Je me souviens de cette époque avec une amertume teintée dun certain soulagement, comme on pense à une blessure ancienne qui finit par cicatriser. Cétait il y a quelques années déjà, à Paris, dans un quartier modeste du quinzième arrondissement, où mon mari, Nicolas, et moi occupions un deux-pièces coquet. Lhistoire, pourtant, ne commence pas chez nous, mais plutôt dans la cuisine encombrée de la belle-mère de Nicolas, dans limmeuble dà côté, là où son frère aîné, Gérard, squattait chaque repas.
Ce soir-là, comme tous les autres, jétais debout devant lévier, léponge à la main, lorsque la voix grave de Gérard a retenti derrière moi :
Il ny a plus de boulettes ? Pourtant je nai pas vraiment mangé à ma faim, elles étaient un peu sèches aujourdhui, ma chère Élodie. Tu aurais dû ajouter du lard au hachis, je tavais pourtant montré la dernière fois.
Gérard avait repoussé son assiette vide, quil venait tout juste de racler jusquà la dernière goutte de sauce avec une épaisse tranche de pain de campagne. Son visage, rougi par le vin et la satiété, portait lexpression mélangée de contentement et dinsatisfaction à laquelle je métais habituée.
Je suis restée un instant figée, la gorge nouée. Sur la cuisinière, il y avait il y a peu une montagne de boulettes douze grosses boules bien dorées, moitié bœuf moitié porc, auxquelles javais ajouté herbes fraîches et épices. Jespérais bien quil en resterait pour le déjeuner du lendemain, mais le fond de la grande poêle était déjà net, seules quelques perles de graisse luisaient encore.
Gérard, tu en as mangé huit, répondis-je calmement, la voix serrée. Il restait un kilo et demi de viande. Nicolas et moi, on en a pris deux chacun. Le reste, cest toi.
Et alors ? sétonna-t-il en tapotant sur son ventre rebondi, tendu par un T-shirt blanchi dont le slogan, « Le Roi, tout simplement le Roi », semblait me narguer. Un homme de ma stature a besoin de forces. Et puis, il ne faut pas compter les morceaux, Élodie, cest très malpoli. La famille, tu comprends, cest sacré. Maman me la toujours dit : les invités doivent avoir ce quil y a de meilleur.
Mon pauvre mari, assis face à lui, se réfugiait derrière sa tasse de thé. Son silence me navrait ; il ne trouvait jamais la force de répondre à son frère aîné.
Le scénario était toujours le même depuis près de six mois. Gérard, trente-cinq ans, bien portant et désœuvré, habitait trois rues plus loin chez leur mère, mais préférait dîner chez nous sous prétexte que sa mère ne cuisinait que des bouillons fades « pour son estomac fragile ». Lui voulait de la bonne chair, du beurre, du fromage, et, surtout, sans bourse délier.
Javais cessé de me sentir chez moi ; javais limpression dêtre la cuisinière dune soupe populaire. Ma journée de chef comptable, déjà longue, se prolongeait le soir entre fourneaux, épluchures et lessive, pour nourrir un homme adulte qui se croyait à lhôtel.
Nico, sers donc encore du thé, ordonna Gérard, se laissant aller sur sa chaise. Et je crois quil restait des petits-beurres dans le placard, non ? Va, sors-les donc.
Nicolas obéit en silence. Cette fois, jai fermé le robinet dun geste sec.
Il ny a plus de biscuits, dis-je sur un ton sans appel. Jen ai mis de côté pour le petit-déjeuner de Nico.
Gérard plissa les yeux, ironique :
Tes radine, Élodie. Tu bosses bien, non ? Et tu chipotes pour un paquet de petits-beurres. Enfin, peu importe. Je vais rentrer, de toute façon il me faut passer à la pharmacie pour Maman, mais ma carte est à sec. Nico, tu pourrais me filer cinquante euros ? Je te rembourse dès que les aides tombent.
Jamais il ne remboursait. Voilà trois ans que Gérard ne travaillait plus, vivant de petits boulots épisodiques et dallocations, quil renouvelait avec une ténacité qui aurait fait pâlir un Saint-Cyrien. Il se disait « artiste en quête de vocation », alors que son unique scène était la cuisine de son frère.
Quand enfin Gérard claqua la porte derrière lui, mes jambes mabandonnèrent. Nicolas ramassait la vaisselle sans un mot.
Nico, il faut quon parle, dis-je, fixant un point invisible.
Il soupira, comprenant ce qui allait venir.
Élodie, il faut faire un effort, tu sais bien Il traverse une mauvaise passe
Une mauvaise passe qui dure trois ans, Nico ? Nous dépensons un quart de notre budget pour nourrir ton frère. Tu as vu les prix en supermarché ? La viande, le poisson, les légumes, tout a flambé ! Jai laissé cent cinquante euros aujourdhui au Monoprix pour trois jours, et le frigo est déjà vide. Il a tout mangé. Absolument tout.
Cest un homme, il a un bon appétit
Non, cest un parasite ! criai-je malgré moi, chose que je ne me permettais jamais. Un grand gaillard, sans emploi ni volonté, qui profite de sa mère et de nous ! Pourquoi faudrait-il que je cuisine deux heures tous les soirs pour quil dévore tout, puis critique mes plats ? Tas entendu ? « Sèches, les boulettes ! »
Nicolas tenta de menlacer, mais je me dégageai.
Je suis à bout, Nico. Je voudrais pouvoir rentrer et me reposer. Jaimerais, pour une fois, trouver dans le frigo la nourriture que jai achetée pour nous. Dès demain, cest fini.
Comment ça ? Tu comptes le mettre dehors ?
Je nachèterai plus en quantité, ni ne cuisinerai pour trois. Sil a faim, il na quà travailler et se payer ses courses, ou manger le porridge de sa mère.
Mais tu sais bien quil va en faire tout un drame. Et maman va sen mêler.
Quil fasse du cirque ! Ma santé me coûte plus cher. Et on na pas mis les pieds sur la Côte dAzur en deux ans parce quil fallait toujours « donner un coup de main à Gérard » ou à ta mère. Stop.
Le lendemain, au supermarché, jachetai juste de quoi préparer un dîner léger pour deux : un paquet de fromage blanc, deux yaourts, quelques fruits et un filet de blanc de poulet. Terminé les marmites de pot-au-feu, finis les ragoûts à nen plus finir.
En rentrant, je fis cuire la volaille, préparai une petite salade. Deux assiettes, rien de plus.
À dix-neuf heures précises, Gérard sonna. Il avait ses doubles, offerts « au cas où », mais aimait sonner pour marquer son arrivée.
On ne sent pas la bonne odeur, ce soir ? ricana-t-il en sinstallant à table. Quest-ce quon mange ? Jespère pas du poisson, jen ai eu hier. Un bon rôti de porc, peut-être ?
Je servis calmement lassiette à Nicolas puis la mienne, chacune avec salade et blanc de poulet.
Gérard attendit une minute, puis deux. Le sourire se fixa sur son visage.
Et moi ? demanda-t-il en me regardant, puis en fixant Nicolas.
Rien, Gérard, répondis-je doucement. On sest mis au régime. Dîner léger, moins de calories.
Gérard ny croyant pas, se rua vers le frigo, mais les étagères étaient presque vides. Rien que quelques œufs, un pot de moutarde et une brique de lait. Nulle trace de plats préparés ni de charcuterie.
Cest une blague ?! Vous vous fichez de moi ? Jai traversé tout Paris, jai faim comme un loup.
Gérard, tu nes quà deux stations, et tu prends toujours le bus, rappela-je. Ton ticket est gratuit.
Jai faim ! Nico, tu laisses faire ça ?
Nicolas, sous mon regard, resta muet.
Gérard, repris-je, ce nest pas une blague. Je ne cuisine plus pour toi. Les courses coûtent cher, je nai ni le temps ni lénergie pour trois. Tu es adulte, va manger chez Maman.
Le visage de Gérard vira au cramoisi.
Tu me reproches une assiette ? Le frère de ton mari ? Jai passé ma journée dans les rues !
En regardant des séries sur la tablette, tu veux dire ? Suffit, Gérard.
Il claqua la porte du frigo.
Ah ! Très bien. Nicolas, tu as entendu ? Elle me vire ! Ta femme vire ton frère ! Et toi, tu ne dis rien !
Chut, répondit Nicolas. Élodie a raison. On ne peut pas continuer. Ça nous ruine.
La trahison de son frère acheva dachever Gérard. Il balança la salière dans lévier. Elle explosa dans un nuage de sel.
Tenez, gardez votre poulet diététique ! Vous nêtes que des radins ! Jen parlerai à Maman ! Vous allez voir !
Il claqua la porte dun tel coup que lenduit seffrita du plafond.
Un silence lourd tomba sur la cuisine. Nicolas blêmit.
Na-t-on pas été un peu durs ? Il va tout raconter à Maman
Cest nécessaire, réponds-je en ramassant les morceaux de salière. On aura une discussion avec ta mère si besoin.
Vingt minutes plus tard, le téléphone sonna : cétait la belle-mère, Madame Zénaïde. Jactivai le haut-parleur.
Élodie ! Que se passe-t-il ? Gérard est rentré en pleurant ! Il prétend que tu las mis dehors, affamé, dans le froid ! Tu nas pas honte ?
Il fait quinze degrés dehors, Madame. Gérard est un adulte. Pourquoi devrions-nous le nourrir chaque jour ?
Parce que vous êtes la famille ! À deux sans enfants, vous avez de quoi faire ! Gérard, lui, cherche sa voie, il a besoin de soutien. Une assiette de soupe, est-ce trop demander ?
Il nest pas question dune soupe, mais de dizaines de kilos de viande chaque mois, des centaines deuros. Êtes-vous prête à nous dédommager de votre pension ?
Long silence, car largent était son point faible.
Tu es mesquine ! grogna-t-elle enfin. Largent, ça passe. Les liens du sang, cest sacré. Nicolas, dis-lui !
Maman, Élodie a raison. Gérard a dépassé les bornes. Il a même cassé la vaisselle. On ne peut pas tout assumer.
Toi aussi ! Elle ta ensorcelé ! Tu ferais passer ta propre famille pour une femme ! Je ne veux plus vous voir !
Quand elle raccrocha, les bips me firent leffet dun soulagement immense. Je souris pour la première fois depuis longtemps.
Viens, Nico. Maintenant, tu peux prendre le thé ET les petits-beurres. Ça devrait durer plus longtemps.
Mais lhistoire ne sarrêta pas là. Gérard ne savoua pas vaincu au bout de deux jours de jeûne héroïque. Le samedi, alors que nous lavions les vitres, il sonna.
Il tenait en main un sachet de biscuits bon marché.
Salut, lâcha-t-il en entrant sans demander, déposa le paquet sur la table et sassit. Allez, Élodie, fais chauffer de leau. Jai apporté des douceurs, pour la paix, tu vois.
Impassible, je répondis :
Gérard, tu nas pas compris la première fois. Il y a bien un déjeuner, mais il est pour nous deux.
Allez, arrête ton cinéma. Jai fait ma part, jamène les biscuits. Sors-moi une assiette, je sens lodeur de la soupe dici.
Effectivement, un pot-au-feu cuisait sur la plaque, pour notre weekend.
Gérard tira une assiette du buffet.
Pose-la, intervint Nicolas, dressé dans le cadre de la porte, la serpillière à la main. Tu nas rien à faire là.
Oh, tu vas pas ty mettre aussi, Nico ? La guerre pour une assiette ?
Ce nest pas une assiette. Cest un manque de respect. Tu entres, tu cries sur ma femme, tu casses la vaisselle, puis tu reviens comme si de rien nétait. Tu abuses, Gérard.
Moi ? Abuser ? Je suis ton frère ! Je tai protégé des voyous, tu te souviens ?
Il y a vingt ans. Aujourdhui, tu profites de ta mère et de nous. Les clés !
Quelles clés ?
Celles de cet appartement.
À contrecœur, Gérard déposa son trousseau sur la table, dans le paquet de biscuits.
Mangez-les ! Vous ne me reverrez plus !
Il sortit, la porte claqua.
Je ramassai les clés, et jetai les biscuits à la poubelle.
Ça va ? demandai-je à Nicolas.
Pas brillant. Jai limpression de mamputer, mais cest un soulagement.
Le soir même, cest Zénaïde qui rappela. Cette fois, Nicolas répondit. Je lentendis réaffirmer calmement « Non, maman », « Il peut travailler », « Ce nest plus possible », « Je nenverrai pas dargent ».
Un mois passa. Notre vie changea. Le budget cessa de senvoler. Le frigidaire ne se vidait plus mystérieusement. Jétais enfin sereine ; mes cernes disparurent. Le soir, nous sortions nous promener, ou regardions un film ensemble. Paris retrouvait des couleurs.
Des nouvelles de Gérard arrivèrent par les voisins : la première semaine, il se plaignait partout de la méchanceté de ses proches. Puis, les économies envolées et la pension de Zénaïde limitée, la réalité le rattrapa.
Un jour, la concierge, Madame Blanchette, mapostropha à la boulangerie :
Ma petite Élodie, jai vu votre beau-frère ! En uniforme ! Il surveille maintenant à la grande surface du coin, près du métro. Il a maigri, tu nimagines pas.
Il travaille donc ?
Eh oui ! Il paraît que Zénaïde lui a dit quelle nachèterait plus que des pâtes. Ou il trouvait un travail, ou il se débrouillait. Il a râlé un peu, mais la faim, ça pousse.
Je transmis la nouvelle à Nicolas, qui sourit tristement.
Tu vois. Il en était capable, finalement. On la juste trop materné.
En définitive, on lui a rendu service, dis-je en posant sur la table une tarte au poisson préparée par plaisir.
Six mois plus tard, à lanniversaire de Nicolas, la sonnette retentit. Cétait Gérard.
Il avait changé. Maigri, coiffé, vêtu dune chemise correcte. Il portait un gâteau.
Bon anniversaire, frère, dit-il dune voix basse. Je peux entrer ?
Nicolas se tourna vers moi, jacquiesçai.
Gérard entra discrètement en cuisine, posa le gâteau.
Cest un « Forêt-Noire ». Je lai acheté avec mon salaire. Je suis nommé chef déquipe maintenant.
Bravo, Gérard, dit Nicolas. Installe-toi, je te sers.
Non, merci. Jai déjà mangé. Je venais juste vous voir, et mexcuser auprès de toi, Élodie. Jai abusé. Je croyais que tout métait dû. Depuis que je bosse, je vois les choses autrement. Jai calculé tout ce que javais mangé chez vous Jen ai honte.
Je croisai son regard, et compris quil était sincère. Plus de la morgue du parasite ; ses traits étaient assouplis, lavés par leffort et la fierté retrouvée.
Tout ça, cest du passé, dis-je doucement. Viens partager ton gâteau.
Autour de la table, nous avons ri des anecdotes de Gérard à la supérette. Il na rien demandé, pas un sou, pas des restes. Il était juste un invité, respectueux, présent. Pour la première fois en des années, aucun malaise ne pesait sur notre soirée.
En partant, il ne réclama rien non plus.
Portez-vous bien. Si vous voyez Maman, saluez-la. Et je comprends pourquoi tu as choisi Élodie, Nico. Elle est stricte, mais elle ta sauvé et elle ma sauvé aussi, quelque part. Sinon, je serais encore affalé devant la télé.
La porte se referma. Nicolas me serra dans ses bras.
Merci, murmura-t-il.
Pour avoir affamé ton frère ?
Pour lui avoir offert une chance. Et sauvé notre couple.
Je souris, débarrassai la table. Le gâteau était délicieux, et pour la première fois de ma vie, javais le goût de la victoire en bouche. La victoire de la raison sur la paresse.
La vie suit ainsi son chemin ; il faut parfois fermer la porte pour ouvrir un avenir meilleur.







