Choix difficile
Maman ne me crie jamais dessus pour une goutte dhuile, tu sais !
Mais là, jai limpression de trop, franchement. Jen peux plus, Papa, je veux quelle parte. Sinon cest moi qui prends mon sac et je vais chez maman pour de bon.
Papa, faut choisir : cest elle ou cest moi !
Les mains de Vincent se sont mises à trembler. Son propre fils le mettait devant le même dilemme quAurélie, sa compagne.
Tu ranges ça tout de suite ! Jai dit tu ranges ! Quoi, tes sourd ? Ou alors tes comme ta mère, à ne rien comprendre et à tout faire de travers ?
La voix dAurélie résonnait dans tout lappartement, même porte de salle de bains fermée.
Vincent était resté figé, rasoir en main.
Tous les matins, cétait pareil, seul le prétexte changeait : les baskets mal rangées à lentrée, les miettes sur le plan de travail, le tube de dentifrice oublié au bord du lavabo
Il est sorti dans le couloir en sessuyant le visage dune serviette.
Son fils, Lucas, douze ans, était là, tête rentrée dans les épaules, à regarder ses baskets quAurélie venait de balancer près de la porte.
Une chaussure, retournée semelle à lair, avait laissé une trace sombre sur la tapisserie claire.
Auré, franchement, pourquoi tu cries comme ça dès le matin ? a dit Vincent dune voix lasse. Il allait juste partir à lécole. Il est pressé, cest tout.
Un « enfant » ? Aurélie sest retournée dun bloc. Ce « gamin » va avoir sa carte didentité bientôt, il fait quasiment ma taille !
Et pourtant incapable de faire deux mètres jusquau paillasson sans en mettre partout. Tu crois pas quil fait exprès de salir les murs ?
Il me teste, Vincent ! Il sait pertinemment que jai passé la soirée dhier à tout briquer.
Lucas a ramassé son sac, a remis ses baskets sans regarder son père, et a filé dehors sans dire un mot.
Cest exprès, siffla Aurélie, adossée au mur. Il voit que ça me rend folle, et il le fait pour me chercher.
Comme ta chère ex même genre, même attitude, le même air vide.
On dirait que ta vieille Claire habite encore ici ! Elle se sert de lui pour me manipuler !
Vincent a soupiré et il est parti à la cuisine, besoin urgent de café sil voulait sauver la journée.
Claire na rien à voir là-dedans, il a lancé en mettant la machine en marche. Lucas est mon fils. Il vit ici parce quil navait nulle part où aller quand Claire est tombée malade à lhôpital.
Il sest habitué : lécole est juste à côté, je suis près de lui, ses affaires sont ici.
Facile pour lui ! Et moi alors ? Aurélie est entrée dans la cuisine en sappuyant sur la table. Ce quon avait dit quand jai déménagé mes affaires ici ? Que cétait provisoire !
« Juste quelques semaines, Auré, le temps que sa mère aille mieux, et il retournera chez elle. »
Mais Vincent, ça fait six mois ! Six mois à faire la boniche et le flic gratos.
Tu connais mon avis : je suis childfree. Jai pas bossé comme une dingue pour finir à trier des chaussettes ou entendre des jérémiades dado !
Je veux pas denfant, je veux pas men occuper, et je ne veux pas adapter ma vie !
Il te laisse tranquille, Auré. Cest toi qui exagères. Il sort même pas de sa chambre quand tu es là.
Il reste planqué avec son ordi, tu lentends même pas.
Vincent, chez moi aussi cest mon appartement !
Je peux même pas sortir de la douche sans me demander si « lintrus » va pas débarquer pour faire du boucan à la cuisine.
Cest aussi chez moi ou je suis juste tolérée ?
Et ses allers-retours chez sa mère ? Claire est trois portes plus loin ! Pourquoi il y dort pas, hein ?
Il vient dormir ici comme dans un hôtel !
Soit tes un père, soit tes mon mec, va falloir choisir !
Vincent a avalé une gorgée de café brûlant. Ça devenait invivable. Lucas râlait parce quil pensait quAurélie lui avait volé son père.
Aurélie ne supportait pas Lucas parce quil occupait trop de place.
Et Claire débarquait régulièrement « pour deux minutes » quasi chaque soir.
Vincent nen pouvait plus
Dis, et si on sortait ce soir ? a-t-il proposé. Juste tous les deux. Au resto près des quais, avec la musique live.
Lucas ira chez Claire ce soir, jarrangerai pour quil y passe la nuit.
Encore une fois ? Aurélie a ricanné. Encore à supplier ton ex pour quelle accepte que SON fils dorme chez ELLE ?
Ça te fatigue pas, ce cirque ?
Cest ton appart ici, Vincent. Cest toi le maître.
Pourquoi on doit voler quelques minutes dintimité en fonction du planning de ce gosse et de sa mère, qui te mène par le bout du nez ?
Parce que je suis un père, Auré. Je peux pas leffacer, cest pas possible.
Cest pas une question dobligation, Vincent. Cest un choix. Et chaque jour, tu choisis pas moi.
Elle a tourné les talons et claqué la porte du salon.
Vincent a levé les yeux vers le plafond : rebelote. Silence radio pour trois jours.
Quelques jours après, Vincent est rentré plus tard que dhabitude.
Dès lentrée, lodeur dhuile brûlée lui a sauté au nez.
Lucas était enfermé dans sa chambre. Aurélie, figée sur le canapé, ne la même pas regardé.
Quest-ce qui se passe ? a soupiré Vincent.
Tu demandes à ton fils, elle a lancé, glaciale. Il a cru jouer les chefs et faire des œufs au plat.
Résultat : graisse partout, la poêle foutue, le sol glissant.
Et évidemment, il na même pas essayé de nettoyer.
Quand jai voulu quil range, il sest barré direct.
Il ma balancé : « Tu nes personne pour me donner des ordres. Jattends Papa, cest lui qui décide. Si tu continues, tu dégages ! »
Vincent va inlassablement toquer à la chambre. Au bout dun moment Lucas entrouvre, les yeux humides.
Papa, jai vraiment nettoyé, jte jure Peut-être quil restait une goutte mais je lai pas vue.
Et là, elle sest mise à hurler comme si javais foutu le feu à lappart, Papa.
Elle ma traité de parasite, de porc. Elle me déteste, Papa, juste parce que je suis là.
Pourquoi elle vit avec nous ? Quelle parte, elle !
Lucas, doucement. Tu comprends, elle est épuisée. Son boulot est dur, elle na jamais vécu avec des enfants, cest pas facile
Cest facile pour moi ?! crie Lucas. Maman ne me crie jamais dessus pour une goutte dhuile !
Je suis de trop, hein ? Je veux quelle sen aille. Ou sinon je prends mon sac et je vais chez maman, pour toujours.
Faut choisir, Papa. Elle ou moi !
Les mains de Vincent tremblaient. Son fils le forçait à choisir, tout comme Aurélie avant.
La porte sest ouverte. Aurélie a jeté un œil.
Ben voilà, problème réglé ! Quil aille chez sa mère, je laide même à lacer ses baskets, tiens.
Je sors ses affaires, cinq minutes et cest plié jai lhabitude de ramasser ses cochonneries !
Auré, ça suffit ! lâche Vincent. Tes adulte, quand même ! Tu pourrais être juste un peu plus patiente ?
Il na que douze ans, il est en pleine crise, cest lâge, il ne le fait pas exprès !
Je men fiche de ses hormones et de son « petit cœur » ! a hurlé Aurélie. Je veux vivre tranquille !
Pouvoir me balader en nuisette dans MON chez-moi sans avoir peur quil débarque !
Je veux que tu sois à moi, pas que tu dépenses notre argent pour ses cours particuliers ou ses baskets de marque !
Tu mavais promis autre chose !
Cest simple, tu choisis : soit ce gosse mal élevé part chez sa mère, soit je fais ma valise.
Ça suffit, jen peux plus, stop !
Et si, toi, tavais un fils ? a tranché Vincent. Et que quelquun le harcelait, le rejetait, juste parce quil est là ?
Tu ferais quoi ? Tu le laisserais tomber ?
Aurélie a reniflé en se recoiffant.
Jaurais jamais laissé personne faire du mal à mon enfant.
Mais jen ai pas, Vincent. Et jen veux pas. Cest mon choix, il est assumé.
Jai pas à aimer, supporter ou dorloter un gosse qui nest pas le mien sous prétexte que je vis avec son père.
On na jamais dit que je devais accepter ça !
Un « gosse qui nest pas le tien » ? Vincent a hoché la tête. Donc tu sais très bien que tu fais du mal, que tu blesses, mais tu continues quand même ?
Regarde, Aurélie, moi, je tai toujours laissée une chance de changer…
Ah, cest toi qui me fais une faveur ? Elle a explosé de rire. Tu devrais me remercier, plutôt, dêtre restée ici si longtemps !
Demain, je me trouve un mec célibataire, riche et surtout sans enfant, direct !
Vas-y alors, a coupé Vincent.
Tu plaisantes ? a lancé Aurélie, les yeux plissés.
Non, sérieux. Commence tes recherches, mais ailleurs quici !
Tu me vires ? Pour ce petit morveux ? a crié Aurélie. Tu préfères lui à moi ?
Dans trois ans il partira, te plantera là, et tu seras tout seul, vieux raté dans son appart pourri !
Peut-être, Vincent sest assis, le dos rompu de fatigue. Mais ces trois années, je les passerai avec mon fils.
Mieux vaut la solitude que de vivre avec quelquun qui déteste ce qui fait partie de moi.
Prépare tes affaires, Aurélie.
Elle a continué longtemps à crier, à balancer ses fringues dans des sacs, à sangloter, hurler de nouveau.
Elle lui a tout reproché, de ses cadeaux rares à labsence de vacances, de son boulot terne à tout le reste.
Vincent a attendu en silence, assis, que ça sarrête enfin.
Quand la porte dentrée a claqué, Lucas est sorti de sa chambre en douce.
Il sest assis timidement près de son père sur le canapé.
Elle est partie ? Pour de vrai ?
Pour de vrai, Lucas. Personne viendra plus te hurler dessus pour des baskets.
Lucas a observé ses mains sans rien dire.
Tu es triste, Papa ?
Un peu, oui, a avoué Vincent. Mais ça va passer. Limportant, cest quon soit ensemble.
Tu sais, Lucas a reniflé, demain on pourrait commander une pizza ? La plus grande ! Avec plein de pepperoni. Et regarder le film sur lespace quelle voulait jamais quon voie ?
Vincent a souri.
Allez, et même pas besoin de ramasser les miettes sur le canapé.
Deux jours plus tard, Aurélie a recommencé à envoyer des messages.
Au début, haineux et pleins de menaces ou de promesses denfer.
Puis, plein de regrets, de supplications. Elle avait craqué, cétait le stress, prête à « réessayer » à condition que Vincent envoie Lucas vivre chez sa mère.
Vincent lisait ses messages dans la file dattente du Carrefour.
Dans son caddie, des céréales, du lait, un paquet énorme de chips et un ballon de foot flambant neuf.
Enfin, il la bloquée sans même finir de lire ses tirades pour « donner une seconde chance ».
Il ny avait plus rien à réparer.
Le soir, Claire est passée. Elle avait apporté une tarte aux pommes, surprise de voir Vincent et Lucas assis par terre au milieu dun graph de Lego encore ouvert en plein salon.
Il se passe quoi ici ? Vous fêtez quelque chose ? a-t-elle demandé en passant vers la cuisine.
Un peu, oui, a répondu Vincent, plongé dans la construction. On fête la liberté. Et le calme.
Aurélie sen est allée ? a-t-elle demandé, tout bas.
Oui.
Dommage. Elle était belle cette fille.
Tant mieux, franchement Je préfère le calme.
Lucas leva les bras en triomphe en assemblant la dernière pièce.
Papa, regarde ! Ça marche ! Cest lumineux !
La maquette de vaisseau spatial sillumina doucement.
Vincent a regardé son fils, ses yeux qui brillaient, le bazar autour, la tarte de Claire qui sentait bon la maison, et il sest dit : cest bien ici, je suis vraiment chez moi.







