La Solitude à Deux

SOLITUDE À DEUX

Il y a trente-huit ans, Éloïse amena lhomme qui allait devenir son mari, Étienne, chez ses parents. Cétait pour les présenter, leur annoncer quils comptaient déposer les bans.

Dès quils virent ce jeune homme inconnu sur le seuil, ses parents comprirent tout de suite de quoi il retournait. Jamais auparavant Éloïse navait ramené un prétendant à la maison. Elle expliquait toujours :

Pourquoi les présenter ? Si je veux vraiment me marier, là je vous le présenterai.

Ce jour-là, donc, ils observaient Étienne avec la plus grande attention, assis tout timide face à eux autour de la grande table en chêne.

Éloïse sortit, son père lui emboîta le pas.

Tu fais une erreur, ma fille. Tu ne devrais pas lépouser.

Mais pourquoi ? répondit Éloïse sur la défensive. Parce quil est conducteur de tracteur ?

Ce nest pas que ça, même si ça compte aussi, bien sûr. Tu vois, il est peut-être brave garçon, mais vous nappartenez pas au même monde. De quoi vas-tu parler avec lui ? Tu as grandi dans une famille dofficier à Lyon, tu as fait des études supérieures. Lui, il est du village, travailleur certes, mais bien simple. Ça se sent tout de suite. Si tu restes avec lui, il y aura toujours ce mot-là entre vous: «intelligence».

Voyons, papa, ça ce sont des préjugés. Ce qui compte cest quil maime. Et il nest jamais trop tard pour apprendre. Je laiderai, moi, répliqua Éloïse, plus sûre que jamais davoir raison.

Tu verras Tu te souviens du proverbe: «Qui nécoute pas ses parents ségare toute sa vie» ? Après, ne dis pas que je ne tavais pas prévenue…

Ils se marièrent. Leuphorie de la lune de miel retomba, la vie commune commença.

Après bien des efforts, Étienne sinscrivit par correspondance à un IUT, mais il ne se mit jamais à étudier. Éloïse rédigeait ses rapports à sa place, se plongeait dans des manuels techniques qui ne lintéressaient pas. Étienne fit deux fois le déplacement pour les examens, puis arrêta, en balayant dun geste:

Pourquoi je ferais ça? Si tu y tiens, cest toi qui peux le faire.

Éloïse a tenté de le raisonner, puis a fini par abandonner. Pour elle, ce nétait pas un idiot: il avait lu tous les romans de sa bibliothèque, suivait la politique, il était apprécié sur son lieu de travail. Certes, il avait gardé son accent de la campagne profonde mais cétait comme ça quelle laimait.

Avec le temps, leur relation est devenue plus dure. Étienne nécoutait jamais son avis. Toujours un mot pour la rabaisser, pour montrer qui commande. Il lançait des phrases cinglantes devant les amis, étalant sans gêne ce quÉloïse trouvait inavouable. Sa façon dasséner ses vérités la faisait trembler.

Dans les décisions difficiles, Étienne était inefficace. Tous les problèmes revenaient à Éloïse:

Si tu veux refaire la peinture, fais-le.
Il manque un frigo? Achète-le.
Tu veux fermer le balcon ? Ce nest pas mon affaire ! Cest ton idée, occupe-ten.

La seule chose qui le passionnait, cétait leur petit jardin ouvrier derrière la gare. Là, il savait travailler la terre, semer, récolter. Mais ce nétait que trois ou quatre mois dans lannée. Tout le reste du temps, Éloïse portait leur vie à bout de bras, à la fois épouse et époux, mère et père.

Jeune, cela lui semblait naturel. Puis le poids est devenu pesant. Étienne shabituait à vivre «derrière sa femme», sans vouloir changer la moindre habitude. Pourquoi aurait-il fait un effort ? Tout allait bien pour lui. Jamais un brin de muguet ou une rose pour la fête des mères, aucune attention. Il lui avait dit, très sérieusement, un jour :

Je tai déjà offert deux cadeaux : elles courent dans lappartement.

Il parlait de leurs deux filles.

Éloïse a tout accepté, sans jamais se plaindre. Elle justifiait: « Cest pas dans sa famille, il na pas lhabitude de faire des cadeaux. Je vivrai sans. »

Dès le début, Étienne était un homme compliqué. Peu bavard, il naimait pas parler, ni sympathiser. Les collègues de travail dÉloïse demandaient: « Mais, il parle, ton mari? » Elle en riait. Lui, ça le mettait en rage de la voir joviale avec tout le monde. Il critiquait tous ses amis, dénigrait ses proches. Et lui, pour finir, na jamais eu de véritable ami.

Éloïse, elle, a toujours travaillé, jamais dépendante de lui. Même dans les pires années, elle trouvait des petits boulots. Elle savait bien: lui, jamais il ne se retrousserait plus les manches. « Tu trouves que cest pas assez? Gagne plus! » disait-il. Il allait bosser et sen contentait.

Avec le temps, Éloïse a compris que dialoguer avec Étienne était devenu impossible. Ils voyaient tout différemment. Elle appréciait un film: il le jugeait ridicule. Son émission favorite: lui ne résistait pas cinq minutes. Pour la musique, les livres, inutile den parler.

Au fond, ils étaient radicalement différents: elle, altruiste, dévouée à lui, aux enfants, aux amis. Lui, centré sur lui-même, égoïste jusquà la moelle. À table, chacun son menu, aucun centre dintérêt commun, plus de tendresse, les filles parties. Ils avaient partagé plus de trente ans ensemble mais seuls. Étrangers sous le même toit.

Étienne, lui, pensait quÉloïse était devenue insolente, quelle ne lui accordait ni estime ni respect. Peu lui importait le poids quelle portait: elle le devait bien, pensait-il.

Ainsi, parfois, il buvait trop, puis balançait crûment ses « vérités » : sur ses parents à elle, disparus depuis longtemps, sur sa famille. Tout ce quelle faisait était jugé, tout mot disséqué. Il insultait, rabaissait, son mépris était palpable comme un avocat méprisant sa servante.

Quand il retrouvait ses esprits, il ne comprenait pas pourquoi Éloïse lui adressait à peine la parole.

Pourtant, jai dit la vérité!

Il ne pouvait pas admettre quil nexistait pas quune seule vérité la sienne. Sa vision, il la croyait universelle, indiscutable.

Cest ainsi quaujourdhui, Éloïse sassied face à moi, à la table, les larmes roulant sur ses joues :

Je nen peux plus Toute ma vie, jai marché sur des œufs. On ne sait jamais ce quil va inventer, à quel moment il va exploser. Fatiguée de tout accepter, de me plier, de supporter. Mais que faire ? Divorcer ? Pour quoi faire ? Jamais il ne partira. Il reste là, à me briser, goutte à goutte. Le plus terrible : il est persuadé davoir raison. Après ses accès de franchise, je suis malade pendant des semaines. Je ramasse les miettes de moi-même. Il y a la famille, les souvenirs, maintenant les petits-enfants. Je me cherche des raisons de rester. Jessaie de garder une communication normale, déviter les conflits. Et lui, il prend ça pour une victoire. Et tout recommence, de plus belle.

Jusquà vouloir hurler de désespoir Mais aller où? On peut toujours partir, bien sûr, mais après? Sil boit, il devient incontrôlable. Si je men vais, tous les soiffards du bar du coin finiront chez nous. Ils dégraderont tout, on a déjà vécu ça

Je dois donc supporter Abandonner sa maison, cest trop dur.

Tu sais, quand les filles étaient petites, notre différence ne sautait pas tant aux yeux, on ne sen apercevait pas. Pas le temps de réfléchir, pas le temps de sécouter.

Aujourdhui, seuls tous les deux, cest devenu invivable. Deux inconnus sous un toit. Malgré trente-huit ans ensemble…

Oui Papa avait raison Lintelligence Ça aura toujours été ce mur entre nousElle prend une longue respiration, essuie dun revers de main la trace humide sur sa joue, relève la têteet dans son regard brille une lueur nouvelle, timide mais obstinée.

Tu sais ce que je me dis, parfois ? continue-t-elle doucement. Peut-être que la vraie liberté, ce nest pas de partir, mais de cesser de mexcuser dexister. Je ne peux pas le changer, ni refaire le passé, mais je peux refuser de disparaître. Je lai laissé meffacer morceau par morceau, mais je sens encore ma voix, là, quelque part. Je suis fatiguée dattendre un signe chez lui. Alors, peut-être que je vais recommencer à exister pour moi, même sous ce toit.

Elle se tait un instant, la gorge nouée, mais redresse imperceptiblement les épaules.

Je vais ouvrir la fenêtre, je vais laisser entrer la lumière et, chaque matin, moffrir quelque chose à moiun bouquet de fleurs, un café, un livre, un sourire dans le miroir. Je ne serai plus son silence. Je ne sais pas si cest du courage, ou juste de la survie. Mais jexisterai. Quoi quil en dise.

Sous la lumière du jour qui décline, son visage semble rajeunir dune dizaine dannées, comme si pour la première fois depuis longtemps, Éloïse se donnait enfin la permission dêtre elle-même. Solitude à deuxmais au creux de lunion morne, une flamme veille, fragile et têtue, décidée à ne plus jamais séteindre.

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La Solitude à Deux
Ils sont venus à la porte et lui ont dit :