Une femme, Florence, rendit visite à son amie denfance, Chantal. Chantal venait de se remarier. Le premier mariage avait été un vrai désastre : son ex-mari passait plus de temps à refaire le monde au comptoir du bistrot quà la maison, il était désagréable comme pas possible, et il avait fini par quitter Chantal pour une autre tu parles dune romance… Évidemment, Florence avait été de tous les combats à ses côtés : soutien moral, épaule pour pleurer, plats maison Cest à ça que servent les amies, non ?
Dix ans plus tard, providence des cœurs cabossés, Chantal fit la rencontre dun autre homme, un certain François lettré, bien installé dans une grosse boîte à Paris, lantithèse du premier. Florence se réjouissait pour son amie. Lorsquelle fut invitée à découvrir le nouvel appartement du couple, elle débarqua en bonne copine avec une tarte tatin et un bouquet de pivoines.
Lappartement était impeccable, presque digne dune page déco dans un magazine. Florence navait pas assez de superlatifs. Autour de la table, on sirotait un thé Mariage Frères avec des parts de tarte. François, visiblement homme cultivé, fit vite étalage de son humour. Il népargna pas Florence: il lui fit des petites piques sur son «manque douverture», son «esprit encombré de futilités». Il déclara, hilare, que Florence navait jamais ouvert un livre de Modiano ou dAmélie Nothomb, et que la science réfutait toutes les bricoles superstitieuses quelle racontait. Il se permit même quelques réflexions sur la coupe de cheveux de Florence, sa silhouette, et son look «revival années 90». Bref, une véritable démonstration desprit spirituel sauce Paris rive gauche.
Florence, un peu sonnée, ne savait plus où se mettre devant ce festival de sarcasmes. Chantal, au lieu darrondir les angles, semblait captivée par tant desprit brillant et étincelant.
Arriva le sujet du chat de Florence. Pour détourner la conversation, Florence raconta comment elle avait recueilli la chatte Framboise, grosse boule de poils tigrée, trouvée près de la gare Montparnasse. François rebondit: «Les chats sont des nids à microbes Ramasser des animaux errants, cest un signe de déséquilibre psychologique et de narcissisme refoulé.» Chantal riait lorsque François évoquait la pension de vieilles filles envahies de chats.
Et là, Florence sentit ses yeux la piquer: elle se leva, gênée, sexcusa dune migraine soudaine, salua et séclipsa.
La migraine, elle lavait bien. Comme si une équipe de rugbymen lui avait piétiné le crâne. Mais plus que ça, elle avait honte honte de ses larmes, de son incapacité à répondre à ce ping-pong intellectuel, quelle navait jamais lu Modiano, quelle racontait ses rêves idiots à table
Mais soyons honnêtes: ce nest pas Florence qui devrait se sentir honteuse. Honte à celui qui invite chez lui et laisse humilier son invité. Honte à celui qui partage ses passions ou ses amis, puis les laisse se faire égratigner sans sourciller. Honte à celui qui affiche fièrement une citation de Saint-Exupéry sur Facebook, puis se tait tandis quon la piétine. Tout cela relève de la même trahison tranquille.
La trahison ? Cest sacrifier les siens à la moquerie ou à la malveillance. Voilà de quoi il sagit.
Cela, Florence naurait su le formuler; elle nétait ni philosophe, ni agrégée de lettres Juste une amie loyale, qui pressa le pas pour rentrer retrouver sa Framboise. Framboise navait jamais lu Proust, ne brillait pas en société, mais elle se contenta de se blottir sur le canapé et de ronronner.
Florence ne remit jamais les pieds chez Chantal. Dailleurs, ce nétait bientôt plus possible: Chantal et François finirent par se disputer lappartement devant les tribunaux. François était manifestement un grand stratège, sans doute un peu trop malin.
Cest toujours le même refrain: celui pour qui on a trahi finit invariablement par trahir à son tour. Il suffisait dun geste: mettre des limites, protéger son amie à table. Peut-être que François aurait eu plus destime pour Chantal, et se serait abstenu daller trop loin ?
On ne respecte jamais un traître. Et on nhésite jamais à le trahir à la première occasionLa vie avança, pleine de virages, dautres rendez-vous, dautres silences. Florence finit par voir le monde autrement; elle cultiva ses fleurs sur le balcon, elle lut enfin Modiano, non pour plaire à qui que ce soit, mais parce quun jour la couverture bleu pâle lavait attirée dans une librairie de quartier. À force dêtre moquée pour ses lubies, elle se découvrit de nouveaux alliés: des voisins, des inconnus au parc, des femmes simples qui savaient sourire sans tenir de score.
Un soir dhiver, alors que la pluie tambourinait sur les vitrines, elle croisa Chantal par hasard, près de la boulangerie. Un bref salut, un regard fuyant, comme deux amies dautrefois repliées chacune sur leur fierté froissée. Pas un mot dexplication ne fut prononcé. Florence comprit, à la lueur dune réverbère vacillante, quil ny aurait pas de retour en arrière. Elle regagna chez elle, apaisée.
Sur le palier, Framboise lattendait, paisible impératrice. Florence lui ouvrit, laissa tomber son parapluie, et sassit sur le canapé, la chatte lovée contre elle. Pour la première fois, dans le silence, elle remercia intérieurement toutes les trahisons du passé: elles lavaient conduite ici, là où lon aimait sans juger, où lamitié, la vraie, ne séteignait jamais sous la lumière crue du sarcasme.
Dehors, Paris bruissait, indifférente. Dedans, Florence se sentit invincible.







