Une seconde famille En grandissant, Élodie comprit que son père s’était remarié avec Sophie bien tr…

La deuxième famille

En grandissant, Camille se rendit compte que son père et sa nouvelle épouse sétaient installés ensemble avec une rapidité étrange, un peu comme si tout sétait décidé durant une nuit brumeuse à la sortie de la gare de Lyon. Même Élise, qui avait environ six mois de plus que Camille, et Martin, qui avait trois ans de moins, semblaient partager des traits si ressemblants à la fois avec Camille et avec son père que cen devenait curieux, comme si un peintre distrait avait réutilisé les mêmes couleurs pour tous les visages.

Un de ses souvenirs denfance les plus éclatants, cétait cette poupée rousse flamboyante près de la caisse du Monoprix. Camille se souvenait de la sensation de tirer le bras de son père, de lui demander dacheter cette poupée lumineuse, et de son père qui se penchait vers elle, la voix pleine de reproche, presque murmurée comme une brise froide :

Camille, tu ne peux pas être aussi égoïste. Martin a besoin de ses médicaments, il faut bien quon mange tous jusquà la fin du mois, et toi, tu penses encore à une poupée.

Comme sil ny avait pas assez de jouets à la maison.

Camille avait limpression que non seulement son père, mais aussi toute la file dattente silencieuse du supermarché, la regardait avec leurs yeux plissés de jugement.

Car une bonne petite fille (et Camille sefforçait tant den être une) ne pouvait tout de même pas désirer une poupée tandis que son frère avait besoin de soins ? Et quand il ny avait plus rien à manger à la maison.

Oui, des jouets, il y en avait, en réalité. Mais presque tous avaient été cassés par Élise ou Martin. A qui cela importait-t-il ? Certainement pas aux adultes, dont les mondes semblaient tourner autour de soucis plus sérieux que les envies de Camille et cette poupée à la chevelure carmin.

Quand maman était là, elle lui offrait parfois une poupée.

Pas toujours, non. À cinq ans, Camille savait déjà lire les jours de la semaine et savait quen revenant de la maternelle en semaine, même si elles passaient devant un magasin, elle nobtiendrait rien, même avec la plus belle supplication du monde, et quelle se ferait gronder si elle insitait trop.

Mais un dimanche, maman lemmenait au centre-ville, main dans la main, et elle disait simplement :

Alors, Camille, si cest sous quarante euros, choisis ce que tu veux.

Camille connaissait ces quatre billets bleus avec de petits cercles argentés ; si le prix affichait deux chiffres avant la virgule, cétait bon, maman tiendrait parole.

Maman aimait Camille. Jamais elle ne lui reprochait de souhaiter quelque chose pour elle en temps de vache maigre. Si elle râlait, cétait pour les caprices comme ce jour où Camille sétait roulée par terre à la Fnac en espérant, comme elle avait vu certains enfants lobtenir, quon cède devant le bruit, que lon offre la poupée pour acheter le silence.

Maman nétait pas de ce genre. Non seulement elle sétait fâchée, mais elle avait même privé Camille de dessins animés.

Pourtant, le dimanche venu, elle accédait à la demande de sa fille. Jamais elle ne disait que vouloir une poupée ou rêver dun peu de bonheur était être égoïste quand la maison entière tanguait sur la crête des difficultés.

Mais des problèmes, il y en avait. Maman était malade de longues années, des traitements avaient suivi, sans guérir. La maladie, subtile, avait dérobé maman à Camille alors quelle navait que six ans.

La première année après, il ny eut plus ni poupées, ni histoires du soir, ni marques daffection particulières. Son père menait Camille à lécole puis la récupérait. À la maison, il préparait toujours les mêmes coquillettes ou saucisses, plats uniformes, brefs comme des rêves de pluie ; Camille naimait pas sa cuisine, mais il fallait bien manger, il ny avait rien dautre.

Son père sinstallait devant la télévision qui semblait émettre en continu. Sports, talk-shows et silence pour la maison entière.

Camille demandait parfois à regarder un dessin animé. Son père lui répondait daller réviser ses leçons ou lire un livre. Elle obéissait, apprivoisant peu à peu un amour des aventures de papier, se glissant dans les mondes de livre comme son père séchappait dans ses matchs et ses débats.

Un jour, après un hiver vert dhumidité, Élise et Martin apparurent dans la vie de la maison, presque comme sils étaient sortis dun rêve pressé. Avec les années, Camille se demanda combien de temps il avait fallu à son père et sa nouvelle compagne, Claire, pour réunir toutes les pièces du puzzle aussi vite. Elle observait, sourde à la logique onirique des ressemblances entre Martin, Élise et elle-même, et ne comprenait pas alors pourquoi son père semblait aimer ces deux-là dune tendresse rare, et elle, Camille, se voyait sans cesse réprimandée pour son soi-disant égoïsme.

Son père et elle déménagèrent chez Claire, loin du centre de Bordeaux, dans une petite maison gentillette. Il ny eut pas de chambre pour Camille. Au lieu de ça, elle dormait dans le couloir entre les chambres dÉlise et Martin, un petit renfoncement séparé dun rideau que, chaque matin, Élise aimait tirer dune main rageuse pour réveiller Camille en la tirant par les cheveux.

Faut quelle se lève sinon on va rater lécole ! disait Élise à qui voulait bien lentendre.

Peu importait quand survenait ce réveil brutal : chaque matin, même le dimanche, souvrait sous le même fracas.

Peu à peu, toutes ses affaires à Camille livres, peluches furent confisquées et remises à Élise.

Pourquoi taurais besoin de ces jouets ? Tu passes ton temps dans les bouquins ! jugeait son père lorsquelle exigea quon lui rende lours en peluche envoyé de Normandie par sa grand-mère.

La grand-mère maternelle, qui vivait jadis tout en haut, dans les lumières pâles de Lille, occupait un poste important au port, quelque chose de bien payé, pensait plus tard Camille.

Elle aimait sa petite-fille, mais la voyait peu. Parfois, il y avait un coup de téléphone à travers la brume, à rater un battement de cœur. Lors dun de ces appels, Camille raconta quon lui avait pris son ours et donné à Élise. Son père se mit en colère, puis lassit pour une grande discussion.

Nous vivons dans la maison de Claire. Elle soccupe de nous. Tu imagines tout ce quelle a fait pour moi, pour nous garder à flot après la mort de ta mère ?

Tu voudrais que papa disparaisse et que tu sois toute seule, toi, Camille ? Elle fit non de la tête. Son père agissait injustement avec elle, mais il était tout ce qui lui restait.

Alors pourquoi tu veux détruire ma famille par tes caprices, sale gamine ? Pour un misérable ours en peluche, tu me mets dans de tels états ?

On la donné à Élise : elle en avait envie, on lui a donné, cest tout.

Il faut thabituer, tu nes pas la seule enfant de la maison, les autres aussi ont droit au bonheur.

Toi tu as une grand-mère riche qui tenvoie tout le temps des cadeaux, Élise na rien. Tu trouves ça juste quelle souffre parce que toi, tu es couverte de présents ?

Il faut partager.

Même toute petite, Camille sentait labsurdité dans le raisonnement de son père, comme une phrase bancale venue dun conte de fées mal raconté. Mais lexprimer aurait été bien vain : personne nécoutait vraiment ses questions ni ses idées.

De toute façon, il y avait dautres problèmes en suspens. Martin, par exemple, présentait dimportantes difficultés : troubles neurologiques, blessures enfouies à la naissance ce quelle na compris que bien plus tard. Une grande partie de largent sévaporait entre médicaments, spécialistes, rendez-vous dans des centres déquithérapie ou de balnéo ; on menait Martin partout, comme en quête dun miracle.

Des progrès furent faits, lentement : le garçon rattrapait son retard, pouvait espérer, disaient les médecins, atteindre un jour les autres.

Pour parvenir à tout cela, son père devait sacrifier presque chaque euro gagné sur Bordeaux. Et la plus grande injustice Camille en avait la gorge serrée cétait dentendre les félicitations envers Martin pour le moindre petit effort, alors que ses propres victoires, ses concours de rédaction, ses notes parfaites, passaient inaperçues.

Cest pas un exploit non plus, lançait son père à propos dun diplôme, ça peut servir à allumer la cheminée.

Si tu savais gagner de largent pour les médicaments de Martin, là tu serais utile.

Au lieu de me montrer tes bouts de papier

Après cela, Camille se retira davantage dans sa coquille et cessa de chercher un mot gentil de son père.

À la surprise générale, ce fut la belle-mère, Claire, qui se montra la plus humaine. Au fil des années, Camille dut admettre que Claire, finalement, nétait pas la marâtre des contes. On nattendait pas delle quelle prenne soin de Camille, pas de laimer comme sa propre fille.

Mais elle commença à féliciter la fillette, à lappeler « ma petite aide » quand Camille, à onze ans, simpliqua dans les tâches ménagères principalement pour cette dose de reconnaissance, si rare à la maison.

Et puis, cétait presque une joie étrange dobserver les disputes entre Claire et sa vraie fille, Élise, au sujet de Camille :

Tu la couvres de compliments et tu lappelles mon soleil, mais moi, tu ten fiches ! Tu ne fais que me gronder ! Papa maime, lui, au moins

Papa taime, cest pour ça quil supporte tes bêtises ! À fumer derrière le collège, à embêter les petites classes, moi, jen ai plein le dos de courir voir la directrice à cause de toi !

Camille napporte pas dennuis, elle

À la suite dune dispute, Élise senfuit. On la chercha durant des jours, des battues furent organisées. Tout le monde pleurait, se rongeait, mais Camille, pour la première fois depuis des années, sentit une paix nouvelle régner dans la maison, la certitude de ne plus avoir à craindre au lever du jour.

Parfois, elle surprenait même un désir interdit : que jamais Élise ne revienne. Sans elle, sa vie aurait été si différente.

Mais Élise fut retrouvée. La vérité se révéla plus étrange encore : la fillette de onze ans avait passé ces jours chez un camarade, un garçon au regard trop vieux, et il se passa quelque chose dindéfinissable la famille de Claire et du père de Camille finit par attirer lattention des services sociaux.

Tellement que les enfants furent placés, chacun isolé des autres, promenés dun psychologue à lautre, dun bureau à lautre, dans léther administratif.

Les questions tombaient, il fallait répondre. Et, par petites touches fragiles, une persévérante assistante finit par recomposer le puzzle.

Camille, surtout, tu ne dis rien de travers aux services sociaux ! ordonna son père lors dune visite.

Devant cet homme, Camille ne ressentait plus que du mépris. Il ne se souvenait de son existence que lorsquil fallait sauver les apparences.

Peut-être attendait-il que Camille joue la comédie dune famille unie et normale, quelle couvre, comme un mensonge de rêve, le malheur dÉlise en parlant de la fatalité, « même les meilleurs trébuchent », et non de la faute des parents.

Mais Camille, à onze ans, était déjà plus lucide quil ne laurait cru. Elle ne pouvait lexprimer, pas face à ces adultes étranges, mais elle savait : dans le malheur dÉlise, il y avait la part de son père et même, à sa grande gêne, de Claire, la seule à avoir montré un peu de douceur.

Si la vie de Camille se composait de murs froids, de séparations ouatées, de repas silencieux et de colères flottant dans lair comme des nuages de lait, elle se disait quil nétait guère étonnant que les services sociaux eussent trouvé leur chemin jusquà leur porte.

Sa plus grande inquiétude, elle lapprit plus tard, nétait pas celle de son père.

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Une seconde famille En grandissant, Élodie comprit que son père s’était remarié avec Sophie bien tr…
Mes rêves de devenir une chanteuse célèbre ont été brisés par mes parents, qui ne voyaient là qu’une distraction futile. Pourtant, ils n’ont pas compris un point essentiel.