Une fille pour deux parents

Une fille pour deux
Entre Aurélie et Sébastien, l’amour éclata dun coup, comme un éclair, dès le premier regard. Ils se fréquentaient depuis un mois seulement quand, lors dun dîner, Sébastien se lança soudain :
Aurélie, épouse-moi.
Elle resta bouche bée.
Comment ça, épouse-moi ? On se connaît à peine depuis un mois
Un mois ou non, ça ma suffi pour comprendre que tu es ma destinée. Personne dautre ne compte pour moi, aucune autre femme nexiste à mes yeux
Oh Sébastien Tu sais, au fond, jaccepte, murmura-t-elle avec un sourire timide, et se réfugia dans ses bras.
Ma chérie, tu ne te précipites pas un peu ? insistait sa mère après cette décision spontanée dAurélie. Tu nes pas enceinte, jespère ?
Maman, mais enfin Non, bien sûr que non. Sébastien ma juste dit quil ne pouvait pas vivre sans moi, et moi pareil. Cest simplement notre façon daimer, maman.
Rapidement, ceux qui sétonnaient de la fulgurante union dAurélie et Sébastien reconnurent que ces deux-là étaient faits lun pour lautre. De lextérieur, on voyait bien comme Sébastien était attentif et tendre avec sa femme ; elle aussi lui rendait tout son amour et ses soins.
Leur amour était franc et sincère, mais voilà, un nuage assombrissait leur bonheur. Tous deux désiraient ardemment un enfant, mais la grossesse tant espérée ne venait pas.
Sébastien, il faudrait quon fasse des examens, peut-être quil y a une raison pour laquelle je ne tombe pas enceinte.
Je suis daccord, répondit-il immédiatement.
Des espoirs, des consultations, des trajets, des prières tout échoua. Aurélie ne parvenait pas à enfanter.
Aurélie, jai réfléchi Et si on allait à la Maison dEnfants ? On pourrait adopter, élever un enfant comme le nôtre, proposa timidement Sébastien.
Oui, oui ! s’écria aussitôt Aurélie, qui rêvait de cela depuis longtemps mais craignait le refus de son époux. Je lavais aussi en tête
Alors on y va décida Sébastien Je connais une Maison dEnfants, je passe devant à chaque fois que je rentre de tournée, et cest là que jai réalisé
Quand Aurélie et Sébastien arrivèrent à la Maison dEnfants, parmi tous ces petits visages fatigués et méfiants, une fillette aux yeux bleu pastel, blonde et candide, courut vers Aurélie et lenlaça par les jambes.
Maman ! sexclama la petite. Aurélie ne pouvait se détacher delle.
Ainsi est entrée dans leur foyer Louise, une joyeuse fillette, dont le rire résonnait comme une fontaine. Aurélie, enfin, se sentit pleinement maman, son cœur débordant damour maternel quelle navait jamais pu exprimer. Sébastien, lui aussi, adorait Louise, elle était sa lumière.
Tout allait bien. Aurélie et Sébastien vivaient dans un village où tout le monde se connaissait. Les voisins savaient bien sûr que Louise était adoptée. Tant quelle était toute petite, rien nétait compliqué. Mais en grandissant, Louise, déjà adolescente, apprit un jour quelle nétait pas leur fille biologique.
Louise avait alors quatorze ans. Elle rentra de lécole, bouleversée, cria :
Maman ! Pourquoi tu ne mas jamais dit que je nétais pas votre fille ? Je sais que vous mavez prise à la Maison dEnfants
Ma chérie, calme-toi On voulait attendre que tu sois prête, que tu sois assez mature pour lapprendre sans souffrir. Mais des gens tont parlé, nous avons toujours craind ça.
Louise éclata en larmes, hurla, puis se referma, puis devint amère. À cet âge-là, les ados réagissent curieusement. Louise devenait dure avec ses parents, claquait les portes, parfois même insultait.
Et puis un drame. Sébastien mourut subitement. Aurélie narrivait pas à croire, lorsquon lui annonça que son mari avait péri dans un accident de voiture, sur la route entre le chef-lieu et leur village, juste avant les fêtes de Noël, à cause dune tempête de neige.
Sébastien était souvent absent pour son travail, partait une semaine, et quand il tardait, il envoyait une carte postale, faute de téléphone. Lorsquil mourut, Aurélie avait quarante-six ans. Louise, au lieu de soutenir sa mère, séloigna complètement, sortait sans prévenir, désobéissait, se montrait désagréable.
Aurélie, dans ses dernières forces, tâchait de recoller le lien avec sa fille, pleurait, suppliait, mais ne lui criait jamais dessus. Elles vécurent ainsi. Louise mûrit rapidement. Après le bac, un jour, elle dit à sa mère :
Je pars à Paris.
Aurélie releva des yeux fatigués, serrant une serviette dans sa main.
Pour étudier, ma chérie ?
Non, je pars chercher ma mère biologique
Aurélie manqua dair, déconcertée :
Mais pourquoi, Louise ? Suis-je pas ta maman ?
Louise détourna les yeux vers la fenêtre, resta longtemps silencieuse.
Jai besoin de savoir qui elle est. Je dois comprendre pourquoi elle ma abandonnée, pourquoi elle ma laissée. Jy ai droit, maman.
Tu as raison, ma fille, souffla Aurélie, sachant quaucune raison ne retiendrait Louise.
Près de dix-neuf ans déjà. Louise rassembla rapidement ses quelques affaires dans un petit sac, embrassa Aurélie sur la joue, promit de passer de temps en temps. Louise quitta la maison, vers larrêt de bus. Aurélie la suivit des yeux, le cœur brisé. Aurélie resta seule.
Le temps passa. Les jours traînaient. Aurélie, désormais retraitée, passait de longues soirées dhiver à trier les cartes postales de Sébastien, rangées dans une vieille boîte à bonbons nouée dun ruban. Il y en avait peu, et la dernière, avec des branches de sapin, jaunie par les années, elle lisait au dos : « Ma douce Aurélie, je serai absent trois jours, tu me manques, bisous, ton Sébastien ».
Aurélie caressa la carte de ses doigts tremblants, la pressa contre sa poitrine comme si elle étreignait Sébastien disparu. Des années sétaient écoulées, beaucoup de choses avaient changé dans sa vie. Vingt-cinq ans déjà depuis la mort de Sébastien.
Aurélie restait près de la fenêtre, assaillie de souvenirs. Ces derniers temps, elle saffaiblissait, autrefois elle sortait sur la place, sasseyait avec les femmes près de lépicerie, mais à présent, elle ne sortait que rarement, juste pour faire des courses.
Les fenêtres voilées, la boîte aux lettres vide, le silence règne dans la maison. La maison se remplit de joie seulement quand Louise passe avec ses enfants. Mais cest rare. Le reste du temps, Aurélie est seule. Sur la commode trône une photo de Sébastien portant la petite Louise dans ses bras, tous deux sourient.
Ah, Sébastien, tu es parti si tôt, tu mas laissée seule lui confiait-elle. Il ne me reste plus personne.
Le calme nest rompue que par le vieux chat Félix, qui saute du rebord de la fenêtre et ronronne fort près de sa maîtresse. Aurélie nourrit Félix, prend son thé, décide quelle ira aujourdhui à lépicerie. Elle entre dans la chambre, jette un œil sur la photo.
Elle savoure son thé, quand soudain quelquun frappe à la grille du jardin.
Elle se souvient du jour où Louise lui a annoncé son départ, pour retrouver sa mère biologique. Elle revivait ce matin-là, gris et paisible. Aurélie était assise dans la cuisine, thé fumant, quand quelquun a frappé à la grille.
Elle se chausse, enfile sa vieille étole, sort dans la cour, ouvre la grille : une femme se tient là. Elle apparaît plus jeune quAurélie, les yeux embués de tristesse.
Bonjour Vous êtes Aurélie ? La voix de linconnue tremble.
Oui, et vous ?
La femme hésite, piétine nerveusement.
Je suis la mère de Louise enfin, lautre mère enfin, sa vraie mère Je mappelle Claire Voilà, vous avez compris, dit-elle, un peu confuse.
Aurélie sentit tout son sang se glacer. Louise était partie depuis peu, et voilà sa mère biologique ici Comment la-t-elle retrouvée ?
Attendez, il est arrivé quelque chose à Louise pour que vous soyez ici ? sinquiéta Aurélie. Elle a donc trouvé votre trace ?
Claire parla vite, sembrouilla :
Louise est à lhôpital À Paris, elle a un souci avec son estomac Nous nous promenions dans le parc, elle sest pliée en deux, sest assise sur le banc, blanc comme un linge, jai appelé les secours.
Elles restèrent silencieuses, se jaugeant.
Louise ma retrouvée depuis longtemps, mais elle avait peur de vous en parler Claire sanglota.
Eh bien, pourquoi rester dehors, entrez donc Aurélie se ressaisit. Venez dans la maison.
Elle servit du thé brûlant à Claire, qui, assise à table, raconta :
Jétais très jeune quand jai eu Louise. Mes parents étaient trop stricts, ils mont forcée à labandonner. Mon fiancé a disparu dès quil a su que jétais enceinte, et mes parents mont menacée de me jeter dehors avec le bébé. À la maternité, jai signé les papiers dabandon Jai vécu tant dannées avec cette douleur Oh, pardon, pas le moment Louise voulait absolument que vous veniez à lhôpital.
Aurélie se leva dun bond.
Mais pourquoi ne ma-t-elle pas appelée ?
On lui a volé son téléphone, enfin son sac, sur le banc. Quand les secours sont arrivés, ils lont emmenée. Son sac était resté sur le banc, avec ses papiers, et quand je suis revenue, il avait disparu
Mon pauvre bébé, murmura Aurélie.
Elle ma donné votre adresse, elle a dit : « Trouve ma maman ».
Leurs regards se croisèrent, sans hostilité, seulement anxiété et fatigue.
Allons-y, déclara Aurélie, fermant la porte à clé. Vite, allons-y.
Le vieux car semblait rouler au ralenti. Aurélie et Claire ne disaient rien au départ, puis, peu à peu, se confièrent.
Je suis seule aussi, soupira Claire. Mon mari est décédé il y a trois ans, malade. Nous avons vécu longtemps ensemble, mais je nai jamais pu avoir dautre enfant. Dieu ma puni pour mon abandon, je le sais bien Mon châtiment.
Alors il ne nous reste que Louise, murmura Aurélie.
Oui Une fille pour deux, conclut Claire avec tristesse.
À lhôpital, on leur demande :
Vous venez voir qui ?
Notre fille, Louise Dupont, répondent Aurélie et Claire ensemble.
Vous êtes qui, pour elle ?
Sa mère reprennent les deux femmes dune même voix, puis échangent un regard et éclatent de rire.
Deux mamans ? Bon, allez-y
Louise, pâle, reposait sous perfusion. En les voyant, elle sourit radieusement.
Maman et maman, murmura-t-elle.
Aurélie lembrassa la première.
Doucement, ma fille, je suis là, puis Claire sassit près delle.
Tout ira bien désormais, tu n’es pas seule, lui dit Claire en lui rajustant la couverture.
Longtemps, elles restèrent à parler avec Louise.
Depuis, Louise eut deux mamans, puis un mari et deux fils. Pour Aurélie et Claire, cette fille devint leur unique trésor partagé. Toute la famille se retrouve parfois.
Merci davoir lu, de votre soutien et de votre fidélité. Beaucoup de bonheur à vous !

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