Ma belle-sœur m’avait promis de venir m’aider au potager… mais elle est arrivée avec ses transats …

Ma belle-sœur avait promis de nous aider au potager, mais elle est arrivée avec des transats et ses copines.

Oh, t’inquiète pas, Camille, on va sen occuper vite fait !, lançait la voix joyeuse de Sabine dans le combiné, si enthousiaste que jen ai mis mes feuilles de chou de côté un instant. On sera nombreuses ! Moi, Hélène, peut-être que je ramène aussi Margaux. On a la main verte, tu vas voir, en une matinée, tes pommes de terre sont buttées, et ensuite on ramassera les cassis. Prépare seulement le barbecue, le boulot, cest pour nous, le festin, cest chez vous !

Jessuyai mes mains mouillées sur mon tablier en soupirant. Par la fenêtre, je regardais les longues rangées de pommes de terre qui sétendaient sous le soleil de juillet, et les buissons de cassis, pliant déjà sous le poids de leurs grappes noires. Jamais je naurais pu faire tout ça toute seule, surtout avec mon dos qui tirait encore depuis le week-end dernier.

Sabine, tu es sûre ? Cest pas une promenade de santé, il y a du taf, il fait chaud, précisai-je, un brin méfiante. Si cest juste pour bronzer, mieux vaut revenir une autre fois, quand Paul et moi on aura déjà fini.

Tu nous prends pour des mondaines, ou quoi ?, sindigna-t-elle. Sérieusement, je sais que mon frère sest coincé le dos sur le chantier, et toi toute seule ici… Cest naturel de se serrer les coudes entre famille. Prévois douze heures pour larrivée, et on vient version « tenue champêtre chic » !

La voix se tut alors que la tonalité retentissait déjà. Je me tournai vers Paul, qui, à la table de la cuisine, tartinait son pain lentement, prenant soin de ne pas se tordre.

Elles arrivent ? dit-il en levant les yeux vers moi.

Oui, répondis-je, en reprenant la découpe du chou. Sabine promet même une petite brigade. Elles vont tout biner et ramasser la baie.

Paul haussa les épaules tout en mordant dans sa tartine.

Le travail et Sabine, ça fait rarement bon ménage… Tu temballes peut-être un peu, Camille.

Laisse-lui sa chance ! Peut-être quelle a des remords. Elle voit bien quon séchine ici. Et puis, jai bien précisé : le barbecue seulement après le boulot, cest motivant.

Si tu veux mon avis…, marmonna Paul, sans insister.

Malgré tout, je décidai dy croire. Après tout, Sabine nétait plus une gamine : à trente-cinq ans, mère de deux enfants (restés chez leur grand-mère ce week-end), elle devrait savoir quun potager, cest pas juste une photo bucolique, cest du boulot.

Sur cette perspective joyeuse, je me mis à louvrage. Javais prévu de quoi bien nourrir nos volontaires : une grosse marmite de pommes de terre nouvelles sur le feu, un large saladier de salade composée, parfait pour la chaleur, et cinq kilos de travers de porc, marinés pour loccasion dans une ribambelle dépices et doignons. « Ils vont transpirer, ils seront contents quon les gâte », pensais-je tout en mélangeant la viande.

À midi, tout était prêt. Javais eu le temps de désherber deux rangs de carottes, pris une douche, enfilé des vêtements propres, et jattendais sur le perron sous la chaleur écrasante. Le parfum de pin chauffé et daneth flottait dans lair, tandis que les grillons chantaient au loin.

Sabine nétait là ni à midi, ni à treize heures. Paul, avachi dans le hamac sous le pommier, jetait un œil à sa montre sans rien dire. Je commençais à mimpatienter. Les pommes de terre refroidissaient, la salade attendait au frais et le temps filait, la chaleur mordant de plus en plus.

Ce nest quà quinze heures que le bruit du moteur retentit. Un grand SUV anthracite se gara devant le portail. Par les vitres descendues jaillissait une musique pop assourdissante. Je me précipitai pour ouvrir.

De la voiture jaillit un flot de personnes. Sabine dabord, énorme chapeau de paille, grandes lunettes noires, robe légère comme pour une promenade sur la Promenade des Anglais à Nice, pas pour biner des champs angevins. Suivaient ses amies, Hélène et Margaux juste croisées aux fêtes de famille. Elles aussi en paréo transparent sur bikini, sandales compensées, bras couverts de bracelets clinquants.

Coucou les petits cultivateurs ! cria Sabine en écartant les bras. La vache, la fournaise ! On a cru fondre en route ! La clim ny faisait rien, et cette circulation !

Un peu médusée par ce carnaval, je me prêtai à laccolade parfumée.

Bonjour les filles Vous avez prévu de quoi enfiler pour jardiner ? Jai quelques vieux pantalons et tabliers mais pas assez pour toutes.

Sabine chassa lidée dun geste vif.

Oh, Camille, on verra après ! Dabord, on se pose et on boit un coup, il fait soif ! Tas du sirop ou de la limonade bien fraîche ?

Sans attendre, elle file vers le coffre. Je mattends à voir sortir des bottes, mais cest trois transats pliants, un gros sac isotherme, une bouée flamant rose et une enceinte portable qui apparaissent.

Et ça, cest pour…? je souffle, osant à peine mexprimer tant je sens la colère monter.

Pour bronzer, bien sûr ! sexclame Margaux en gonflant sa bouche, comme si cétait lévidence. On va joindre lagréable à lutile, tu las dit : il fait un temps splendide.

Je jetai un regard à Paul. Il sortait du hamac péniblement, lair de celui qui aurait dû prévoir le désastre.

Sabine, reprend-il en sapprochant, Camille avait dit : le potager nest pas entretenu, les pommes de terre attendent, les cassis aussi. Vous veniez pour aider, non ?

Mon pauvre Paul ! sexclame Sabine en embrassant son frère, barbouillant sa joue de rouge à lèvres. Tes rabat-joie… On vient à peine darriver. On va juste sinstaller, boire un verre, se détendre… Dès que la chaleur baisse, on sy mettra toutes. Nest-ce pas les filles ?

Bien sûr ! répondirent ses amies à lunisson, dépliant déjà les transats sur la pelouse bien tondue celle pour laquelle javais passé tout le week-end précédent.

Je les regarde disposer serviettes, crèmes solaires, magazines et canettes, pendant que je reste debout, interdite, mes mains se serrant plus fort autour de mon torchon.

Camille, tu veux pas faire statue ! plaisanta Hélène en ôtant son paréo, révélant un bikini criard. Apporte des verres, il y a du champagne à rafraîchir ! Et un snack, tu nous as vanté ta salade !

Il y a de la salade, répliquai-je lentement. Mais cest pour tout à lheure, après le travail.

Rho, te voilà radine ! soupira Sabine. On crève de faim, on va pas attendre davoir fini le jardinage, non ? Allez, fais pas ta pingre, chérie, régale-nous !

Je serrai la mâchoire à men faire mal. Jaurais voulu leur dire leurs quatre vérités, les renvoyer direct à Paris. Mais trop fière et pour ne pas secouer Paul davantage, je me tus.

Soit, répondis-je dun ton glacé. Je sers la salade. Ensuite, on attaque le champs : les pommes de terre ne vont pas se butter toutes seules.

Je rentrai, faisais du bruit pour exprimer mon mécontentement, et Paul me suivit en boitillant.

Camille, ténerve pas, voulut-il apaiser.

Ne commence pas, Paul. On connaît ta sœur, si on insiste, elle va nous faire passer pour des tyrans. Laisse-les manger ; on verra après.

Le déjeuner sétira dans les éclats de rire, les discussions de bikinis et de maris. Je mangeais en silence, pressée den finir, tandis que les invitées reprenaient trois fois de la salade puis réclamèrent du thé et des biscuits.

Quest-ce quon est bien sexclama Sabine, repue, saffalant sur sa chaise de jardin. Camille, tu cuisines trop bien, cest pour ça que je tadore ! Maintenant, je crois quon va faire la sieste pour digérer, hein les filles ?

Sabine, lheure tourne, remarquai-je en empilant la vaisselle sale. On na plus le soleil sur le dos, cest le moment : pommes de terre, cassis, jai préparé les seaux et les binettes. Pas assez de gants, mais vous navez rien amené, non plus.

Elles se regardèrent entre elles, un brin gênées.

Attends Tes sérieuse ? demanda Sabine en enlevant ses lunettes, comme si elle me prenait pour une folle. Maintnant ? Mais on vient de manger, on va attraper un malaise sous ce cagnard ! Le crème solaire vient dêtre appliqué…

Vous laviez promis, soufflai-je.

Oui bah, après quil fasse moins chaud !, fit Sabine, en haussant les épaules. En attendant Allez, les filles, la musique !

En une seconde, lenceinte résonna dans tout le quartier ; les amies sallongèrent, cocktail en main, dans leurs transats flambant neufs.

Je restai figée, une pile dassiettes dans les bras, regardant Paul, qui avait la tête enfouie dans ses mains, honteux.

Je vais au jardin, soufflai-je. Seule.

Jarrive avec toi, bredouilla Paul en se relevant péniblement.

Non, reste. Tu vas te faire encore plus mal et il faut bien que quelquun tienne compagnie à ces dames.

Jai remonté les manches, noué un foulard sur la tête, ai saisi la binette et suis partie dans les rangs de pommes de terre. La chaleur tombait un peu, mais la terre restait dure, la binette frappait sec. Jœuvrais en silence, rageant intérieurement, passant rangée après rangée.

Derrière moi sélevaient les rires et le tintement des verres à cocktail.

Paul, viens donc, on va te masser le dos ! lançait Sabine.

Jessayais de ne pas écouter. Je brûlai au soleil, buttant rangée sur rangée, jusquà ce que trempée de sueur, je mattaquai au cassis, m’asseyant pour cueillir, mes doigts virant au noir violacé, les jambes ankylosées.

La musique sarrêta vers dix-neuf heures. Je redressai la tête : voici le trio qui approchait, le teint rose de boissons et de crème solaire, mine hilare, titubant à moitié.

Tiens, Cendrillon travaille ! lança Hélène. On meurt de faim, Camille, et si tu lançais le barbecue ? On rêve de brochettes !

Je me relevai lentement, le seau de cassis à la main.

Vous êtes venues aider ? Ma voix était rauque.

Sabine tenta dattraper des baies, mais je retirai mon seau dun geste sec.

Mais enfin, regarde-nous ! sexclama-t-elle. Margaux vient de se faire les ongles, Hélène est barbouillée de soleil, et puis il est trop tard pour nos pauvres dos : et les moustiques arrivent ! On fera le reste demain matin, promis. Mais là, la viande ! Paul ma dit que tu avais préparé une échine

Je la regardais fixement. Je vis dans ses yeux limpudence pure de celui qui ne se remet jamais en question.

Il ny aura pas de viande, dis-je à mi-voix.

Quoi ? sécria-t-elle, perdant toute affabilité. Tavais promis !

Oui. Pour celles et ceux qui travaillent. On avait convenu, Sabine : de laide, et on partage le festin. Là, tout ce que vous avez fait, cest bronzer, crier, saccager ma pelouse, finir mon frigo pendant que moi je jardinai seule.

Tu pousses, Camille ! soffusqua Hélène. On est invitées ici !

Vous nêtes pas des invitées : un invité respecte la maison, aide quand cest demandé. Vous, vous profitez, c’est tout.

Non mais je rêve ! Paul, tentends comment elle me parle ? Je reste ta sœur ! cria Sabine.

Paul, arrivé à notre hauteur, le visage impassible, répondit dune voix blanche :

Oui, Sabine, jentends, et elle a raison.

Toi aussi ? Tes plus de mon côté ? On était là pour aider, plein dintentions !

Quelle intention ? Du farniente ? Sabine, cest le cirque que tu as amené ici. Tas vu le dos de Camille, ses mains ? Tas eu la décence de demander durant ta bronzette si on avait besoin de toi ?

Et puis quoi, vos salades, vos champs Pfff. Les gens normaux, ils profitent en vacances, eux !, lâcha-t-elle.

Alors file profiter dune résidence avec service ! Ici, cest lesprit déquipe, et ceux qui participent sont choyés, sinon ils rentrent, assénai-je.

Mais je peux pas repartir, jai bu ! Va falloir prendre un taxi, tu me paies le trajet !, lança-t-elle effrontément.

Pas question, répondis-je froidement, sortant les clés de la maison de ma poche. Vous avez trente minutes pour plier bagage, sinon je lâche César.

César, cétait le chien du voisin, un gros berger landais que Paul gardait parfois. Il nétait pas là, mais Sabine, qui avait une peur bleue des chiens, lignorait.

Tu bluffes !, cria-t-elle.

Essaie, dis-je en remontant vers la maison.

Ses amies, jusque-là choquées, se mirent à ramasser à la hâte leurs affaires.

Sabine, viens, on sen va, cest glacial ici, murmura Margaux. Appelle un taxi.

Vous me paierez ça ! beugla Sabine, tentant de plier le flamant rose qui refusait de rentrer dans le coffre.

Je refermai la porte, tirai tous les verrous, observant par la fenêtre la débâcle dun trio furieux en tongs, chantage à la clé. Paul surveillait au portail, impassible.

Une demi-heure plus tard, un taxi sarrêta devant la maison. Sabine, boudeuse, laissa sa voiture sur le terrain. Les amies la suivirent en silence.

Le calme tomba aussitôt leur voiture disparue. Javais limpression que tout respirait à nouveau.

Paul revint ; je lattendais, affalée dans la cuisine, devant mon seau de cassis.

Elles sont parties ? demandai-je.

Oui, confirma-t-il, venant doucement membrasser.

Pardon, Camille. Jaurais dû la remettre à sa place dès les transats.

Oui Mais tu es trop bon. Cest la famille, après tout.

Parfois, la famille est la pire, soupira Paul. Tu sais ce quelle ma sorti avant de monter dans le taxi ? Que je lui devais de largent pour lessence du trajet.

Et tu lui as répondu quoi ?

Que je le retiendrais du loyer du terrain quelle a transformé en plage… et du prix du rôti non consommé.

Un silence doux sinstalla.

Et ce rôti ? Tu las bien préparé, jespère quil tiendra encore.

On va en profiter. Allume le barbecue, Paul. Mais doucement, pas folie, prends soin de ton dos. Ce soir on dîne à deux, dans la paix, et rien que notre musique : celle des grillons et du vent.

Ce fut, de tout lété, le plus beau soir. Nous avons mangé notre viande savoureuse, bu du cidre frais, Paul me racontait ses histoires du chantier, je riais, enfin légère. Nous sommes restés sous la véranda jusquau bout de la nuit, à regarder les étoiles.

La voiture de Sabine est restée garée trois jours encore. Cest son mari, homme ombrageux, qui est venu récupérer la clé. Pas un mot, juste un « bonjour » marmonné. Sabine na pas appelé pendant un mois. Puis elle a téléphoné à notre mère commune, pleurnichant quon lavait « mise à la porte, affamée ». Mais notre mère, femme sage qui connaissait son monde, a rappelé pour me dire : « Tu as bien fait, ma fille. Il était temps. »

Depuis, les rituels à la maison ont changé. Jai accroché sur le portail une petite pancarte : « Qui ne travaille pas, ne mange pas. » Cétait de lhumour, mais dans la famille, cétait la règle même Sabine, quand elle est revenue à lautomne pour réclamer un cageot de légumes, récolta un seau et la consigne daller cueillir les pommes. Cette fois, elle ne discuta pas, prenant la leçon au sérieux.

Et le plus drôle, cest que Paul et moi, désormais, nous nous sommes offerts nos propres transats, bien à nous. Après le travail, on sy allonge, admirant le coucher du soleil, savourant vraiment nos récoltes des récompenses quon ne partage plus quavec ceux qui apprécient la peine quelles ont coûtée.

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Ma belle-sœur m’avait promis de venir m’aider au potager… mais elle est arrivée avec ses transats …
Tant qu’on est vivant, il n’est jamais trop tard. Nouvelle — Alors, maman, comme convenu, je passe te prendre demain et je t’emmène. Je suis sûr que tu vas adorer là-bas, — s’agita Benjamin en refermant la porte d’entrée. Anne Dumont s’affala, fatiguée, sur le canapé. Après de longs pourparlers, elle avait accepté de partir. Les voisines étaient admiratives : — Qu’il est attentionné, ton Benjamin ! Il t’envoie encore en maison de repos. Mais le doute s’immisçait dans le cœur d’Anne. Enfin, tout s’éclaircirait demain. Le lendemain matin, Benjamin arriva tôt. Il descendit rapidement les valises de sa mère, la fit monter dans la voiture et ils partirent. — Quelle chanceuse, — gloussaient les voisines sur leur banc, — son fils lui trouve de l’aide à domicile, l’emmène en vacances… Pas comme nous, qui vivons comme des petites gens. Le centre était à l’extérieur de la ville. — Maman, c’est presque cinq étoiles, — lança son fils d’un air cajoleur. Arrivés sur place, où seules des personnes d’un certain âge étaient assises sur les bancs, Anne comprit que ses doutes n’étaient pas infondés. Mais elle ne laissa rien paraître, habituée à garder bonne figure. Leurs regards se croisèrent, mais son fils détourna aussitôt les yeux, réalisant sans doute qu’elle avait compris. — Maman, ici tu auras des médecins, des activités, des rencontres… C’est pour trois semaines, après on verra… — bredouilla Benjamin sans la regarder. Mais elle dit simplement : — Vas-y, mon fils. Et s’il te plaît, ne m’appelle pas “maman”, dis “maman” comme avant, d’accord ? Il hocha la tête, soulagé, l’embrassa sur la joue et repartit. On proposa à Anne une chambre seule ou avec une colocataire. Elle préféra la compagnie — rester seule avec ses pensées, non merci. — Soyez la bienvenue, chère amie, — l’accueillit d’une voix chaleureuse une dame élégante, assise sur le canapé. — Enfin, je ne suis plus seule… Je m’appelle Marianne Lévêque. Elles firent connaissance. La chambre valait vraiment cinq étoiles, son fils n’avait pas lésiné. Salon commun, deux chambres avec douche et sanitaires. Marianne, veuve sans enfants de 91 ans, confia : — Ma chère, je suis épuisée, je veux juste qu’on prenne soin de moi. Je loue mon trois-pièces au centre-ville et je vis ici en paix, entourée de soins, sans rien à faire. Ma succession ? C’est pour mon neveu — il m’emmène au soleil hors saison. Et vous, comment êtes-vous arrivée là ? Vous êtes jeune, en somme ! Anne esquissa un sourire, puis céda à la tentation : — Pas vraiment de mon plein gré. Mon fils et sa femme vivent à part. On s’est éloignés. J’ai aussi un grand appartement. Mais dès qu’ils ont eu assez d’argent, ils ont acheté à eux, emménagé. Au fond, c’était pas plus mal — ma belle-fille et moi, on ne s’entendait guère. Et seule, au début, c’était bien, — Anne s’interrompit, — sauf la santé qui a lâché. — Je comprends, — répondit Marianne en retirant ses bigoudis, — ce soir il y a bal, vous venez ? — Non, merci, je me repose, — déclina Anne, regagnant sa chambre. Tout va bien. Sa petite-fille, Alice, étudie dans une autre ville. Elle reviendra, elle aura son chez-soi. C’est ma faute. Avec ma belle-fille, l’entente était impossible, mais c’est moi qui ai voulu tout diriger, donner des leçons… Benjamin était coincé entre nous et j’espérais qu’il me privilégie. Quel gâchis. Quand ils sont partis, au début, tout allait mieux ; même les relations semblaient s’améliorer — ils venaient souvent en famille. Mais non, je n’étais jamais satisfaite ! C’est ma faute. J’ai commencé à croire que tout le monde m’oublierait. Je me suis inventé des maladies, me suis fait passer pour faible. Pensant qu’on viendrait plus souvent. Mais Benjamin a jugé autrement. Peut-être qu’il avait peur d’un nouvel accrochage avec Nadège ? Ou juste trop pris par le travail ? Moi, Anne Dumont, je ne pensais qu’à moi. C’est ma faute. Alors, il m’a trouvé une aide à domicile, puis une autre… Mais aucune ne me convenait. Je voulais attirer l’attention des miens, voilà où j’en suis. Ma Alice adorée, partie faire ses études au loin. Elle appelait souvent : — Mamie, je reviens bientôt, tout va bien. Et toi ? — Tout va bien, ma chérie. — Mamie, ne t’ennuie pas, je reviens vite ! C’est ma faute. J’en ai trop dit à Benjamin : je confondais mes médicaments, j’oubliais des choses… J’ai menti. En espérant qu’il m’invite à vivre chez lui. Mais il a dû être effrayé, a cru que je n’étais plus autonome. Avec Nadège qui travaille… Qui s’occuperait de moi ? Alors il m’a amenée ici. Dans ce cinq-étoiles pour seniors. Anne Dumont se leva, se regarda dans le miroir : Une femme d’un certain âge, bientôt quatre-vingt ans, et alors ? Sa tête fonctionne, elle n’a pas dit son dernier mot. C’est ma faute. Peut-être, au fond, c’est mieux ainsi. Fatiguée, elle se laissa tomber sur le lit. Trois semaines lui parurent une éternité. Son fils venait tous les vendredis. Apportait des douceurs, mais tout était fourni ici. Tout irait bien si ce n’était qu’un séjour hôtelier. Mais l’idée que ce soit pour toujours la rongeait. — Vous savez, votre maman a été examinée. Anne Dumont a une santé formidable ; un peu de nervosité, comme tout le monde, — ont rassuré ses référents à Benjamin lors d’une visite. Anne vit alors que son fils… était surpris et soulagé. Comme quoi, elle pensait qu’on la croyait déjà partie. Puis Alice débarqua à l’improviste : — Mamie, papa a dit que tu étais en vacances ? Curieux endroit ! Moi, j’ai eu mon diplôme, félicite-moi ! Tu rentres bientôt ? Je suis revenue, il fait froid sans toi. Je veux vivre avec toi, tu veux bien ? Le cœur d’Anne fondit — Alice était si sincère : — Papa voulait venir demain, prépare-toi, on rentre ! Anne acquiesça, émue jusque dans la gorge. Marianne, retirant ses bigoudis, se préparait pour le soir : — Il faut rentrer chez vous, ma chère, ce n’est pas votre destinée, — d’un ton à peine jaloux, elle rajusta sa coiffure, — vous n’êtes pas “pensionnaire”, mais femme de famille, — elle se leva, fière, et disparut. Anne fit ses valises, n’osant croire qu’elle rentrait. Benjamin arriva tôt. Il entra, sourit et dit juste : — Maman, — et il la serra dans ses bras. Dans la voiture, il y avait Alice… et, surprise, Nadège. Elles échangèrent un regard, et Anne sentit son cœur se réchauffer : « C’est ma faute. J’ai tout voulu contrôler… Mais à quoi bon ? Qu’est-ce que je faisais ? Regardez-les… Ce sont mes enfants. » — Merci, — murmura-t-elle à peine quand Benjamin ouvrit la portière et qu’elle monta. Anne Dumont rentrait chez elle, envahie de bonheur et d’espoir. Désormais, tout serait différent. Elle croyait enfin au bonheur. Car il n’est jamais trop tard pour simplement vivre, être heureux et rendre heureux ceux qu’on aime.