Doù tu tires cet argent ? Je croyais que sans moi, tu allais teffondrer
Corinne navait pas tout de suite reconnu que cétait bien LUI. Dabord, elle avait simplement aperçu une silhouette sur le banc devant limmeuble voûtée, agitée, nerveuse, comme trempée de gouache grise. Mais quand la voiture qui la ramenait se posa devant chez elle tel un nuage somnolent, la silhouette surgit soudain, agitant un bras dans lair comme si elle battait des papillons imaginaires.
Elle descendit, réajusta son manteau, prit dans ses bras létrange et énorme bouquet de pivoines rouges, et cest seulement alors que son regard croisa son visage.
Luc ? Sa voix était plus glaciale que la bruine de novembre sur la Loire.
Son ex-mari se leva, sans masquer son dégoût, et lança :
Il me faut les papiers. Tu étais où, bon sang ? Jattends depuis une heure !
Corinne laissa traîner son regard sur les pivoines, puis sur lui :
Je tai prévenu, au téléphone, que je serais absente. Tu as choisi de grelotter ici, cest ton affaire.
Et ces fleurs, elles viennent doù ? Luc prit une moue comme si le bouquet lhumiliait.
Cela ne te regarde pas.
Corinne glissa devant lui, sans même lui suggérer dentrer. Sa tranquillité cuisait Luc, qui finit par craquer :
Je rentre quand même. Il me faut mes dossiers.
Entre si tu veux, mais que pour les papiers, coupa-t-elle net.
Ils montèrent dans lappartement. Là, Luc sarrêta net, déconcerté : tout brillait. Canapé design, rideaux flambants neufs, lumière dorée, tiède, filtrait comme du miel.
Cest quoi ce palais ? demanda-t-il presque agressivement. Où as-tu trouvé tout cet argent ?
Tu as récupéré ce que tu voulais ? lança paisiblement Corinne.
Eh, évite la question ! Je refuse de partir sans savoir QUI paie pour tout ça !
Ce nest plus mon souci. Encore moins le tien.
Et dun geste doux mais ferme, elle le repoussa vers la sortie. Luc cligna des yeux, un souffle coupé, comme sil tombait dans un rêve où la gravité inversait soudain.
La porte claque, et de lautre côté, il glapit :
Mais qui voudrait de toi à ton âge
Au fond de lui, pourtant, une angoisse se glissa. Elle redevenait mystérieusement précieuse.
Corinne repensa au jour où tout sétait écroulé jour qui, pourtant, lavait libérée. Elle était rentrée en début daprès-midi, la tête dans les nuages, tension basse. En ouvrant la porte, elle avait entendu des rires masculin, féminin, éclatant.
En sapprochant de la chambre, son cœur roulait comme un galet dans une machine à laver.
Élodie, arrête elle peut rentrer à tout moment, entendit-elle, étouffé derrière la porte. Vite, on fait ça
Puis des bruits, des soupirs.
Corinne ouvrit. Devant elle, une étudiante de troisième année, à peine adulte, presque transfigurée de surprise, et Luc, qui ne prenait même pas la peine de se couvrir.
Voilà, Corinne Dubois, tu sais tout, ricana-t-il. Tu veux divorcer ? Moi, pas de problème.
Luc Martin nous balbutia létudiante.
Tais-toi, ten fais pas, lui jeta-t-il, avant de se tourner vers sa femme :
Tu sais bien que notre histoire, cest bof. Autant faire ça calmement.
Corinne ne répondit pas. Elle alla vers larmoire, et balança ses affaires au sol, en lâchant juste :
Dégage.
Il parade alors, victorieux :
Tu vas sombrer sans moi !
Je vais demander la garde de Léa !
Jirai dire à tout le monde que cest toi qui as fauté !
Or, trois mois plus tard, il était là devant sa porte, avec un bouquet énorme et lair dun épagneul puni.
Corinne, tas écouté ce quil dit sur toi ? sindignait Solène, sa meilleure amie.
Jai entendu, souriait Corinne, en versant du thé dans sa tasse.
Il prétend que TOUT vient de toi, les tromperies, lalcool, que tu nes quune aventurière !
Corinne éclata de rire, si sincère que Solène en resta bouche bée.
Quil raconte, quil invente. Mes amis savent qui je suis. Les autres ? Quimporte.
Mais partout, il te traîne dans la boue ! Au travail, entre voisins
Solène ça ne matteint plus. Il est effacé de ma vie. Enfin, je respire.
Tu as changé, souffla Solène. On dirait que tu as rajeuni, que tu revis.
Tu sais pourquoi ? fit Corinne, le regard pétillant. Parce quici il ny a plus quelquun pour me répéter chaque jour que je ne vaux rien.
Luc, lui, trempait nerveusement un sachet de thé dans la tasse chez un pote :
Tu te rends compte, quelquun lui offre des fleurs ! geignit-il.
Elle a refait tout lappart. Et elle a des rendez-vous !
Et alors ? Vous êtes divorcés, non ? haussa les épaules lami.
Mais ça me dépasse ! aboya Luc. Cest MA femme. Et ça ressemble à quoi ?!
À ce que fait une femme libre, qui avance.
Elle ne pouvait pas sans moi Il sinterrompt.
Son ami sourit en coin :
Voilà le nœud. Tu pensais quelle se perdrait sans toi ?
Luc frappa fort sur la table.
Elle devait rester seule ! Elle a un enfant, son âge Qui voudrait delle ?!
Apparemment, certains, ricana son ami.
Son monde sécroulait. Il revit Élodie charmante, mais inutile. Deux mois damusement et rien derrière. Même les œufs elle les râte.
Corinne, elle, était fiable. Chaleureuse. Douce. Profonde. Au fond, il savait que cétait la seule qui lait réellement aimé.
Il ne la jamais compris, jusquà présent.
Le lendemain, Luc se présenta encore devant chez elle chemise fraîche, cheveux lissés, bouquet opulent, comme sil rêvait dun nouveau départ.
Il sonna.
Corinne ouvrit une minute après, calme, sûre delle.
Que veux-tu ?
Ce sont pour toi, il tenta de lui tendre les fleurs.
Garde-les. Je suis allergique au cirque.
Je viens euh pour quon se réconcilie, murmura-t-il.
Avec qui ?
Toi !
Luc On est divorcés.
Et alors ? On peut recommencer !
Elle rit, cette fois sans rancœur, presque attendrie.
Tu me foutais dehors ya trois mois, Luc. Tu hurlais que je nintéressais personne.
Cest je me suis emporté.
Tu mas trompée pendant des années.
Cétait rien de sérieux, tout ça
Tu mas rabaissée.
Javais tort.
Tu disais quon serait perdues, Léa et moi, sans toi.
Oui, mais cétait avant
Alors maintenant, tu as compris ?
Oui
Il savança, tentant dêtre sincère :
Donne-moi une chance. Je changerai, je te le jure.
Non, Luc Cest moi qui ai changé.
Il voulut protester, mais à cet instant une voix grave résonna dans la pièce :
Corinne, qui est là ?
Luc se figea.
Dans le salon parut un homme grand, solide, le peignoir noué, regard tranquille.
Un problème ? demanda-t-il à Luc.
Qui qui cest ? balbutia Luc.
Voilà mon compagnon, répondit paisiblement Corinne. Toi, tu nes que le passé.
Le bouquet glissa de ses mains, les pivoines tombèrent comme des têtes tranchées.
Tu pars seul ? demanda lhomme. Ou tu as besoin daide ?
Luc recula, terrifié.
Noublie ton balai, lança Corinne, alors quil dévalait lescalier.
Il partit sans se retourner.
Dehors, Luc retrouva le vieux banc aux pavés froids, serrant un pédoncule froissé entre ses doigts.
« Comment a-t-elle pu ? » tourna-t-il dans sa tête.
La seule vérité, cest quil avait tout détruit lui-même.
Il la menée aux larmes, au désespoir, puis à la décision qui a tout transformé pour elle.
Il pensa à tous les mots lancés :
poule ;
hystérique ;
bonne à rien ;
vilaine ;
femme inutile.
Et maintenant, elle était heureuse, regardée comme jamais.
« Quel gâchis » glissa-t-il.
Mais il était bien trop tard.
Corinne contemplait son reflet sur la vitre, le regardant séloigner. Aucun mélange de rage ou de triomphe sur ses traits, juste une tendre mélancolie.
Tant dannées consumées, murmura-t-elle doucement.
Puis, en refermant la fenêtre, elle sourit.
Pour la première fois depuis si longtemps, elle se sentait libre, désirée, résolument vivante Dans le salon, Léa surgit en sautillant, les yeux encore endormis, un sourire candide au coin des lèvres.
Maman, tu viens, on fait des crêpes ?
Corinne se tourna vers elle, effleurant la joue de sa fille. Son nouveau compagnon était déjà en train de préparer la pâte, sifflant une mélodie oubliée.
Oui, ma chérie, jarrive !
Au dehors, Luc seffaçait dans la bruine, silhouette dissoute.
À lintérieur, la lumière dorée sépaississait ; lair vibrait de promesses tranquilles, de rires timides et de lendemains propres.
Corinne aspira un instant le parfum des pivoines, brisées mais encore vivantes, puis invita la joie à sinstaller pour de bon.
Aujourdhui, du passé il ne subsistait quune leçon : nattendre de personne la permission dexister. Puis elle se pencha vers Léa et, pour la première fois depuis longtemps, lui murmura :
On va inventer notre bonheur.
Et dans ce petit matin rempli délan, Corinne fit entrer la vie la vraie, celle quon crée soi-même avant de refermer, pour toujours, la porte derrière les vieux fantômes.







