— Dis donc, Évelyne, des hommes, il y en a à la pelle. Pourtant, même ici tu n’as pas trouvé de prét…

Tu vois, Clémence, des hommes ici, cest pas ce qui manque. Mais pour toi, même ici, pas un seul fiancé ! riait sans cesse Monique.

Dans un petit village perdu en Bretagne, vivait seule une femme nommée Clémence. À trente-trois ans révolus, ni mari, ni enfants. Jolie et bien faite, certes, mais dans ces contrées, elle navait jamais trouvé chaussure à son pied, et jamais lidée ne lui était venue de quitter son village natal.

Il y a une dizaine dannées, cest Paulin, du chemin du Lavoir, qui venait la demander en mariage Mais Monique, toujours espiègle, lui avait chipé le fiancé sans vergogne. Le sort de Clémence, on en devisait souvent au village : certains la plaignaient, dautres, comme Monique, tenaient plus du persiflage.

Je vous le dis, mesdames, cest une malédiction de femmes chez elles criait la vieille Viviane. Regardez donc : pas dhomme dans leur maison depuis la nuit des temps ! Le grand-père de Clémence, paraît quil sest évaporé avant même la naissance de sa mère. Le père, paix à son âme, est parti quand lenfant avait trois ans à peine. Et notre Clémence, elle na jamais vu lombre dun mari. Elle terminera vieille demoiselle, cest écrit. Qui se marie encore à cet âge-là ? Une malédiction, je vous dis

Quelle malédiction ? ricanait Monique. Cest juste que cest pas une bonne femme, voilà tout ! Forcément, les hommes fuyaient. Et maintenant cest trop tard, ils sont tous casés À la rigueur, elle pourrait partir à la ville, mais qui lattendra là-bas ? reprit Monique en se moquant.

Lhiver passa. On découvrit, à la lisière du village, un gisement de houille inattendu. Décision fut prise : on construirait un lotissement pour les mineurs. Avec le printemps débarquèrent des dizaines douvriers, venus de toutes parts.

Pour prêter main-forte à la cuisine comme aux lessives, les villageoises furent sollicitées. Clémence sy proposa volontiers. Mais les garçons ? Trop jeunes, ou déjà pris !

Tas vu, Clémence ? Que des hommes, mais même ici, pas un fiancé à lhorizon ! gloussa Monique.

Clémence ne répondit pas, séloigna en silence. Son cœur lui rappelait la blessure : Monique lui avait volé Paulin, qui lui plaisait tant alors.

Mais à quoi bon regretter : Paulin, toujours avec sa bouteille, menait désormais Monique à la baguette

Un matin, une nouvelle équipe débarqua au chantier. Leur chef, un certain monsieur, inspirait la crainte à toutes les femmes.

Les filles, vous avez vu cet homme ? Quand il sest approché de moi, la cuillère mest tombée des mains ! Jai eu peur On sait pas, il est jeune, il est vieux ? Et quel air ! chuchotait Viviane.

Peut-être que notre Clémence trouvera grâce à ses yeux, lui ? ricana Monique. On dit quil a une maladie, je me souviens plus du nom Mais, vraiment, je vous le dis : surtout, ne lapprochez pas !

Après les mises en garde de Monique, chaque fois que cet homme sapprochait des femmes, elles ségaillaient comme moineaux. Il devint « le Défiguré ». Son nom, nul ne le savait.

Madame, vous pourriez recoudre ma veste sans manches ? demanda-t-il un soir, dune voix rauque, à Clémence.

Oh, ce nest pas quà recoudre : il lui faut une belle pièce ! T’inquiète pas, je moccupe de tout. Je la rapporte demain…

Cest très gentil, madame.

Nallons pas trop vite avec les mercis

Ah regardez, fit Monique avec un clin dœil, Clémence a trouvé un veston dhomme, de contremaître même ! Elle va sûrement laccrocher dans sa chambre comme un trophée.

Clémence, tout en posant la pièce, avait les mains qui tremblaient. Mais son travail fut consciencieux.

Au matin, elle sapprêta à rendre la veste, mais en vérité, elle hésitait. Elle était si seule, que le vêtement dun autre chez elle, cétait déjà une sorte de bonheur. Finalement, elle la rendit à lhomme, et senfuit à demi pour quil ne voie pas ses larmes.

Ne me fuis pas, madame. Je sais ce quon dit ici sur moi. Mais je ne suis pas malade. Je suis brûlé. Comment tu tappelles ?

Clémence

Moi, cest Anatole. Quoique mon vrai nom, je ne le connaîtrai jamais. On ma trouvé après la guerre, à lorphelinat de Nantes sans nom, sans papiers, brûlé déjà Ils mont donné le nom Chevalier, et sur le registre, ils ont mis mon jour darrivée comme date de naissance. Alors, ça me fait trente et un ans, tu vois, pas si vieux Tas dû me prendre pour un vieux, non ?

Je nai rien pensé du tout

Merci pour tout, Clémence. Ton mari na rien dit du fait que tu recousais le vêtement dun inconnu ?

Jai pas de mari. Personne pour me le reprocher

Si je te demande aide à nouveau, tu ne me repousseras pas ?

Non, je ne te repousserai pas.

Clémence ne repoussa pas Anatole. Cest elle, la première, qui sollicita de laide : pour réparer la barrière écroulée du jardin familial.

Comment naurait-elle pas cédé ? Cela faisait trente ans quaucun homme navait franchi le seuil de la maison. Anatole, lui, avait de lor dans les mains, et surtout un cœur en or.

La famille Chevalier devint vite lenvie du village. Même Monique, à force de rage, en attrapa la jaunisse de jalousie.

Clémence aimait Anatole dun amour sans bornes. Anatole portait sa femme dans ses bras, chérissait leurs deux filles, Amélie et Capucine, comme la prunelle de ses yeux Peu importait la laideur, sa noblesse dâme éclairait toute la maisonnée !

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