et douceur? Entre légalité rêvée et celle vécue? Je nai pas fini de chercher, dans cette ville aux réveils flous, la réponse.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

twenty + twelve =

«Je ne paie pas pour les femmes» — a écrit un homme de 52 ans. En réponse, je suis venue à notre rendez-vous sans talons ni maquillage
Ils ont trouvé un homme inconscient – Un rebondissement choquant lorsque des jumelles de 10 ans et leur chien accomplissent un sauvetage qui a laissé les gendarmes stupéfaits…