TU NAS QUÀ APPELER
« Je vous déclare mari et femme ! » proclama solennellement la fonctionnaire de la mairie, avant de sarrêter net, prise dune quinte de toux soudaine et furieuse.
Eh bien… ça ne présage rien de bon, glissa ma mère, commentant ce malaise dun ton sombre, à contre-temps du moment.
Les invités, surpris, commencèrent à chuchoter entre eux. Moi et Hélène, la mariée, nous échangions un regard inquiet. Nous avions dix-huit ans à peine, encore presque des enfants. Ce fut un mariage précipité, Hélène arrivait avec son « trousseau ». Dans deux mois, notre enfant inattendu verrait le jour. Nous avons dû trouver en urgence une robe de mariée en location, et Hélène emprunta ses escarpins à sa meilleure amie. Ironie du sort, des années plus tard, cette amie deviendrait mon aventure passagère.
Mais pour le moment, nous étions jeunes et heureux.
Un après-midi, alors que nous nous promenions le long des avenues bordées de tilleuls, je tenais Hélène par la taille. Un inconnu sapprocha discrètement et, sadressant à moi, murmura : Tiens-la bien, ta petite femme, on pourrait te la voler…
Il lança sa remarque puis repartit. Nous en rîmes et loubliâmes, sûrs que rien ne pourrait nous séparer. Qui oserait essayer ?
Mon ami Paul, témoin à notre noces, me fit un jour ce reproche :
François, tu nas vraiment pas pu choisir mieux ? Regarde toutes ces belles filles autour de toi !
Je lui rétorquai :
Elles attendent sûrement quelquun comme toi…
Et en effet, il fut marié quatre fois, uniquement à des femmes remarquables et splendides.
Puis, notre fille Marie vint au monde.
Mais bientôt, il fut temps pour moi de partir à larmée. Je servais loin de Paris, loin de ma famille. Hélène menvoya un jour sa photographie, que je gardais précieusement sous mon oreiller, espérant la retrouver dans mes rêves.
Un soir, en rentrant à la caserne, je découvris la photo exposée sur ma table de nuit, mutilée par des dessins obscènes et des mots vulgaires. Fou de rage, je me jetai sur mon voisin de chambre et le passai à tabac. Cela me valut quelques jours au cachot. La photo gâchée, je lai déchirée et jetée. Mon agresseur fut justement sanctionné.
De retour du service militaire, jétais devenu amer. Une colère inexplicable contre Hélène me rongeait. Je me persuadai quelle mavait trompé pendant mon absence. Ce fut le choc en la retrouvant : elle nétait plus la jeune fille timide qui mavait quitté, mais une femme épanouie, rayonnante dune énergie voluptueuse.
Est-ce vraiment toi, Hélène ? Tu es méconnaissable ! lui soufflais-je à loreille.
Jétais fier de ma femme ! Mais cest à ce moment que le doute sest installé. Était-je toujours le seul pour Hélène ? Il devait bien y avoir des candidats pour une femme aussi attirante… Sur le coup, jai pris une maîtresse, juste « au cas où ».
Trois mois plus tard, Hélène apprit ma « conquête ». Il fallut des trésors de persuasion pour quelle suspende la procédure de divorce. Elle me lança :
Eh bien, François, tu nauras quà ty faire…
Hélène brûla toutes mes lettres de larmée, quelle conservait précieusement dans une boîte à bijoux. Jétais désormais exclu de notre lit, du repas familial, des conversationsseules les sujets ménagers subsistaient.
Bref, jai pleuré un an pour avoir frappé ma femme un jour, jai dû emmener Hélène et Marie en vacances supplémentaires, hors saison. Vin de Bordeaux, fruits, mer, soleil, air marin… Là, nous avons renoué.
De retour, jai aussitôt quitté mon amante clandestine.
Sept années suivirent, paisibles et rangées. Notre foyer semblait un havre tranquille. Mais Hélène semblait manquer de quelque chose… peut-être leffervescence italienne ?
À mon travail, il y avait un bon vivant, Pierre, lâme de la société. Pierre savait écouter et conseiller. Les collègues venaient lui confier leurs malheurs : femmes acariâtres, belles-mères vipères, soucis du monde. Pierre accueillait tous les chagrins et offrait de sages paroles. Un jour, je me suis dit : « Pourquoi ne pas inviter Pierre à lanniversaire dHélène ? Il saura égayer la soirée. » Si javais imaginé ce qui allait suivre…
Pierre accepta, et vint avec son épouse. Ce soir-là, il surpassa tout : il plaisanta, rit, inventa des toasts brillants. Hélène, elle, rayonnait, servait les invités, babillait sans relâche. Ce fut une fête mémorable. Mais un mois plus tard, notre vie bascula dans lenfer.
La femme de Pierre mappela pour me dire, sans détour :
François, vous nêtes pas au courant ? Nos époux se voient. Dites à votre chère épouse que je lutte pour Pierre ! Quelle arrête de convoiter ce qui est à autrui ! Nous avons deux jeunes enfants.
Je ne me doutais de rien, moi ! Hélène se vengeait-elle ainsi de mes fautes passées ?
Inutile de raconter tous les tourments vécus. La femme de Pierre poursuivait Hélène, menaçait de se suicider, avaler de cachets en public. Jenfermais Hélène à clé, débranchais le téléphone, la menaçais de divorce. Peine perdue et effort vain. On dit bien en France : « lamour, le feu et la toux ne se cachent pas ». Jai alors couru demander conseil à la meilleure amie dHélène.
Elle trancha, sans détour : François, cest lamour. Hélène ne reviendra pas. Son retour test interdit.
Eh bien, on me prit de tous côtés. Bouleversé, je me réfugiai chez cette amie, qui mapporta quelques mois de consolation.
Hélène et Pierre se marièrent. Ils vivaient dans leur paradis, ignorants du monde. Il semblait quils respiraient dun même souffle. À cette époque, je les haïssais de toute mon âme ! Je voulais hurler, marracher les cheveux ! Comment cela avait-il pu arriver ? On mavait volé ma femme ! Le bonheur et la détresse voyagent toujours ensemble.
On dit que le temps guérit… Je ny crois pas. Ma blessure ne fit que se recouvrir dune pellicule fragile comme la première glace, et elle se rappelait souvent à moi. Mes amis se montrèrent méticuleux pour me dénicher une seconde épouse. Ce fut une beautéje me suis marié vite, de peur de changer davis. Cela fait dix-sept ans maintenant. Je me force à paraître heureux… Espérant sans espoir. Mais si quelquun descendait au fond de mon âme meurtrie ! Hélène y demeure à jamais. Si seulement tu appelais…







