Ils sortent de la maternité, juste tous les deux. Personne ne les attend, il ny a pas de caméras ni de bouquets de fleurs. Et offrir des fleurs à un homme, cela ferait bizarre en France
Non, la mère nest pas morte, tout va bien pour elle. À vrai dire, elle na tout simplement pas voulu de lenfant. Pas du tout. Et elle na rien caché à son mari : elle lui a dit franchement les choses, dès le départ. Mais lui, il a insisté, il la suppliée, il en est même venu à lui lancer quelques menaces à demi-mots.
Après tout, il approche la quarantaine et na toujours pas denfant. Et si cétait sa seule chance de transmission, son unique descendance ? Finalement, ils trouvent un accord la femme accouche, ils divorcent aussitôt, et elle consent sans difficulté à verser une pension alimentaire.
Au début, François a voulu refuser, par orgueil. Mais son ex-femme a répliqué :
La vie, cest long. On ne sait jamais. Tu nes plus tout jeune, et je suis bien plus jeune que toi. Même si je ne veux pas de lenfant, il est de moi, et autant vous assurer un petit coussin de sécurité. Pour plus tard
Les jours, un peu chahutés, commencent alors, mais François garde la tête haute. Regardez autour de lui, toutes ces mères célibataires ! Pourquoi ferait-il moins bien quelles ? On voit bien assez denfants élevés par un seul parent François ne voit donc pas de problème : ce nest pas parce quun enfant est avec son père quil va dépérir. Et Paul-François, son fils, grandit, prend du poids, rit énormément : cest un enfant heureux.
Mais en grandissant, le petit Paul commence à poser des questions sur sa maman. Comment lui expliquer quil nintéresse pas du tout sa mère ? François improvise :
Je tai trouvé à la cave.
Laquelle ?
Celle de limmeuble juste à côté.
À partir de là, la cave exerce sur Paul une attirance étrange, presque magnétique. Lors des promenades, filant sous le nez de son père distrait, le garçon inspecte les soupiraux, chuchote « maman ». Mais il ny a jamais décho à son appel, rien que le silence
Jusquau jour où Paul croit entendre un bruit ! Son petit cœur rate un battement, puis accélère tant que Paul ne perçoit plus que ses propres battements dans sa poitrine.
La porte de limmeuble est restée entrouverte : Paul file à la cave. La pénombre lécrase au début, mais il shabitue vite. Il senfonce, cherche à crier, à appeler. Mais un noeud lui serre la gorge, il ne peut que murmurer en sanglotant :
Maman, maman, tu es là ? Cest moi Paul je suis venu te chercher !!!
Pas de réponse. Paul sarrête, renifle, écoute. Un bruit léger, dans le coin ; il sessuie les yeux du poing pour mieux voir et sapproche.
Sans doute, sa maman va très mal, elle est malade. Sinon, elle serait sûrement sortie, elle laurait déjà retrouvé. Mais il va bientôt la découvrir, elle sera si heureuse, tellement heureuse de le voir !!!
Paul marche vers le bruit, pleure mais sourit. Tous ses copains ont une maman, lui aussi, maintenant, il va en avoir une ! Mais dans langle, sur un tas de chiffons, Paul ne trouve quune chatte, veillant dun air méfiant sur un minuscule chaton.
Maman ?
La déception le déchire, ses jambes flanchent. Il seffondre. Mais il relève la tête et regarde encore la chatte
À cinq ans, on pense autrement. La logique des petits ne ressemble pas toujours à celle des grands, elle a parfois une honnêteté touchante, limpide.
Paul, en fixant lanimal, se souvient de Sidonie à la maternelle. Elle proclamait fièrement, en caressant ses longs cheveux, que son papa était un centaure. Et Antoine soutenait, avec preuves à l’appui, que son père était un extraterrestre. Pourquoi lui naurait-il pas une maman chatte ?
La chatte, sentant que ce petit garçon nallait pas la déranger, apprivoise la situation, ne bouge pas, protège son petit. Elle savance finalement, vient frotter sa tête contre la main de Paul.
Alors, tu es vraiment ma maman ?
Il lui pose la question avec tant despoir quil en oublie presque la réalité. Il était prêt à se battre contre nimporte qui qui aurait osé le contredire. Il entoure la chatte de ses bras, et elle lenlace à sa manière
François ne sest pas aperçu tout de suite de labsence de son fils. Quand il sen rend compte, il se met à lappeler, traverse laire de jeux, inspecte tous les recoins, les buissons.
Pauuuul ! Viens ici, tout de suite ! Mon grand, où es-tu ?
Après de longues et interminables minutes, qui valent à François quelques cheveux blancs en plus, Paul revient enfin de la cave.
Il marche lentement, serrant contre lui la chatte et son chaton. Et à son père, il annonce :
Jai trouvé ma maman. Et cette petite, cest ma sœur Elles étaient dans la cave où tu mas trouvé.
François, bouche bée, ne sait que répondre. Faut-il tout expliquer à son fils ? Mais comment lui dire la vérité ? Il finit par abonder dans le sens de Paul :
Et comment tu sais que cest elle ?
Paul hausse les épaules.
Je le sais, cest tout Elle ma regardé si gentiment ! Papa, on rentre ? Je crois que maman est fatiguée.
Paul rayonne de bonheur. Il a retrouvé sa maman ! Quimporte que la sœur soit en fait un frère cest même mieux, on pourra jouer à plein de jeux de garçons. Et le soir, maman lui racontera des histoires en ronronnant.
À lécole, personne ne se moque. Une maman chatte ? Pff, pas de quoi en faire un plat ! Arthur, lui, dit que son père est un avion il a même montré la photo à tout le monde.
François, longtemps, ne sait pas comment répondre à son fils, ni comment aborder le sujet. Mais en voyant son enfant si heureux, il laisse couler. Les choses finiront par se tasser delles-mêmes
Depuis, la maison sest transformée en fête permanente : Paul et les chats jouent, grimpent, secouent lappartement en tout sens. La chatte, encore toute jeune, ne demande pas mieux que de faire la folle avec eux.
Mais vous êtes infernaux ! grogne François en remettant tout en ordre.
Paul, sa ficelle à la main, le chaton et la chatte sarrêtent, le regardent, se toisent puis haussent les épaules à lunisson et repartent semer le chaos en rigolant. Pourquoi ? Parce que maman a dit oui, tout simplement !
Ils sont sortis de la maternité tous les deux. Personne ne les attendait, personne ne les filmait, personne ne leur offrait de fleurs. Et puis, cela aurait paru étrange… offrir des fleurs à un homme.







