Mamie attentionnée
Élise Dubois, une femme énergique et volontaire dun peu plus de soixante ans, déclara un soir à sa petite-fille :
Margaux ! Jai patienté longtemps, mais mon endurance atteint ses limites. Tu vas enfin me laisser mourir en paix ?
Margaux, jolie brunette toute en finesse, historienne de lart, fut surprise par cette étrange question.
Quand comptes-tu te marier ? Que je parte lâme sereine ! Tu approches des vingt-sept ans, poursuivit grand-mère. Tu crois que jai passé tout lété dans la maison de campagne de cette vieille folle de Mme Vasseur, à compatir vingt fois par jour à ses histoires dhémorroïdes, pour rien ? Cétait pour que tu trouves un homme. Et tu nas même pas fait la connaissance de qui que ce soit !
Mais Mamie, où et quand veux-tu que je rencontre quelquun ? Entre le travail, mes cours despagnol, ma thèse… Et dans mon musée, le seul célibataire cest Antoine Paillet, tu te souviens de lui ?
Oui, Antoine Paillet, ça cest même pas un poisson en période de disette, cest une crevette à moitié cuite, soupira Élise Dubois dun air sombre.
Le lendemain, elle téléphona à Mme Vasseur et apprit que la petite-fille de cette dernière avait rencontré son futur mari dans une boîte de nuit parisienne.
Malheureusement, Margaux ne fréquente pas les clubs. Il allait donc falloir quÉlise Dubois se rende elle-même sur place, pour évaluer les prétendants ou explorer dautres lieux potentiels de rencontre.
Elle découvrit quà la boîte de nuit, lentrée était offerte aux femmes de 21h à minuit. Sans hésiter, le soir suivant, elle annonça à Margaux quelle sortait marcher avant de dormir.
Après avoir mis le videur à sa place, qui tentait de lui faire remarquer son âge, Élise Dubois sinstalla, aidée par le même vigile, sur un tabouret haut face au bar et balaya la salle dun regard sévère. Lambiance du club devint aussitôt tendue, comme lors dune réunion parents-professeurs quand le directeur surprend des élèves à boire de la bière sur le terrain de foot.
Alors, comment trouvez-vous lendroit ? Vous aimez ? demanda timidement le barman, lui tendant un grand verre. Un cocktail sans alcool, offert par la maison.
Non, absolument sans intérêt, lâcha Élise Dubois. Une fille honnête na rien à espérer ici. Au fait, vous niriez pas à la ruine en versant une larme de cognac dans ce cocktail. Et ce rouquin là-bas, il a des soucis de hanche ou cest la nouvelle tendance de danse ?
Jusquau Nouvel An, Élise Dubois assista à un concert de rock, un spectacle de feu, une soirée de ballades moroses, une compétition de VTT extrême, un tournoi de belote, et, dans un moment de désespoir, un séminaire de jeunes poètes. Ce fut la fin de tout espoir. De jeter la ligne navait plus de sens à Dieu ne plaise, quun de ces poètes morde à lhameçon.
Oui, Margaux, je comprends ta situation. À mon époque, jai hésité entre ton grand-père et une dizaine dautres hommes, tous aussi convenables que lui. Même cette vieille folle de Vasseur avait le choix, bien quelle ait toujours eu un faible pour ton grand-père. Mais aujourdhui, les jeunes hommes, ma petite Margaux, ont bien rapetissé ; aucun ne retient vraiment lattention.
En mars, Élise Dubois rendit visite à Mme Vasseur, puis décida de passer voir Margaux à son travail. En approchant du musée, elle glissa sur le trottoir et tomba lourdement, heureusement pas sur les marches. Un militaire accourut et laida à se relever. Sappuyant sur cet homme serviable, Élise Dubois vérifia que rien nétait cassé ni déboîté, puis observa attentivement le militaire et déclara :
Monsieur le commandant, vous êtes, sans doute, officier de chars. Mon défunt mari avait la direction dun régiment de blindés. Dites-moi, monsieur le commandant, vous pouvez maccorder une heure de votre temps ?
Le commandant, convaincu quil allait devoir ramener cette chef de famille à domicile et pestant contre ses propres élans de charité chrétienne, acquiesça.
Parfait. Dites-moi, avez-vous déjà visité ce musée dhistoire ? Non ? Quelle erreur ! Je vous recommande vivement dy entrer dès maintenant, et de demander une visite guidée par Margaux Dubois. Elle est une guide remarquable, croyez-moi, vous nen serez pas déçu.
Le commandant lui-même ne comprit que vaguement pourquoi il se retrouvait à arpenter ce musée. La vieille dame semblait lavoir hypnotisé…
***
Récemment, Élise Dubois murmura à son arrière-petit-fils Mathieu, endormi :
Mon trésor, mon petit ourson chéri, tu vas bientôt aller à lécole, ton papa va finir lécole militaire, et ta maman achèvera enfin sa thèse. Je pourrai alors partir le cœur apaisé. Mais tu ne vas pas grandir tout seul, mon petit moineau ? Non, il te faut une petite sœur ! Quand ta sœur viendra, puis ira à lécole, puis… Eh bien, on verra ensuite…







