Camille, franchement, quest-ce que cest que ça ? Gérard repoussa son assiette avec une grimace comme si on venait de lui servir du poison. Encore des steaks hâchés. Encore des pommes de terre. Tu penses à quoi quand tu cuisines ?
Camille resta figée, la fourchette suspendue. Toute la journée debout, à enchaîner les rapports, puis les courses, puis les casseroles et voilà la reconnaissance.
À quoi je suis censée penser ? elle posa délicatement sa fourchette sur le bord de lassiette. Cest le dîner, Gérard. Un dîner normal, tout ce quil y a de plus classique.
Normal ? il souffla, agacé. Je ne me rappelle même plus quand jai mangé quelque chose de bon. Quelque chose avec de lâme, tu vois ? Jaimerais rentrer chez moi et sentir que ma femme a pris la peine. Quelle maime et que ça se sent dans la cuisine.
Camille s’adossa lentement contre le dossier de la chaise. Une chaleur piquante lui montait à la poitrine.
Tu es sérieux, là ? sa voix était basse, mais Gérard ne sembla pas relever la tension.
Très sérieux. Je veux un pot-au-feu comme celui de ma mère. Je veux des tartes. Je veux que ça sente la cuisine dans lappartement, pas juste la patate !
Stop, attends. Camille leva la main. Tu nes pas au restaurant, mon cher. Et je ne suis pas la chef étoilée du coin.
Gérard fronça les sourcils, se replia sur lui-même :
Je demande juste à bien manger. Ce nest pas trop demander, non ?
Moi, je voudrais juste que le couple fonctionne à deux ! Camille se leva sèchement, sa chaise grinça sur le parquet. Deux personnes, Gérard ! Pas juste moi !
Je bosse, je te signale ! il haussa le ton. Je ramène largent, quand même !
Et moi, tu crois que je fais quoi ? Camille planta les mains sur les hanches. Je compte les mouches sur le mur ? Je travaille aussi. Toute la journée. Et puis le soir, je cuisine, je nettoie, je fais la lessive. Seule.
Gérard ouvrit la bouche, mais Camille ne lui laissa pas le temps.
Létagère, elle désigna du doigt le couloir. Tu te souviens ? Létagère que tu as promis de fixer ?
Quelle étagère ?
Celle qui prend la poussière contre le mur depuis un mois. Un mois, Gérard !
Il se renfrogna :
Jai pas les bons outils…
Si !
Je nai juste pas eu le temps, jétais épuisé…
Ah, et moi, on ma offert des heures libres à gogo ? Camille rit, sans joie. Bien sûr, je passe mes journées affalée devant Netflix.
Gérard croisa les bras, évitant son regard.
Tu déformes tout.
Moi ? Je déforme ? Camille secoua la tête. Tous les soirs, je te prépare le repas. Après une journée de boulot, crevée. Et toi, tu me parles dâme et damour dans tes steaks hâchés.
Le silence sinstalla. Gérard fixait le mur, la mâchoire tendue sous la peau.
Tu sais quoi, il repoussa soudain sa chaise, jai plus faim.
Ah bon.
Oui, vraiment.
Il se leva et disparut dans la chambre. Camille lobserva séloigner, ne savait pas sil fallait en rire ou en pleurer.
Une minute plus tard, elle attrapa son téléphone.
Lucie, salut ! Tu es chez toi ? Je peux passer ?
La réponse de son amie la fit soupirer de soulagement, la première vraie respiration de la soirée.
Oui, ça va, tinquiète. Jai juste besoin de sortir un peu dici.
Elle enfila sa veste sans regarder du côté de la chambre, où Gérard boudait. La porte se ferma doucement derrière elle elle neut même pas lénergie pour la claquer.
…Chez Lucie, silence et douceur. Elle servit le thé, posa devant Camille une coupelle de madeleines, puis sinstalla en face, la tête posée sur la main. Pas un mot, pas de commentaire juste une écoute attentive pendant que Camille se vidait de tout ce quelle gardait depuis des mois. Les steaks hâchés et le manque dâme. Létagère qui traîne. Les soirées où elle na plus envie, ni le courage, de parler à quelquun.
Camille, Lucie éloigna sa tasse, tu vas continuer à supporter ça longtemps ?
Camille haussa les épaules. La vraie réponse restait coincée quelque part, impossible à sortir.
Elle rentra tard. Gérard dormait ou faisait mine. Camille se coucha au bord du lit, dos au mur, luttant contre le sommeil en observant les motifs sur le papier peint.
Lamour ? Elle tenta de se rappeler la dernière fois où elle sétait réjouie quil rentre. Quand elle lavait attendu. Quand il lui manquait. Ça remontait. Très loin. Avait subsisté lhabitude comme le café du matin, ou le chemin jusqu au métro. Un geste automatique, une routine sans vie.
Les jours suivants se traînèrent dans le silence. Gérard lui adressait à peine la parole. Quelques syllabes : « oui ». « non ». « mouais ». Camille ne tenta pas de briser la glace. Ni la force, ni lenvie.
À la fin de la semaine, elle remarqua : Gérard lui jetait des regards. Lourds dattente, despoir. Comme sil espérait quelle fasse le premier pas, quelle sexcuse. Camille fit mine de ne rien voir. Pourquoi sexcuser ? Davoir été épuisée ? De vouloir un mari et non un client exigeant ?
Vendredi soir, Gérard rentra avec une boîte plate et une bouteille de vin.
Pizza, annonça-t-il en posant tout sur la table. Ta préférée, aux champignons.
Camille leva les yeux de son téléphone.
Tu vois, il sassit en face, servant le vin dans les verres, je fais un effort. Pour toi. Pour nous.
Dans sa voix, un ton mi-fier, mi-reproche. Camille prit son verre en silence.
Mais toi, tu nes même pas capable de demander pardon, Gérard sadossa. Tu ne dis rien de toute la semaine. Je vais vers toi, et…
Attends, Camille reposa son verre. Demander pardon ? Pourquoi ?
Pour tout ! il leva les bras, exaspéré. Tu ne me soutiens pas. Toujours à mengueuler. Je rentre à la maison, tu es là avec ta tête…
Quelle tête ?
Ta tête de mécontente ! Tu fais toujours la gueule, comme si tout ce que je faisais était nul !
Camille sentit la vague grimper en elle, comme la semaine passée.
Létagère, dit-elle doucement.
Quoi ?
Elle est toujours au sol.
Gérard se crispa.
Tu vas encore me parler de cette étagère ! Je te parle de notre couple, tu ne vois que le bricolage !
Létagère, cest notre couple, Gérard. Je te demande un truc tu ne fais rien. Un mois. Et tu parles de soutien ?
Il se leva brusquement, la chaise manqua de tomber.
Tu sais quoi ? Jen ai marre. Je continue pas comme ça.
Gérard…
Non. Jarrête. Je pars.
Camille le vit filer dans la chambre, jetant des vêtements dans un sac. Quelque chose se cassa en elle mais pas comme prévu. Pas de douleur.
Du vide. Rien dautre.
…Une semaine plus tard, les papiers du divorce arrivaient enfin…
…Trois mois passèrent, étranges. À la fois lents et rapides. Camille vécut sa nouvelle vie.
Ce soir-là, elle saffairait dans la pièce, de la musique en fond, fredonnant dans le rythme, quand un son venait troubler tout ça. Un grattement discret, persistant. On frappait à la porte.
Camille baissa le volume, tendit loreille. Encore : un coup, puis un autre.
Elle se dirigea vers la porte, jeta un œil par l’œilleton et se figea.
Gérard. Il hésitait sur le palier, ballotait un sac dans ses mains.
Camille ouvrit, mais resta dans lencadrement, bloquant le passage.
Tu fais quoi ici ?
Camille… il tenta de franchir le seuil. Elle ne bougea pas. Laisse-moi passer, faut quon parle.
Parle ici.
Gérard souffla, se passa la main dans les cheveux une manie quelle connaissait par cœur.
Jai réfléchi… il chercha ses mots. En fait, jai décidé de te pardonner. Et de revenir.
Un silence. Puis Camille éclata de rire, un rire franc qui résonna dans lentrée. Gérard sursauta.
Me pardonner ? elle essuya les larmes au coin des yeux. Toi, me pardonner ?
Ben oui. Je comprends, tu tes emportée, tu as dit des choses…
Gérard, Camille le coupa, souriante, ton pardon, tu peux le garder. Ten auras besoin.
Son visage se décomposa. Il attendait autre chose : des larmes, une étreinte, un merci. Son regard balaya lentrée, saccrocha à un détail. Il sarrêta.
Cest à qui, ces baskets ?! il montra le sol.
Camille ne se retourna pas. Elle savait que là, près du meuble, il y avait les baskets de Louis, taille 44.
Ça ne te regarde pas.
Comment ça, ça ne me regarde pas ? Gérard se tendit, la voix monta. On est encore mariés !
Jusquà demain, Camille croisa les bras. Dernière audience demain matin. On signe, on tamponne, et cest terminé.
Donc tu as déjà invité quelquun ici ? Chez nous ?
Chez moi.
Évidemment, quelle importance ! il cria presque. Officiellement, cest encore…
Camille, une voix calme résonna dans le couloir, le dîner est prêt. Tu veux que je moccupe de linvité ?
Louis arriva, serein, en t-shirt décontracté, la serviette sur lépaule. Il jeta un regard indifférent à Gérard. Quelques secondes, comme on regarde une chaise.
Camille fit non de la tête :
Laisse, je gère.
Louis hocha la tête, retourna à la cuisine. Gérard le suivit du regard, puis se tourna vers Camille. Il devint rouge.
Tu nas pas traîné. Trois mois, et tu as déjà trouvé un autre. Quest-ce quil a de mieux que moi ?
Camille resta silencieuse, scrutant celui avec qui elle avait partagé cinq ans de vie. Un inconnu. Totalement.
Lui, il maime, dit-elle simplement. Et il le montre. Chaque jour. Avec des gestes, pas des discours sur lâme dans les steaks hâchés.
Gérard tenta douvrir la bouche mais Camille avait déjà refermé la porte. On entendit le verrou.
Et dans lappartement, une odeur de cuisine formidable flottait jusquau salon.






