Pour éviter la honte, elle accepta de vivre avec un homme bossu… Mais lorsque, à voix basse, il lui …

Paul, cest toi, mon chéri ?

Oui, maman, cest moi Pardonne-moi dêtre rentré si tard

La voix de ma mère, tremblante de fatigue et dinquiétude, résonna dans la pénombre du couloir. Elle se tenait là, en vieux peignoir, une veille lampe de poche à la main comme si elle mattendait depuis toujours.

Paul, mon petit, où étais-tu donc passé jusquà pas dheure ? Le ciel est déjà noir, les étoiles brillent comme les yeux danimaux sauvages

Maman, jétais avec Julien. On travaillait sur nos devoirs, on révisait Jai simplement perdu la notion du temps. Pardon de ne pas tavoir prévenue, je sais que tu dors si mal

Ou peut-être que tu étais chez une fille ? fit-elle soudain dun air suspicieux. Tu serais pas tombé amoureux, toi ?

Maman, arrête ! ris-je en retirant mes chaussures. Tu sais bien que je ne suis pas le genre de garçon dont les filles rêvent sous leur fenêtre Qui voudrait dun bossu, avec des bras de singe et une tête en bataille ?

Mais dans ses yeux, je vis passer une ombre de tristesse. Elle ne ma jamais vu comme un monstre, mais comme son fils, quelle a élevé dans la misère, le froid et la solitude.

Il est vrai que je nétais pas beau. Je ne dépassais guère le mètre soixante, voûté, les bras longs, presque jusquaux genoux, la tête grande, avec des boucles en bataille comme un pissenlit. Petit, on me traitait de « petit singe », « esprit de la forêt », « lextraordinaire ». Mais en grandissant, jétais devenu plus quun homme.

Avec ma mère, Geneviève Martin, nous étions venus dans ce petit village du Loiret quand javais dix ans. Nous avions fui la ville la pauvreté, la honte : mon père était en prison, ma mère abandonnée. Il ne restait que nous deux. Deux contre le monde.

Ton Paul, il ne fera pas long feu, marmonnait la vieille Lucienne, en posant les yeux sur le garçon chétif que jétais. On nen entendra même plus parler, il disparaîtra comme il est venu.

Mais je nai pas disparu. Je me suis accroché à la vie comme une racine dans la pierre. Jai grandi, jai soufflé, jai bossé. Et Geneviève une femme au cœur dacier, les mains marquées par les fournées de pain faisait du pain pour tout le village. Dix heures par jour, année après année, jusqu’à lépuisement.

Quand elle na plus pu se lever, jai pris tous les rôles : fils, fille, infirmier et aide-ménagère. Je lavais, je préparais la bouillie, je lui lisais de vieux magazines à voix haute. Et le jour où elle est morte discrètement, comme une brise qui glisse dans les champs jai serré les poings devant le cercueil et je me suis tu. Je navais même plus de larmes.

Mais les gens nont pas oublié. Les voisins ont apporté à manger, donné des vêtements chauds. Puis, peu à peu, certains sont venus chez moi. Dabord les gamins passionnés par la radio. Je réparais les postes, orientais les antennes, soudais les fils javais des mains dor, bien qu’elles paraissaient malhabiles.

Puis les filles ont commencé à passer. Dabord pour bavarder ou boire du thé avec de la confiture. Puis, elles restaient, riaient, parlaient.

Et puis, je men suis rendu compte : lune delles, Solène, restait toujours la dernière.

Tu nes pas pressée ? ai-je demandé un soir, quand tout le monde était parti.

Je nai nulle part où aller, a-t-elle soufflé, les yeux baissés. Ma belle-mère me déteste. Trois frères bruts et méchants. Mon père boit. Pour eux, je ne compte pas. Jhabite chez une amie, mais je ne pourrai pas rester Chez toi, cest calme. Cest paisible. Je ne me sens pas seule ici.

Je lai regardée et pour la première fois, jai compris que je pouvais être utile à quelquun.

Reste ici, jai simplement dit. La chambre de ma mère est vide. Prends-la. Je ne te demanderai rien. Aucun mot, pas même un regard. Sois juste ici.

Les gens ont commencé à jaser. Chuchotaient dans mon dos :

Un bossu et une jolie fille ? Quelle blague !

Le temps a passé. Solène faisait le ménage, cuisinait, souriait. Je travaillais, en silence, je prenais soin delle.

Et quand elle a eu un fils, tout a basculé.

À qui ressemble-t-il ? demandaient les voisins. À qui ?

Le petit, Baptiste, regardait vers moi et disait : « Papa ! »

Et moi, qui naurais jamais cru devenir père, jai senti un soleil naître dans ma poitrine.

Je lui ai tout appris : réparer une prise, pêcher à la ligne, lire lettre par lettre. Et Solène, les regardant, disait :

Tu devrais te trouver une femme, Paul. Tu nes plus seul ici.

Tu es comme une sœur pour moi, lui répondais-je. Dabord toi, je veux te marier à un homme bien. Après, on verra.

Et cet homme est apparu, jeune, du village voisin. Honnête, travailleur.

On a fêté leur mariage. Solène est partie avec lui.

Un jour, je lai croisée sur le chemin et lui ai dit :

Jaimerais te demander une chose Laisse-moi Baptiste.

Quoi ? sétonna-t-elle. Pourquoi ?

Je sais bien Quand on met un enfant au monde, tout change à lintérieur. Mais Baptiste, ce nest pas ton sang. Tu finirais par loublier. Moi, je ne pourrai jamais.

Je ne te le donnerai pas !

Je ne larrache pas, ai-je murmuré. Viens le voir quand tu veux. Mais laisse-le vivre ici.

Solène hésita longtemps. Puis appela son fils :

Viens ici, Baptiste ! Dis-moi, tu veux vivre avec maman ou avec papa ?

Lenfant accourut, les yeux brillants :

Et on ne peut pas faire comme avant ? Que tu viennes avec papa ?

Non, dit-elle tristement.

Alors, je reste avec papa ! cria Baptiste. Et toi, maman, viens nous voir !

Voilà comment cela sest fait.

Baptiste est resté. Pour la première fois, jétais vraiment père.

Mais un jour, Solène est revenue :

Nous devons déménager en ville. Je prends Baptiste avec moi.

Lenfant se mit à hurler comme un petit animal blessé, sagrippant à moi :

Je nirai nulle part ! Je reste avec papa ! Avec papa !

Paul murmura Solène en détournant le regard. Mais il nest pas de toi.

Je sais, répondis-je. Je lai toujours su.

Je menfuirai pour revenir chez papa ! sanglotait Baptiste.

Et en effet, il revenait. Encore et toujours.

On venait le chercher, il revenait.

Finalement, Solène céda.

Quil en soit ainsi, dit-elle simplement. Il a fait son choix.

Une vie nouvelle a commencé.

Chez la voisine, Martine, le mari sétait noyé. Buveur, violent, un véritable bourreau. Pas denfants il ny avait jamais eu damour dans leur foyer.

Jai commencé à passer chercher du lait. Puis à réparer la clôture, refaire la toiture. Et puis, tout simplement, à venir pour un thé, parler.

Petit à petit, nous nous sommes rapprochés. Prudemment. Avec la douceur de gens abîmés.

Solène mécrivait. Elle mannonça que Baptiste avait une petite sœur, Amandine.

Amène-la, ai-je répondu. Une famille doit rester unie.

Lannée suivante, ils sont venus.

Baptiste ne quittait plus la petite. Il la portait, fredonnait, lui apprenait à marcher.

Mon fils, supplia Solène. Viens vivre avec nous. En ville, il y a le théâtre, lécole plein de possibilités

Non, secouait la tête Baptiste. Je ne laisserai pas papa. Et Martine, je la considère déjà comme une mère.

Puis lécole arriva.

Tandis que les garçons se vantaient de leurs pères routiers, militaires ou ingénieurs, Baptiste ne rougissait pas.

Mon père ? disait-il fièrement. Il sait tout réparer. Il comprend comment marche le monde. Il ma sauvé. Cest mon héros.

Le temps a passé.

Un soir, Martine, Baptiste et moi, nous étions assis ensemble près de la cheminée.

On va avoir un bébé, annonça Martine. Un tout petit.

Et vous vous ne me mettrez pas dehors ? souffla Baptiste.

Quelle idée ! sexclama Martine, en le serrant dans ses bras. Je tai toujours considéré comme mon fils, tu sais ? Jai toujours rêvé de ça !

Mon garçon, ai-je murmuré en contemplant les flammes. Comment peux-tu croire le contraire ? Tu es tout mon univers.

Quelques mois plus tard, Louis est né.

Baptiste le portait dans ses bras, comme le plus précieux des trésors.

Jai une sœur, murmurait-il. Un frère. Un papa. Et Martine.

Solène continuait décrire, appelant Baptiste.

Mais il répondait toujours :

Je suis déjà rentré. Je suis chez moi ici.

Les années ont passé. On a cessé de rappeler à tout le village que Baptiste nétait pas mon fils. Les murmures se sont tus.

Quand Baptiste est devenu père à son tour, il racontait à ses enfants et petits-enfants lhistoire du plus merveilleux papa du monde.

Il nétait pas beau, disait Baptiste. Mais il avait en lui plus damour que tous les hommes que jai connus.

Et chaque année, pour le souvenir, toute la famille se retrouvait à la maison enfants de Martine, enfants de Solène, les petits-enfants, arrière-petits-enfants.

On buvait du thé, on riait, on se rappelait.

On na jamais eu meilleur père ! sexclamaient les grands, levant leurs tasses. Si seulement il y avait plus de papas comme lui !

Et, invariablement, un doigt se tendait vers le haut vers le ciel, les étoiles, le souvenir de cet homme qui, envers et contre tout, était devenu un véritable père.

Le seul.

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Pour éviter la honte, elle accepta de vivre avec un homme bossu… Mais lorsque, à voix basse, il lui …
Mon mari et moi avons laissé notre appartement à notre fils et sommes partis vivre à la campagne. Lui, il s’est installé chez sa belle-mère et a mis notre appartement en location.