«Il est tenu d’aider sa sœur», affirme la belle-mère — «Assez !» s’emporta-t-elle. «Dasha, c’est ma …

Journal intime, 14 mars

Assez ! s’exclama ma belle-mère, Madame Lenoir. Camille, c’est ma fille. Et vous, vous ne savez que vous plaindre et compter les sous. Va, Amélie, va-ten ! Tu me donnes de l’hypertension ! Appelle Luc, je dois lui parler, seule à seul !

Où il est, hein ? Amélie, je te parle, où est passé ce robot de cuisine ? Tu las pourtant vu, je lai posé là exprès pour faire de la place !

Je restais au milieu de la petite cuisine, serrant un sac de provisions. À la place où, la semaine précédente encore, trônait fièrement le robot de cuisine offert par Luc à sa mère pour ses 60 ans, il ny avait plus qu’une pile de vieux journaux et une nappe en plastique tâchée par les années.

Madame Lenoir, de quoi parlez-vous ? demandai-je doucement en posant mon sac. Je viens à peine darriver.

De quoi ? De ce robot ! s’énerva-t-elle en ouvrant fébrilement ses placards. Il était là, ce matin ! Et là, plus rien !

Camille la peut-être pris, elle est venue chercher du sel Oui, cest sûr Ma fille, elle la emmené !

Je soupirai silencieusement. Quand Madame Lenoir faisait semblant davoir la mémoire qui flanche, cest que lobjet était déjà chez sa fille aînée.

Camille est passée pour du sel et elle est repartie avec une boîte de douze kilos, les accessoires et le bol à pâte ? dis-je en masseyant sans même retirer mon manteau.

Et alors ? Ma belle-mère se raidit, les lèvres pincées. Elle a des enfants, elle ! Il leur faut des vitamines, des jus frais ! Moi, je suis vieille, vos smoothies me donnent des brûlures destomac ! Camille en a plus besoin. Elle élève ses enfants seule, cest dur pour elle !

Madame Lenoir, Luc a payé ce robot sur trois mois, murmurai-je. Cétait un cadeau pour vous. Rien que pour vous Pour ne pas avoir à râper les carottes sur votre vieille râpe rouillée, pour ménager vos mains.

Ça commence soupira-t-elle, levant les bras au ciel. Vous comptez tout ! Luc, cest un homme, il DOIT aider sa sœur.

Toi, Amélie, tu chipotes toujours pour le moindre sou, on dirait que tu donnes de ta chair. Pour un robot, franchement

On ne compte pas, répondis-je, sentant la migraine monter. On aimerait simplement que nos cadeaux restent chez celle à qui ils étaient destinés Vous vous souvenez de laspirateur du Nouvel An dernier ? Chez Camille.

Le nettoyeur vapeur ? Chez Camille.

Et le service à café italien rapporté de vacances ? Chez Camille, aussi.

ASSEZ ! cria-t-elle, le visage congestionné. Camille, cest ma fille. Et vous, vous nêtes jamais contente, toujours à critiquer.

Va-ten, Amélie. Tu mépuise. Appelle Luc, viens me voir en tête à tête.

Je quittai lappartement. Madame Lenoir allait pleurer au téléphone à Luc, raconter que je lavais « rendue malade » et, rongé par la culpabilité, il rachèterait encore un cadeau coûteux. Puis Camille finirait par le récupérer

***

Luc tapait sur son ordinateur. Il bossait après ses heures, tentant de solder un rapport lorsquen revenant dans le salon je lui expliquai la situation.

Encore ? souffla-t-il sans lever les yeux.

Encore. Le robot est chez Camille. Madame Lenoir a fait mine de rien, puis a avoué.

Il se frotta les paupières. Deux emplois et lappartement à rembourser, tout cela pour soutenir aussi sa famille.

Amélie, cest ma sœur quand même Je fais quoi ? Jarrache le robot de force ? Maman a appelé en pleurant : Camille est dans le rouge, les enfants nont plus de bottes, elle va sûrement revendre le robot.

Le vendre ?! mexclamai-je, consternée. On a offert un appareil à plus de 500 euros pour que ta sœur, qui refuse de bosser plus de quatre heures, le vende à vil prix ?

Nexagère pas, Amélie. Maman a dit : si on chipote, on nest plus sa famille.

Je levai les yeux au ciel. Éternel refrain : Camille, la pauvre, et nous, les avares pleins aux as.

***

Deux jours après, la situation explosa. Madame Lenoir et Camille avaient eu une dispute mémorable. Camille exigeait de largent, sa mère a refusé.

Le téléphone de Luc ne cessait de sonner.

Luc ! hurlait Madame Lenoir si fort que je lentendais dune autre pièce. Elle ma insultée ! Elle ose dire que je ne suis plus sa mère ! Timagines ? Elle ma lancé un torchon à la figure, emporté les courses que tu as rapportées hier ! Quelle ingrate !

Calme-toi, maman essayait-il de temporiser.

Non, tu nimagines pas ! Elle ne donne rien à la maison, tout vient de mon argent, de tes cadeaux. Amélie avait raison, Luc. Vous donnez tout, et elle ne fait que profiter Oh, je suis au bout, mon cœur semballe. Vous venez ce soir ? Je suis si seule, si mal

Nous avons passé la soirée chez sa mère. Je lavais le sol, Luc réparait le mitigeur.

Assise dans son fauteuil, mouchoir en main, Madame Lenoir déversait tout son fiel contre Camille.

Quai-je fait pour mériter une fille pareille ? soupirait-elle. Je lui ai tout donné, tout ! Les meilleurs morceaux, toujours pour elle. Et elle, froide, ingrate, égoïste

Vous, vous êtes mes soutiens. Amélie, tu as de lor dans les mains, merci pour la soupe. Luc, mon roc

En repartant, je me sentais déroutée. La paix semblait revenue, mais javais ce mauvais pressentiment Elles allaient se réconcilier, et on redeviendrait des coupables

***

Trois semaines plus tard, je croisai Camille au centre commercial.

Elle resplendissait : manteau flambant neuf, coiffure impeccable, sacs de chez Galeries Lafayette.

Tiens, Amé, salut ! rit-elle. Ça va ? Et Luc, toujours débordé ?

Je la regardai de haut en bas.

Pourtant ta mère ma dit que tu navais pas de quoi acheter des bottes aux enfants.

Oh, maman exagère toujours. On sest réconciliées, dailleurs.

Elle est formidable, elle ma bien dépannée. Au fait, cest lanniversaire de maman demain, vous venez ? Le programme est grandiose.

Réconciliées ? Quand ça ?

Jeudi dernier. Elle est passée chez moi, a amené de largent, sest excusée. On a pleuré, puis elle ma promis que Luc maiderait à refaire la salle de bain. Il na pas eu une prime récemment ?

Je ne répondis rien. Je fis juste demi-tour et partis.

Arrivée chez nous, Luc emballait un nouvel ordinateur portable pour sa mère, prit évidemment en paiement différé. Lancien avait « mystérieusement » lâché Je me doutais bien : il avait sans doute atterri chez Camille.

Luc, ne le fais pas, dis-je.

Quoi donc ? Je voulais faire plaisir à maman Lancien est mort.

Elles se sont réconciliées, Luc. Et elles ont déjà prévu comment utiliser ta prochaine prime.

Il sarrêta net.

Réconciliées ? Maman a pleuré hier, elle ma dit que Camille ne lui écrivait plus.

Elle te ment. Et elle continuera tant que tu débourseras. Et Camille dilapide tout.

Je lui racontai tout. Le visage de Luc sassombrit.

Voilà la vérité, donc

***

Camille, ses enfants et Madame Lenoir étaient attablées, festoyant. Quand Luc et moi sommes entrés, le visage de la fêtée sest figé.

Oh, mon Loulou, Amélie balbutia-t-elle en échangeant un regard inquiet avec Camille. Vous venez sans prévenir ?

Bon anniversaire, maman, fit Luc. Désolé, on serre la ceinture avec le crédit immobilier, voici des fleurs.

Camille haussa les épaules, inspectant ses ongles manucurés.

La ceinture ? Pourtant maman ma dit que vous vouliez changer de voiture.

Elle peut dire ce qu’elle veut, coupa Amélie. On fait attention, voilà tout.

Madame Lenoir fit la moue :

Bon, asseyez-vous. Camille, laisse une place aux pauvres parents.

Toute la soirée, Luc et moi sommes restés en retrait. Les deux femmes parlaient entre elles.

Maman, tu mavais promis que Luc referait ma salle de bain, non ? lança soudain Camille. Alors, frérot, tu viens quand ? Ma faïence tombe, jose plus inviter personne.

Je nai rien promis, Camille, répondit tranquillement Luc. Je nai pas de quoi financer des travaux chez toi. Ni le temps.

Comment ça ? couina Madame Lenoir, la fourchette en suspens. Luc, tu me fais honte devant elle ! Tu as des économies, je le sais ! Amélie, tu lui as monté la tête ?

Je nai monté personne, répondis-je calmement. On a juste décidé de ne plus vous subventionner, ni l’une ni l’autre.

On offre des cadeaux ? Vous les donnez à Camille. On donne de largent ? Idem. Quand vous vous disputez, on est des héros ; quand vous vous rabibochez, on est les avares. Ras-le-bol.

Mais tu nes personne ici ! sécria Camille, se levant dun bond. Tu débarques, tu as tout sans rien faire, et tu accapares mon frère !

Sans rien faire ? répliquai-je debout. Cet appart, Luc y a mis plus dargent que ne vaut ta propre bagnole !

Les portes, lélectro, tout a été payé par lui, grâce à son travail.

Ouste ! cria Madame Lenoir en désignant la porte. Partez ! Je ne veux plus vous voir tant que vous ne vous serez pas excusés, et que vous naurez pas tenu vos « devoirs » !

Luc fut le dernier à quitter la table. Nous sommes partis en silence. Mon cœur se serrait Luc était dévasté.

***

Deux mois de paix relative. Madame Lenoir ne téléphonait plus, ne demandait rien. Jusquà ce quun soir, elle surgisse sans prévenir.

Loulou fit-elle dune voix plaintive à lentrée, je peux entrer ?

Luc s’effaça. Sa mère ôta ses chaussures, et alla directement à la cuisine.

Je fixai, stupéfaite :

Quest-ce qui vous amène, Madame Lenoir ?

Camille elle est partie. Elle a pris ses enfants, ses affaires, et est allée vivre chez un type dans le Sud.

Eh bien, tant mieux, elle refait sa vie !

Tant mieux ?! Me coupa-t-elle en larmes. Elle ma volé ! Elle a pris tout mon argent, toutes mes économies ! Et quand jai protesté, elle ma traitée de boulet, interdit de lappeler. Elle a aussi emporté TOUT le matériel même ton micro-ondes, Luc

Elle pleurait, mais son fils restait impassible.

Et tu veux quoi, maintenant ?

Loulou, jai plus de quoi payer mon loyer Le frigo est vide. Jai cassé le robinet de la salle de bain, jai inondé les voisins, ils réclament des sous

Camille ne répond plus !

Aide-moi, tu dois avoir de largent, non ?

Luc me lança un regard, jhochai doucement la tête.

Maman, jai des projets. On veut un appart plus grand, on na plus un sou de côté.

Comment ça, pas un sou ?! Je suis ta mère, tu me dois bien ça !

Japporterai à manger, maman chaque semaine. Des basiques : pâtes, pain, lait. Je paierai le loyer et les charges en direct, via lappli.

Mais de largent liquide ou des cadeaux chers, plus jamais. Parce quau premier appel de Camille, tu tempresseras de lui tout refiler.

Tu tu me laisses avec juste du pain et de leau ?

Je tassure le nécessaire, le strict minimum. Point.

La scène fut pénible. Madame Lenoir hurlait quon était des égoïstes, des ingrats. Luc nen pouvait plus il la mit dehors. Et le soir-même, elle rappela pour dire quelle acceptait, faute de mieux, la proposition de son fils.

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