« Marie, reste donc à la maison. Dois-je vraiment t’emmener partout sous prétexte qu’on est mariés ?…

Manon, reste donc à la maison. Je ne suis tout de même pas obligé de temmener partout sous prétexte quon est mariés, non ? grogna Alexandre, sadmirant devant la glace du couloir. Manon nécoutait déjà plus son mari. Elle préparait son sac pour partir chez des amis à leur résidence secondaire, se montrant, comme toujours, une parfaite maîtresse de maison.

Ce jour-là pourtant, lambiance était différente. Manon tomba nez à nez dans lentrée avec Alexandre, élégamment vêtu dune chemise blanche dété ce qui la surprit.

Alex, pourquoi tu tes mis sur ton trente-et-un ? Nespère pas que je vais encore détacher ta chemise pleine de traces de barbecue ! dit-elle en secouant la tête, avant dajouter : Prends les sacs, ils sont prêts, je me change et on pourra y aller.

Alexandre contempla, résigné, les deux cabas pleins de victuailles que Manon lui tendait.

Tout ça ? Mais tes sérieuse ? bougonna-t-il, alors même quil sen emparait.

Bah, normal ! On part à la campagne, non ? Et entre nous, Lydie a beau être mon amie, la cuisine, ce nest pas son truc… Jai tout amené : pommes de terre nouvelles, taboulé, un bon poulet rôti… Si tu préfères sa tambouille à elle, ce sera sans moi ! Pas envie de finir à lhôpital pour intoxication, hein, excuse-moi de te le rappeler !

Alexandre fronça encore plus les sourcils.

Manon, aujourdhui Eh bien, reste donc à la maison. Prépare-toi un plat léger, va courir un peu au parc vu ton boulot assise, il y a des petits bourrelets qui sinstallent ! Moi, jen ai juste pour cinq minutes, je file voir Valère, et je reviens.

Attends, tu vas chez Valère tout seul ? sétonna-t-elle. Il fit claquer sa langue, gêné.

Je ne voulais pas te le dire, mais bon : ils ont divorcé. Valère avait besoin de nouveauté, il a une nouvelle copine. Il ma demandé de laide pour le barbecue, tu sais bien que personne ne sait les faire comme moi.

Il sourit, gonflé dorgueil, et écarta les sacs du chemin.

La nouvelle abasourdit Manon. Elle sentendait bien avec Lydie depuis des années, même si elle les voyait moins ces derniers temps, accaparée par son travail et lappartement quelle possédait avant le mariage. Ses locataires avaient récemment disparu en laissant tout en pagaille, la question de vendre se posait sérieusement…

Entre les tâches du quotidien et le travail, elle navait pas pris le temps dappeler Lydie depuis des semaines. Jamais elle naurait imaginé que le couple parfait de ses amis éclaterait de la sorte !

Cest pas vrai… Maintenant, il a ramené une beauté toute refaite et tu veux pas que je vienne pour pas me montrer, cest ça ?

Mais non, une fille comme les autres, tu verras rien de spécial. Va, profite pour te reposer à la maison, ma chérie. Avec Lydie, vous aurez tout le temps de critiquer la nouvelle, rigola Alexandre.

Mais au fond delle, quelque chose poussait Manon à venir. Par complicité féminine, par curiosité, ou simple solidarité Elle réussit finalement à convaincre son mari de lemmener avec lui.

***

Durant la moitié du trajet vers la campagne, Alexandre grommela sur les embouteillages et les conducteurs parisiens quil trouvait franchement mauvais. Manon, elle, négociait la vente de son studio par SMS avec une agence immobilière.

Tu gères, même sans moi, on dirait, lança Alexandre en jetant un œil à la conversation de sa femme.

Si on peut dire La moitié des acheteurs veut y vivre dès la signature, lautre exige meubles neufs et rénovation alors que tu sais dans quel état il est…

Cest pas largent des travaux qui manque, remarqua-t-il avec détachement.

Mais moi, jaimerais partir au bord de la mer, pour une fois ! Tu crois quon pourrait y aller cet été ?

Choisis : soit la rénovation, soit les vacances. Jai du travail, tu le sais ; la mer, ce sera pas pour tout de suite.

Manon expliqua quune voisine voulait y loger sa fille et son gendre. Elle sy était préparée. Lidée déplut à Alexandre, qui y voyait une perte de temps.

Les locataires, tes pas sérieuse ? On nen tirera rien ! Vendons, puis jutiliserai largent pour… commença-t-il, la voix professorale.

Pour lutiliser à ta guise, comme dhabitude soupira Manon.

Cest NOTRE appartement, on décide ensemble, on est une famille, non ?

Arrivés à la maison de campagne, Valère les attendait déjà devant le portail, hilare.

Et alors, les grand-mères, on traîne ? plaisanta-t-il. Alexandre le serra dans ses bras pendant que Manon observait son ami : nouveau look, tee-shirt moulant et jeans branchés troués du jamais-vu du temps de Lydie !

Manon, viens dans la cour ! Lâche ces sacs, ma copine sest déjà fait livrer un menu complet du resto, Valère entraîna Manon au jardin, oubliant les pique-niques.

Dans la tonnelle, la fête battait son plein. Manon entendait rire deux jeunes femmes blondes, en paréo, qui venaient tout juste de sortir de la piscine.

Valère avait bel et bien remplacé Lydie par une poupée à la poitrine gonflée et à la crinière démesurée. Manon, sans être un mannequin, se sentit soudain très différente.

Alexandre, lui, était tout affairé à faire des risettes aux invitées, ignora sa femme, qui le remarqua sans mot dire.

Sur la table, rien dautre que pizza industrielle et snacks dans des assiettes jetables. “Lydie hallucinerait si elle voyait son Valère se nourrir comme ça !” pensa Manon.

Bon, présentation : voilà Manon, la femme dAlex. Elle bosse à la maison, freelance, ça veut dire chômeuse en fait, lança Valère, blessant Manon.

Et voilà lamour de ma vie, ma reine Angélique, et sa copine, Daphné, souffla-t-il avec emphase.

Mais il négligea de présenter Alexandre aux filles fait que Manon nota tristement.

Angélique est esthéticienne, se vanta Valère.

Ce nest pas caissière, Lydie…, pensa Manon.

Esthéticienne et maquilleuse, corrigea Angélique. Au fait, Manon, je vous fais une remise si vous voulez, hein !

Mal à laise parmi ces jeunes femmes en tenue de plage, Manon resta assise.

Alexandre retroussa ses manches et se mit à surveiller le barbecue.

Parle donc un peu avec les filles, encouragea Valère. Daphné est coiffeuse. Elle proposait de refaire la coupe dAlex, il est resté coincé dans les années 90.

Arrête, Daphné na jamais dit ça ! Alex est élégant, minauda Angélique.

On va se baigner, vous venez ? lança Daphné. Elles dévisagèrent Manon dun sourire moqueur.

Non merci. Valère, si javais su, jamais je ne serais venue. Cette ambiance, franchement Du temps de Lydie, au moins…

Eh, commence pas avec la paysanne ! Les filles nont rien contre toi ; cest même toi qui es désagréable, répliqua Valère.

Pas contre moi ? Elle me propose darranger mon visage et lautre drague mon mari ! Sachez quil est trop radin pour se payer des soins chez vous. Notre voisine le coupe gratuitement, alors bon ! lâcha-t-elle avant de retrouver Alexandre.

Alexandre, absorbé par les deux jeunes femmes près de la piscine, assista impuissant au début de lorage conjugal.

Alex, rentre-moi. Jen ai marre, exigea Manon.

Mais enfin, Manon, cest pas possible. On était bien, non ?

Bien ? Cétait mieux quand Lydie était là !

Ton épouse est fatiguée. Rentre-la ! intervint Valère, partant vers la piscine.

Alexandre, saisissant son épouse par le bras, lui lança fermement :

Franchement, Manon, tu fais quoi ? Tas oublié comment on se comporte en société ? Prends lair, va promener avec les voisins ou chez ta mère, je tappelle un taxi.

Manon vira au rouge. Les chuchotements dAngélique et Daphné la mettaient hors delle. Et son mari continuait :

Jai pas le droit de passer un bon moment sans tentendre râler ? On se fatigue Tes devenue une vieille aigrie, Manon !

Tu veux des jeunettes, comme Valère ? Pourquoi tu mas caché que tu les connaissais déjà ?

Parce que ça me regardait. Oui, on sest vus la semaine passée en café ; et alors ?

Très bien. Ne rentre pas ce soir. Elle balança le reste de marinade sur sa chemise blanche et sortit, furieuse.

Quittant la fête, Manon comprit plus clairement que jamais pourquoi son mari navait pas voulu linviter.

Sur le chemin de la gare, elle appela son amie Lydie pour se plaindre, mais reçut une réponse cinglante :

Quest-ce que tu me veux, Manon ?

Manon fut stupéfaite.

Lydie cest Manon.

Je veux plus te voir, ni ton Alex ! Cest lui qui a présenté cette blonde à mon Valère et ils sont partis ensemble ! Tétais vraiment au courant de rien ?

En réalité, Manon ignorait tout. Lydie raconta comment Alexandre avait présenté Angélique à Valère, et que le reste avait suivi. Elles finirent par se réconcilier, mais la blessure était là.

Désormais, Manon savait que son mari menait une double vie soigneusement dissimulée et quelle ne pourrait plus continuer ainsi.

***

Elle prit un taxi pour la maison de sa mère dans une petite commune en périphérie de Bordeaux. Ses garçons y passaient lété avec leur grand-mère.

Manon, tes là sans prévenir ? Tout va bien ? sinquiéta Zinaïde, sa maman.

Je fais une pause. Ras-le-bol. Lété passe et nous, on ne fait rien…

Mais Alexandre travaille, tu sais que ce nest pas simple, tenta sa mère.

Et pourquoi devrais-je toujours lattendre ? Pourquoi attendre ses vacances pour respirer ?

Tu es mariée, Manon, partir sans ton mari…

Il part bien sans moi, alors pourquoi pas moi ?

Zinaïde lui servit une tasse de thé et Manon se confia sur la scène du barbecue.

Monsieur voulait du neuf ! Et nous, on attendait sagement. Je pars enfin en vacances avec les garçons, fin du débat. Les économies pour les travaux serviront pour les vacances.

Sa mère comprit, tout en la suppliant de ménager les enfants

Les garçons rentrèrent tout excités.

Maman, tes déjà là ?

Oui, je viens vous chercher.

Oh non !

Si, si, on rentre à la maison et puis on part à la mer ! Tante Hélène nous attend depuis des lustres.

Lépisode chez Valère lavait décidée. Elle réalisait à quel point ses intérêts divergeaient de ceux de son mari, comment ils sétaient laissés dériver, chacun de leur côté.

Manon en avait assez dobéir, de laisser Alexandre toujours décider pour deux. Aujourdhui il me ment, demain il partira comme Valère, et il me laissera tout vendre pour rien, pensa-t-elle, décidée.

Elle répondit à sa voisine, acceptant de louer son appartement à la fille de celle-ci. Quelques heures plus tard, elle recevait déjà le virement : une petite victoire sur son mari.

***

Après la soirée inoubliable, Alexandre trouva refuge chez sa mère. Deux jours à faire grise mine, il rouspétait sans cesse sur Manon, essayant en vain de la joindre.

Elle me boude vraiment ! Elle se prend pour une reine, pensa-t-il, frottant vainement la tache de marinade sur la chemise ruinée.

Au bout de trois jours, Alexandre rentra enfin chez lui, mais la maison était vide. Aucun enfant, aucun bruit : le frigo était vide, les placards aussi.

Il finit par tomber sur la voix de son fils, Ilyes, derrière le téléphone.

Allô papa ? Maman nest pas là. On est chez tatie Hélène à Biarritz, elle est à la plage.

Et vous rentrez quand ?

On sait pas. Maman a pris des vacances, elle a dit.

Les mots restaient coincés dans la gorge dAlexandre.

***

Une semaine à locéan passa en un clin dœil. Manon et ses enfants revinrent enfin, reposés et en pleine forme, accueillis par un Alexandre bougon.

Ce nétait pas seulement la jalousie quil ressentait : Manon avait osé ignorer ses appels, partir sans lui, PIRE, dépenser largent pour autre chose que ce quil décidait…

Manon, sans un mot, rangea sa valise dans la chambre.

Les garçons engloutirent les viennoiseries que leur père avait rapportées, et senfuirent jouer. Alexandre retrouva son épouse.

Tu nas rien à me dire ? fit-il dun ton sec.

À propos de quoi ?

La tension monta dun cran. Alexandre fulminait.

Les économies, cétait pour les travaux ! Tu les as dépensées à la plage.

Pour mon appartement, précise. Tu as ajouté cinq mille euros, le reste cétaient mes cinquante mille. Donc arrête.

Ne tourne pas le dos ! Ce nest pas à toi toute seule ! Et lappart ? Tu ne vends pas ?

Je lai loué. La fille de la voisine a besoin dun logement.

Pour la première fois, Manon soutint son regard. Sur le visage amaigri dAlexandre, la colère était visible.

On devait vendre, refaire les travaux ! Je me suis tu sur tes vacances, mais là tu dépasses toutes les limites ! cria-t-il.

Allons, Alexandre, tu timagines que, parce quon est mariés, je dois temmener partout et ne gérer que selon tes choix ?

Ces mots, quil avait lui-même utilisés, lui revinrent comme un boomerang.

Et je ne te rends pas de compte sur tout. Mon appartement, mon choix !

Non ! On va partager, on est mariés. Je veux la moitié, moi aussi !

Tout dans lattitude dAlexandre clamait la peur de perdre son bien.

Mais Manon nen démordait pas.

On partagera, selon la loi, mais lappartement davant notre mariage est à moi. Je le vendrai après le divorce.

Quel divorce ? Tu nas aucune raison ! On a deux enfants !

Maintenant tu ten souviens ? Les raisons ne manquent pas : tes sorties, ton contrôle, ton mépris… Va demander à Daphné de soccuper de toi. Moi aussi, jaspire à du changement, moi aussi je veux vivre pour moi !

Du tac au tac, Manon entama les démarches de divorce.

La cohabitation sous le même toit devenait glaciale : les enfants repartis chez leur grand-mère, Manon cessa de cuisiner pour Alexandre chose impensable pour cette gourmette. Et pour se motiver, elle suivit le régime que son mari lui conseillait si souvent…

Après plusieurs tentatives de trouver de quoi se nourrir dans un frigo vide, Alexandre déjeuna à la cafétéria du bureau une solution écœurante et surtout coûteuse pour ce radin.

Quelques soirs, Alexandre démontra son refus de la situation en dormant sur le balcon mais la pluie et le froid bordelais eurent vite raison de son héroïsme. Il retourna chez sa mère, qui, peu ravie, lui fit comprendre quil ferait mieux de remettre un peu dordre dans sa famille.

Alexandre accusa tout sur son épouse, prétendant auprès de sa mère que Manon samusait sur la côte. Manon en riait presque à chaque fois quils se croisaient dans le couloir ou la cuisine.

Après une semaine de ce régime inconfortable, Alexandre, armé de ses valises, retourna vivre chez sa mère.

***

Deux semaines après la fameuse soirée, Alexandre tenta de séduire Daphné, persuadé que, désormais libre, il pourrait limpressionner.

On a fait une petite sortie, ça ma suffi, répondit-elle malicieusement au téléphone.

Daphné se souvenait bien de ce mari trop avare pour offrir un bouquet depuis la fête.

Pourtant, il me semblait quon aurait pu se revoir. Tas toujours ma coupe de cheveux en tête ? voulut plaisanter Alexandre.

Mes dispos ont changé, mais je te fais signe si besoin… Vu quapparemment ta voisine continue à te couper les cheveux gratis ! le rembarra-t-elle gentiment.

Alexandre eut beau insister, Daphné ne rappela jamais.

***

La leçon, pour Manon, était limpide : il ne faut jamais laisser quiconque décider à sa place. Ni mari, ni amie, ni belle-famille. À force de dire oui, on soublie et on se réveille un jour étrangère à sa propre vie. Manon avait retrouvé, au bout de cette épreuve, son autonomie et la conviction quon ne devrait jamais cesser dexister pour soi. Car la personne qui vous aime vraiment, vous accompagne dans vos choix elle ne vous enferme pas dans les siens.

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