À quatorze ans, je devais déjà affronter des migraines hémiplégiques, ces crises rares capables de paralyser la moitié de ton corps.

À quatorze ans, je me débattais déjà avec des migraines hémiplégiques, ces crises rares pouvant paralyser la moitié du corps.

À cet âge, on m’a diagnostiqué cette maladie si singulière que la plupart des médecins ne lavaient rencontrée que dans les manuels. Pendant des années, les crises arrivaient une fois par mois, me privant de la force de mon côté gauche et me laissant parler comme si javais eu un AVC. Mais dès mes vingt-quatre ans, tout a basculé. Mes migraines ont cessé de suivre un schéma et se sont installées définitivement, me condamnant à une souffrance chronique, imprévisible, effrayante.

Je mappelle Eugénie Laurent, originaire de Lyon. Avant lapparition de mes migraines, jétais assistante de projet dans un cabinet darchitecture en pleine expansion. Jadorais mon métier, courir après les échéances, et ce sentiment de satisfaction à chaque projet mené à bien. Mais quand la douleur est devenue quotidienne une pression perçante derrière lœil ou un tumulte de symptômes neurologiques me laissant incapable de bouger un bras tout sest écroulé du jour au lendemain. Durant presque trois ans, jai tout essayé avec mes médecins : avaler des médicaments interminables, injections de Botox dans le cuir chevelu et la mâchoire, infiltrations nerveuses anesthésiantes. Il ne restait bientôt que les opiacés pour mapporter assez de répit afin de tenir debout, malgré moi. Grâce à eux, jai pu reprendre à mi-temps. À peine.

Et puis, il y a deux-trois ans, les médecins sont venus avec une idée aussi inattendue que controversée.

La grossesse.

Trois spécialistes nous ont dit la même chose : parfois, chez les femmes comme moi, mener une grossesse à terme pouvait agir comme un « redémarrage » hormonal. Aucun médicament, même sophistiqué, ne pouvait imiter leffet. Il ny avait quune façon dessayer.

Avec mon mari, Antoine, nous sommes restés stupéfaits. Nous rêvions davoir des enfants un jour. Mais pas de cette façon, pas comme une expérience médicale. « Cest un pari risqué, avoua le Dr. Dubois. Mais parfois, cela fait disparaître les migraines complètement. »

Nous étions terrifiés. Mais continuer ainsi meffrayait davantage.

La décision la plus difficile de ma vie venait de commencer à prendre forme.

Pendant des mois, Antoine et moi avons évité le sujet. Lors des crises, à chaque chute de verre, à chaque mot oublié, il ouvrait la bouche, la refermait sans un mot. Aucun de nous nosait exprimer nos craintes : risquer davoir un enfant si ma maladie ne saméliorait pas, était-ce raisonnable ?

Le Dr. Dubois nous expliqua tout : complications possibles, risques renforcés par les migraines, chance que rien ne change après la naissance. Mais il ajouta aussi, doucement : « Eugénie, jai vu cela marcher. Je ne peux rien promettre, mais parfois »

Lidée, inamovible, sest incrustée en moi.

Une nuit, après une crise brutale, jétais recroquevillée sur le carrelage frais de la salle de bains, paralysée du côté gauche, les mots indistincts. Antoine me caressait les cheveux en silence. Une fois la paralysie estompée, jai murmuré : « Je ne peux plus vivre ainsi. »

Il na pas tenté de me rassurer. Nous avons parlé, des heures durant. De la peur, des responsabilités, de notre enfant potentiel, de ce dilemme : aurions-nous le droit dimposer cela à un bébé ? Finalement, Antoine a dit cette phrase que je noublierai jamais : « Si ça peut te rendre ta vie, jamais notre enfant ne croira quil a été un poids. Il saura quil ta sauvée. »

Cest là que tout sest décidé.

La grossesse ne fut pas facile. Il fallut sept mois dessais, de rendez-vous médicaux, danalyses, de montagnes russes émotionnelles. Quand le test sest enfin révélé positif, jai tellement pleuré quAntoine a cru à une catastrophe. Cétait du soulagement, de la peur et surtout, de lespoir.

Le premier trimestre fut rude : montagnes de nausées et dépuisement, migraines qui, si elles ne disparaissaient pas, changeaient subtilement : plus rares, moins longues Un petit commencement de mieux, fragile, mais combien précieux après toutes ces années dans le brouillard.

À six mois, les crises étaient passées dun quotidien dévastateur à deux ou trois fois par semaine. Toujours présentes mais tolérables.

Le jour où jai passé vingt-quatre heures sans migraine, jai fondu en larmes à la caisse du Monoprix. Le caissier ma prise pour une folle, je men fichais. Je navais pas connu pareille liberté depuis cinq ans.

Antoine avait retrouvé le sourire. Je recommençais à exister. Nous avons osé croire de nouveau.

Mais le répit na pas duré.

Au septième mois, une crise inhabituelle a bouleversé la donne : ma vision sest brouillée, je ne sentais plus mes mains. Puis retentit le mot redouté.

« Prééclampsie ».

Tout sécroulait. Le danger pesait désormais sur moi et le bébé, le risque médical maximal. On mhospitalisa à lHôpital Édouard Herriot. Lair y sentait le désinfectant, le froid dhiver entrait par les fenêtres. Les machines bipaient sans cesse. Je naimais pas être réduite à limpuissance.

Malgré la peur, les migraines continuaient de satténuer. Comme si mon cerveau, épuisé, avait fini par lâcher prise. Mais la tension montait.

Les médecins parlèrent dun déclenchement anticipé. « Nous surveillons heure par heure », disait le Dr. Dubois. Même une journée gagnée était précieuse.

Les semaines se sont étirées. Antoine dormait sur le siège dappoint, mangeait des sandwiches sans goût, me tenait la main à chaque visite. Puis, à trente-cinq semaines, mon état sest dégradé : tension critique, maux de tête terrifiants. Lobstétricienne a tranché : « Madame Laurent, il faut accoucher. Aujourdhui. »

Je me suis tournée, paniquée, vers Antoine : « Cest trop tôt ? Elle ira bien ? »

Il répondit : « Elle est forte », la voix tremblante.

Tout sest enchaîné. La salle daccouchement éclatante, saturée de bruits de moniteurs, de gens préparés à toute éventualité. Branchée au sulfate de magnésium, mon corps semblait aussi lourd que du plomb.

Douze heures de douleurs et dattente.

Puis, à 3h12, notre fille, Adélaïde, est née, avec un cri retentissant qui a arraché un sourire soulagé à toute léquipe.

Minuscule, mais vivante. Parfaite.

Lorsque je lai posée sur moi, ma peau contre la sienne, j’ai pleuré sans retenue. Antoine ma embrassée en murmurant : « Tu las fait. Elle est là. »

Mais le plus grand miracle est venu après.

Deux mois plus tard, un matin à la lueur bleuie, berçant Adélaïde, jai réalisé : cela faisait des semaines sans la moindre migraine. Pas même un petit mal de tête. Au bout de quatre mois, je totalisais quatre-vingt-dix jours sans crise.

Au neuvième mois, le Dr. Dubois a prononcé le mot « rémission ».

Jai repris mon travail à plein temps, recommencé à courir, rêvé davenir sans la crainte de me réveiller paralysée.

Parfois, en regardant Adélaïde dormir, je me demande comment un être si minuscule a pu bouleverser toute une existence. Les médecins avaient raison : la grossesse a changé ma vie. Ce ne fut ni instantané, ni magique, mais progressif, comme laube qui paraît lentement, imperceptible à linstant mais éclatante quand on y repense.

Les migraines ne se sont pas simplement arrêtées.

Elles mont libérée. Et jai compris que, parfois, lespoir arrive sous la forme la plus inattendue, et quil suffit dun peu de courage pour saisir la main quil nous tend.

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À quatorze ans, je devais déjà affronter des migraines hémiplégiques, ces crises rares capables de paralyser la moitié de ton corps.
Fin ! 16 ans il me rabaissait, et je supportais…